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REVUE
DE PARIS.
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REVUE
DE PARIS,
ÉDITION AUGME]!<T£E
DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA
REVUE
DES DEUX MONDES.
TOMB DEUXIEME.
FÉVRIER 1835.
Bruxelles ,
H. DUJÏONT, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1835.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/v2revuedeparis1835brux
LE PERE GORIOT.
AU is tnie.
( Sn\K.sri;AiiE.
QUATRIE3IE ET DERIVIERE PARTIE.
LES DEUX FILLES.
Vers midi , heure à laquelle les fadeurs arrivaient dans le
quartier du Panthéon , Eugène reçut une lettre élégamment
enveloppée , cachetée aux armes de Beauséant. Elle conte-
nait une invitation adressée à M. et madame de Xucingen
pour le grand bal annoncé depuis un mois, et qui devait avoir
lieu chez la vicomtesse. A cette invitation, était joint un pe-
tit mot pour Eugène.
(( J'ai pensé, monsieur, que vous vous chargeriez avec
plaisir d'être linlerprèle de mes sentimens auprès de madame
de Tsucingen. Je vous envoie l'invitation que vous m'avez
demandée , et serai charmée de faire la connaissance de la
sœur de madame de Rcstaud. Amenez-moi donc celte jolie
personne , et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute votre
affection ; vous m'en devez beaucoup en retour de celle que
je vous porte.
» Vicomlesîe de Beauséant. »
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6 REVUE DE PARIS.
— Mais, se dit Eugène en relisant ce billet, madame de
Beauséanl me dit assez clairement qu'elle ne veut pas de
M. de Nucingen.
Il alla promptement chez Delphine, heureux d'avoir à lui
procurer une joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame
de Nucingen était au bain. Raslignac attendit dans le bou-
doir , en butte aux impatiences naturelles à un jeune homme
ardent et pressé de prendre possession d'une maîtresse, l'ob-
jet de deux ans de désirs. Ce sont des émotions qui ne se ren^
contrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La pre-
mière femme réellement femme à laquelle s'attache un
homme, c'est-à-dire celle qui se présente à lui dans la splen-
deur des accompagnemens que \eut la société parisienne,
celle-là n'a jamais de rivale. L'amour à Paris ne ressemble
en rien aux autres amours. ISi les hommes ni les femmes n'y
sont dupes des montres pavoisées de lieux communs que
chacun étale par décence sur ses affections soi-disant désin-
téressées. En ce pays , une femme ne doit pas satisfaire seu-
lement le cœur et les sens, elle sait parfaitement qu'elle a de
plus grandes obligations à remplir envers les mille vanités
dont se compose la vie. Là surtout, l'amour est essentielle-
ment vantard , effronté , gaspilleur, charlatan et fastueux. Si
toutes les femmes de la cour de Louis XIV ont envié à made-
moiselle de La Vallière l'entraînement de passion qui fit ou-
blier à ce grand prince que ses manchettes coûtaient chacune
mille écus, quand il les déchira pour faciliter au ducdeVer-
mandois son entrée sur la scène du monde , que peut-on de-
mander au reste de l'humanité? Soyez jeunes, riches et ti-
trées, soyez plus encore si vous pouvez; plus vous apporte-
rez de grains d'encens à brûler devant l'idole , plus elle vous
sera favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est
une religion , et son culte doit coûter plus cher que celui de
toutes les autres religions; il passe promptement, et passe
en gamin qui tient à marquer son passage par des dévasta-
tions. Le luxe du sentiment est la poésie des greniers ; sans
cette richesse, qu'y deviendrait l'amour ? S'il est des excep-
tions à ces lois draconiennes du code parisien, elles se ren-
contrent dans la solitude, chez les âmes qui ne se sont point
REV€E DE PARIS. 7
laissé entraîner par les doctrines sociales , qui vivent près de
quelquesource aux eaux claires , fugitives ,mais incessantes;
et qui, fidèles à leurs ombrages verts , |heureuses d'écouter
le langage de l'infini, écrit pour elles en toute chose, et qu'el-
les retrouvent en elles-mêmes, attendent patiemment leurs
ailes en plaignant ceux de la terre. Mais Kastignac , sembla-
ble à la plupart des jeunes gens qui , par avance , ont goûté
les grandeurs, voulait se présenter tout armé dans la lice du
monde ; il en avait épousé la fièvre , et se sentait peut-être la
force de le dominer , ûaais sans connaître ni les moj eus ni
le but de cette ambition. A défaut d'un amour pur et sacré qui
remplit la vie , cette soif du pouvoir peut devenir une belle
chose ; il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se
proposer la grandeur d'un pays pour objet. Jusqu'alors Ras-
tignac n'avait pas complètement secoué le charme des fraîches
et suaves idées qui enveloppent comme d'une frondaison la
jeunesse des enfans élevés en province. Il avait continuelle-
ment hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses arden-
tes curiosités, il avait toujours conservé quelques arrière-
pensées de la vie heureuse que mène le vrai gentilhomme
dans son château. Mais ses derniers scrupules avaient disparu
la veille , quand il s'était vu dans son appartement. En jouis-
sant des avantages matériels de la fortune , comme il jouis-
sait depuis quelque temps des avantages moraux que donne
la naissance , il avait dépouillé sa peau d'homme de pro-
vince, et s'était doucement établi dans une position d'où il
découvrait un bel avenir. Aussi , en attendant Delphine , mol^
lement assis dans ce joli boudoir , qui devenait un peu le
sien , se voyait-il si loin du Rastignac venu l'année dernière
à Paris , qu'en le lorgnant, par un effet d'optique moral , il
se demandait s'il se ressemblait en ce moment à lui-même.
— Madame est dans sa chambre, vint lui dire Thérèse qui
le fit tressaillir.
Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au coin du feu ,
nonchalante, fraîche, reposée. A la voir ainsi étalée en des
flots de mousseline , il était impossible de ne pas la comparer
à ces belles plantes de l'Inde dont le fruit vient dans la fleur.
—Hé bien, nous voilà! dit-elle avec émotion.
8 REVUE DE PARIS.
— Devinez ce que je vous apporte , dit Eugène en s'as-
&eyant près d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la
main.
Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en lisant
l'invitation. Elle tourna sur Eugène ses yeux mouillés , et lui
jetasses bras au cou pour l'attirer à elle dans un délire de sa-
tisfaction vaniteuse.
— Et c'est vous! (toi ! lui dit-elle à l'oreille , mais Thérèse
est dans mon cabinet de toilette , soyons prudens ! ) vous à
qui je dois ce bonheur ! Oui , j'ose appeler cela un bonheur.
Obtenu par vous , n'est-ce pas plus qu'un triomphe d'amour-
propre ? Personne ne m'a voulu présenter dans ce monde.
Vous me trouvez peut-être en ce moment petite , frivole ,
légère comme une parisienne ; mais pensez , mon ami , que
je suis prête à tout yous sacrifier , et que si je souhaite plus
ardemment que jamais d'aller dans le faubourg Saint-Germain,
c'est que vous y êtes.
— Ne pensez-vous pas , dit Eugène , que madame de Beau-
séant a l'air de nous dire qu'elle ne compte pas voir M. de
Nucingen à son bal ?
— Mais oui , dit la baronne en rendant la lettre à Eugène.
Ces femmes-là ont le génie de l'impertinence. Mais n'importe,
j'irai. Ma sœur doit s'y trouver , je sais qu'elle prépare une
toilette délicieuse. — Eugène, reprit-elle à voix basse , elle
y va pour dissiper d'affreux soupçons. Vous ne savez pas les
bruits qui courent sur elle. M. de Nucingen est venu me dire
ce matin qu'on en parlait hier au Cercle sans se gêner. A quoi
tient, mon Dieu! l'honneur des femmes et des familles! Je
me suis sentie attaquée, blessée dans ma pauvre sœur. Selon
certaines personnes , M. de Trailles aurait souscrit des let-
tres de change montant à cent mille francs, presque toutes
échues, et pour lesquelles il allait être poursuivi. Dans cette
extrémité , ma sœur aurait yendu ses diamans à un juif, ces
beaux diamans que vous avez pu lui voir et qui viennent de
madame de Rcstaud la mère. Enfin , depuisdeuxjours il n'est
question que de cela. Je conçois alors qu'Anastasie se fasse
faire une robe lamée, et veuille attirer sur elle tous les regards
chez madame de Beauséant, en y paraissant dans tout son éclat
REVUE DE PARIS. 9
et avec ses diaraans. Mais je ne veux pasêtreau-dessousd'elle.
Elle a toujours cherché à m'écraser , elle n'a jamais été bonne
pour moi qui lui rendais tant de services, qui avais toujours
de l'argent pour elle quand elle n'en avait pas! Mais laissons
le monde I Aujourd'hui, je veux être tout heureuse!
Rastignac était encore à une heure du matin chez madame
de Nucingen qui, en lui prodiguant l'adieu des amans, cet
adieu plein des joies à venir, lui dit avec une expression de
mélancolie : — Je suis si peureuse, si superstitieuse, donnez
à mes pressentimens le nom qu'il vous plaira, que je trem-
ble de payer mon bonheur par quelque affreuse catas-
trophe
— Enfant! dit Eugène.
— Ah! c'est moi qui suis l'enfant, ce soir, dit-elle en riant.
Eugène revint à la Maison-Yauquer, avec la certitude de
la quitter le lendemain, et il s'abandonna pendant la route
à ces jolis rêves que font tous les jeunes gens quand ils ont
encore sur les lèvres le goût du bonheur.
— Hé bien ! lui dit le père Goriot quand Rastignac passa
devant sa porte.
— Hé bien! répondit Eugène, je vous dirai tout demain.
— Tout, n'est-ce pas! cria le bonhomme. Couchez-vous !
Nous allons commencer demain notre vie heureuse.
Le lendemain, M. Goriot et Rastignac n'attendaient plus
que le bon vouloir d'un commissionnaire pour partir de la
pension bourgeoise, quand, vers midi, le bruit d'un équipage
qui s'arrêtait précisément à la porte de la Maison-Vauquer
retentit dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Madame de
Nucingen descendit de sa voiture, demanda si son père était
encore à la pension; et, sur la réponse affirmative de Sylvie,
elle monta lestement l'escalier. Eugène se trouvait chez lui,
sans que son voisin le sût. Il avait, en déjeunant, prié le père
Goriot d'emporter ses effets, en lui disant qu'ils se retrouve-
raient à quatre heures rue d'Artois. Mais pendant que le bon-
homme avait été chercher des porteurs, Eugène avant promp •
tement répondu à l'appel de l'École, était revenu sans que
personne l'eût aperçu, pour compter avec madame Vauquer,
ne voulant pas laisser cette charge à M. Goriot, qui, dans son
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fanatisme, aurait sans doute payé pour lui. L'hôtesse était
sortie. Eugène remonta chez lui pour voir s'il n'y oubliait
rien, et s'applaudit d'avoir eu cette pensée en voyant dans le
tiroir de sa table l'acceptation en blanc, souscrite à Vautrin,
qu'il avait insouciamment jetée là le jour où il l'avait acquit-
tée. N'ayant pas de feu, il allait la déchirer en petits mor-
ceaux , quand en reconnaissant la voix de Delphine, il ne
voulut faire aucun bruit, et s'arrêta pour l'entendre, en pen-
sant qu'elle ne devait avoir aucun secret pour lui. Puis, dès
les premiers mots, il trouva la conversation entre le père et
la fille trop intéressante pour ne pas l'écouter.
— Ha, mon père ! dit-elle, plaise au ciel que vous ayez eu
l'idée de demander compte de ma fortune assez à temps pour
que je ne sois pas ruinée. Puis-je parler?
— Oui, la maison est vide, dit le père Goriot d'une yoix
altérée.
— Qu'avez-vous donc, mon père? reprit madame deNu-
cingen.
— Tu viens, répondit le vieillard, de me donner un coup
de hache sur la tête. Dieu le pardonne, mon enfant! lu ne
sais pas combien je t'aime. Si tu l'avais su, lu ne m'aurais pas
dit brusquement de semblables choses! surtout si rien n'est
désespéré. Qu'est-il donc arrivé de si pressant pour que tu
sois venue me chercher ici quand , dans quelques instans,
nous allions être rue d'Artois?
— Hé ! mon père , est-on maître de son premier mouve-
ment dans une catastrophe? Je suis folle! Votre avoué nous
a fait découvrir un peu plus tôt le malheur qui sans doute
éclatera plus lard. Votre vieille expérience commerciale va
nous devenir nécessaire, et je suis accourue vous chercher
comme on s'accroche à une branche quand on se noie. Lors-
que M. Derville a vu M. de Nucingen lui opposer mille chi-
canes, il 1 a menacé d'un procès, en lui disant que T'autorisa-
lion du président du tribunal serait promptement obtenue.
Alors, M. de Nucingen est venu ce malin chez moi, pour me
demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai ré-
pondu que je ne me connaissais à rien de tout cela, que j'avais
une fortune, que je devais être en possession de ma fortune.
REVUE DE PARIS. H
et que tout ce qui avait rapport à ce démêlé regardait mon
avoué, parce que j'étais de la dernière ignorance, et dans
l'impossibilité de rien entendre à ce sujet. N'était-ce pas ce
que vous m'aviez recommandé de dire ?
— Bien, répondit le père Goriot.
— Alors , reprit Delphine , il m'a mis au fait de ses affaires .
Il a jeté tous ses capitaux et les miens dans des entreprises à
peine commencées et pour lesquelles il a fallu mettre de
grandes sommes en dehors. Si je le forçais à me représenter
ma dot, il serait obligé de déposer son bilan, tandis que si je
veux attendre un an, il s'engage sur l'honneur à me rendre
une fortune double ou triple delà mienne, en plaçant mes
capitaux dans des opérations territoriales, à la fin desquelles
je serai maîtresse de tous les biens. Mon cher père, il était
sincère, il m'a effrayée. Il m'a demandé pardon de sa con-
duite , il m'a rendu ma liberté , m'a permis de me conduire à
ma guise , à la condition de le laisser entièrement maître de
gérer les affaires sous mon nom. Il m'a promis, pour me
prouver sa bonne foi, d'appeler M. Derville toutes les fois
que je le voudrais pour juger si les actes en vertu desquels il
m'instituerait propriétaire seraient convenablement rédigés.
Enfin il s'est remis entre mes mains, pieds et poings liés. Il
demande encore pendant deux ans la conduite de la maison ,
et m'a suppliée de ne rien dépenser pour moi de plus qu'il ne
m'accorde. Il m'a prouvé que tout ce qu'il pouvait faire était
de conserver les apparences , qu'il avait renvoyé sa danseuse ,
et qu'il allait être contraint à la plus stricte, mais à la plus
sourde économie, afin d'atteindre au terme de ses spécula-
tions sans altérer son crédit. Je l'ai malmené, j'ai tout mis
en doute, afin de le pousser à bout et d'en apprendre davan-
tage. Alors il m'a montré ses livres, enfin il a pleuré. Je n'ai
jamais vu d'homme en pareil état. Il avait perdu la tête, il
parlait de se tuer, il délirait. Il m'a fait pitié.
— Et tu crois à tout cela ! s'écria le père Goriot. C'est un
comédien! J'ai rencontré des Allemands en affaires, ces
gens-là sont presque tous de bonne foi, pleins de candeur;
mais quand sous leur air de franchise et de bonhomie ils se
mettent à être malins et charlatans, ils le sont alors plus que
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les autres. Ton mari t'abuse. Il se sent serré de près , il fait le
mort; il veut rester plus maître sous ton nom qu'il ne l'est
sous le sien. Il \a. profiter de cette circonstance pour se met-
tre à l'abri des chances de son commerce ; il est aussi fin que
perfide, c'est un mauvais gars. Non , non , je ne m'en irai pas
au Père-La-Chaise en laissant mes filles dénuées de tout. Je
me connais encore un peu aux affaires. lia , dit-il , engagé ses
fonds dans des entreprises. Hé bien? ses intérêts sont repré-
sentés par des valeurs , par des reconnaissances , par des trai-
tés ; qu'il les montre , et liquide avec toi. Nous choisirons les
meilleures spéculations, nous en courrons les chances, et
nous aurons les titres récognitifs en notre nom de Delphine
Goriot, épouse séparée , quant aux biens , du baron de Nucin-
gen. Mais nous prend-il pour des imbéciles, celui-là ? Croit- il
que je puis supporter pendant deux jours l'idée de te laisser
sans fortune , sans pain ? je ne la supporterais pas un jour ,
pas une nuit , pas deux heures ! Si cette idée était vraie , je n'y
survivrais pas. lié quoi ! j'aurai travaillé pendant quarante
ans de ma vie, j'aurai porté des sacs sur mon dos, j'aurai sué
des averses , je me sferai privé pendant toute ma vie pour
vous, mes anges, qui me rendiez tout travail, tout fardeau
léger; et, aujourd'hui, ma fortune, ma vie s'en iraient en
fumée ! Ceci me ferait mourir enragé. Partout ce qu'il y a de
plus sacré sur terre et au ciel, nous allons tirer ça au clair ,
vérifier les livres, la caisse, les entreprises! Je ne dors pas,
je ne me couche pas ,'je ne mange pas , qu'il ne me soit prouvé
que ta fortune soit là tout entière. Dieu merci, tu es séparée
de biens , tu auras maître Derville pour avoué, un honnête
homme heureusement. Jour de Dieu ! tu garderas ton bon
petit million, tes cinquante mille livres de rente jusqu'à la
fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Paris, ha! ha! Mais
je m'adresserais aux chambres , si les tribunaux nous victi-
maient. Te savoir tranquille et heureuse du côté de l'argent ,
mais celte pensée allégeait tous mes maux et calmait mes cha -
grins. L'argent , c'est 1-a vie. Monnaie fait tout ! Que nous
chante-t-il donc, celte grosse souche d'Alsacien? Delphine,
ne fais pas une concession d'un quart de liard à celte grosse
hèle qui t'a mise à la chaîne et l'a rendue malheureuse. S'il
REVUE DE PARIS. VI
a besoin de loi, nous le tricolcrons ferme, elnous le ferons
marcher droit I Mon Dieu îj'aila têle en feu! j'ai dans le crâne
quelque chose qui me brûle. Ma Delphine sur la paille! Oh!
maFiOne, toi! Sapristie ! où sont mes gants? Allons, parlons,
je veux aller tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la
correspondance, à l'instant ! Je ne serai calme que quand il
me sera prouvé que ta fortune ne court plus de risques , et
que je la verrai de mes yeux.
— Mon cher père! allez-y prudemment. Si vous mettiez
la moindre velléité de vengeance en cette affaire et si vous moi-
triez des intentions trop hostiles , je serais perdue. Il vous
connaît, il a trouvé tout naturel que, sous votre inspiration,
je m'inquiétasse de ma fortune ; mais, je vous le jure, il la tient
en ses mains, et a voulu la tenir. Il est homme à s'enfuir avec
tous les capitaux, et à nous laisser là , le scélérat ! Il sait bien
que je ne déshonorerai pas moi-même le nom que je porte en
le poursuivant. Il est à la fois fort et faible. J'ai bien tout exa-
miné. Si nous le poussons à bout, je suis ruinée.
— Mais c'est donc un fripon !
— Hé bien! oui, mon père , dit-elle en se jetant sur une
chaise et pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer, pour vous
épargner le chagrin de m'avoir mariée à un homme de cette
espèce-là ! Mœurs secrètes et conscience , l'ame et le corps,
tout en lui s'accorde! c'est effroyable, je le hais et le méprise.
Oui, je ne puis plus estimer M. de Nucingen après tout ce
qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter dans les combi-
naisons commerciales dont il m'a parlé, n'a pas la moindre
délicatesse, et mes craintes viennent de ce que j'ai parfaite-
ment lu dans son ame. Il m'a nettement proposé, lui, mon
mari, la liberté, vous savez ce que cela signifie ? si je voulais
être, en cas de malheur, un instrumententre ses mains; enfin
si je voulais lui servir de prêle-nom.
— Mais les lois sont là! Mais il y a une place de Grève,
pour les gendres de cette espèce-là! s'écria le père Goriot,
mais je le guillotinerais moi-même, s'il n'y avait pas de
bourreau.
— Non, mon père ! il n'y a pas de lois contre lui. Écoutez
en deux mots son langage, dégagé des circonlocutions dont
o 2
14 REVUE DE PAlîlS.
il l'enveloppai l: « — Tout est perdu, vous n'avez pas un lianl,
vous êtes ruinée, car je saurai choisir pour complice une au-
tre personne que vous, ou vous me laisserez conduire à bien
mes entreprises. » Est-ce clair? Il tient encore à moi. Ma pro-
bité de femme le rassure, il sait que je lui laisserai sa fortune,
et me contenterai de la mienne. C'est une association improbe
et voleuse à laquelle je dois consentir sous peine d'être rui-
née. Il m'achète ma conscience et la paie en me laissant être
à mon aise la femme d'Eugène. « — Je te permets de com-
mettre des fautes , laisse-moi faire des crimes en ruinant de
pauvres gens ! » Ce langage est-il encore assez clair? Savez-
vous ce qu'il nomme faire des opérations? Il achète des ter-
rains nus en son nom. Puis il y fait bâtir des maisons par des
hommes de paille. Ces hommes concluent les marchés pour
les bâtisses avec tous les entrepreneurs qu'ils paient en effets
à longs termes, et consentent, moyennant une légère somme,
à donner quittance à M. de Nucingen, qui a\oTS est le pos-
sesseur des maisons, tandis que ces hommes s'acquittent avec
les entrepreneurs dupés en faisant faillite. Le nom de la mai-
son de Nucingcn et compagnie a servi à éblouir les pauvr£s
constructeurs. J'ai compris cela. J'ai compris aussi que pour
prouver, en cas de besoin, le paiement de sommes énormes,
M. de Nucingen a envoyé des valeurs considérables à Am-
sterdam, à Londres, à Naples, à Vienne. Comment les saisi-
rions-nous ?
Eugène entendit le son lourd des genoux du père Goriot,
qui tomba sans doute sur le carreau de sa chambre.
— Mon Dieu! que t'ai-je fait? Ma fille , ma fille livrée à ce
misérable ! Il exigera tout d'elle, s'il le Aeut. Pardon, mafillel
cria le vieillard.
— Oui , si je suis dans un abîme, il y a peut-être de votre
faute ! dit Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous
nous marions 1 Connaissons-nous le monde, les affaires, les
hommes, les mœurs? Les pères devraient penser pour nous.
Cher père! je ne vous reproche rien ! pardonnez-moi ce mol !
En ceci, la faute est toute à moi! Non , ne pleurez point, papa!
dit-elle en baisant le front de son père.
— Ne pleure pas non plus, ma petite Delphine! Donne tes
REVUE DE PARIS. 15
yeux , que je les essuie en les baisanl? Va I Je \ais retrouver ma
caboche, et débrouiller l'écheveau mêlé par son mari!
— Non, laissez-moi faire, je saurai le manœuvrer : il
m'aime, hé bien, je me servirai de mon empire sur lui pour
l'amener à me placer promptement quelques capitaux eu pro-
priétés. Peut-être lui ferai-je racheter sous mon nom Nucin-
gen , en Alsace; il y tient. Seulement venez demain pour exa-
miner ses livres , ses affaires. M. Derville ne sait rien de ce
qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je ne veux pas
me tourner le sang. Le bal de madame de Beauséanta lieu
après-demain , je veux me soigner pour y être belle , reposée ,
et faire honneur à mon cher Eugène? Allons donc voir sa
chambre.
En ce moment, une voiture s'arrêta dans la rue Neuve-
Sainte -Geneviève, et l'on entendit dans l'escalier la voix de
madame de Restaud qui disait à Sylvie : — Mon père y est-
il? Cette circonstance sauva fort heureusement Eugène qui
méditait déjà de se jeler sur son lit et de feindre d'y dormir.
— Ah! mon père, vous a-ton parlé d'Anaslasie? dit Del-
phine en reconnaissant la voix de sa sœur. Il paraîtrait qu'il
lui arrive aussi de singulières choses dans son ménage!
— Quoi donc ! dit le père Goriot , ce serait donc ma fin ! Ma
pauvre tête ne tiendrait pas à un double malheur.
— Bonjour, mon père, dit la comtesse en entrant. Ah! te
voilà, Delphine!
Madame de Restaud parut embarrassée de rencontrer sa
sœur.
— Bonjour , Nasie ! dit la baronne : trouves-tu donc ma
présence extraordinaire ? Je vois mon père tous les jours, moi.
— Depuis quand?
— Si tu y venais, lu le saurais.
— Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une voix
lamentable, je suis bien malheureuse! Je suis perdue, mon
pauvre père! Oh! bien perdue, cette fois!
— Qu'as-tu, Nasie? cria le père Goriot. Dis-nous tout,
mon enfant. Elle pâlit. Delphine, allons, secours-la donc!
sois bonne pour elle, je t'aimerai encore mieux, si je peux, toi !
— Ma pauvre Nasiel dit madame de Nucingea en assevant
16 REVUE DE PARIS.
sa sœur, parle! Tu vois en nous les deux seules personnes qui
t'aimeront toujours assez pour te pardonner tout. Vois-tu, les
affections de famille sont les plus sures...
Elle lui fit respirer des sels , et la comtesse revint à elle.
— J'en mourrai! dit le père Goriot. Voyons, reprit-il en re-
muant son feu de mottes , approchez-Tous là toutes les deux.
J'ai froid. Qu'as-tu? dis vite, tu me tues...
— Hé bien! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Fi-
gurez-vous, mon père, il y a quelque temps, vous souvenez-
vous de celte lettre de change de Maxime? Hé bien/ ce n'était
pas la première. J'en avais déjà payé beaucoup. Vers le com-
mencement de janvier, M. de Trailles me paraissait bien cha-
grin : il ne me disait rien, mais il est si facile de lire dans le
cœur des gens qu'on aime, un rien suffit : puis il y a des pres-
sentimens. Enfin, il était plus aimant, plus tendre que je ne
l'avais jamais vu; j'étais toujours plus heureuse. Pauvre
Maxime ! dans sa pensée , il me faisait ses adieux , m'a-t-il dit,
il voulait se brûler la cervelle. Enfin, je l'ai tant tourmenté,
tant supplié, je suis restée pendant deux heures à ses genoux.
n m'a dit qu'il devait cent mille francs! Oh! papa, cent mille
francs , je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas , j'avais
tout dévoré...
— Non, dit le père Goriot, je ne les aurais pas pu faire ,
à moins d'aller les voler. Mais j'y aurais été , Nasie ! J'irai !
A ce mot, lugubrement jeté , comme un son du râle d'un
mourant, et qui accusait l'agonie du sentiment paternel ré-
duit à l'impuissance , les deux sœurs firent une pause. Quel
cgoïsme serait resté froid à ce cri de désespoir qui, sembla-
ble à une pierre lancée dans un gouffre, en révélait la pro-
fondeur ?
— Je les ai trouvés, en disposant de ce qui ne m'apparte-
nait pas, mon père , dit la comtesse en fondant en larmes.
Delphine fut émue et pleura en mettant la tête sur le cou
do sa sœur.
— Tout est donc vrai? lui dit-elle.
Auastasie baissa la tête. Madame de Nucingen la saisit à
plein corps, la baisa tendrement, l'appuya sur son cœur : —
Ici , tu seras toujours aimée sans être jugée, lui dit-elle.
REVUE DE PARIS. 17
— Mes anges! dit Goriot d'une voix faible , pourquoi votic
union est-elle due au malheur?
— Pour sauver la yie de Maxime, enfin tout mon bonheur,
reprit la comtesse encouragée par ces témoignages d'une ten-
dresse chaude et palpitante, j'ai porté chez cet usurier que
vous connaissez, un homme fabriqué par l'enfer, que rien ne
peut attendrir, ce monsieur Gobseck, les diamans de famille
auxquels tient tant M. de Restaud,les siens, les miens, touf,
je les ai vendus. Vendus! comprenez-vous? Il a élé sauvé!
Mais , moi , je suis morte. M. de Restaud l'a su.
— Par qui? comment? Que je les tue ! cria le père Goriot.
— Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis allée.
« — Anastasie , m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix a suffi ,
j'ai tout deviné.) où sont vos diamans? » — Chez moi. —
« Non , m'a-t-il dit en me regardant, ils sont là, sur ma com-
mode. » Et il m'a montré l'écrin qu'il avait couvert de son
mouchoir. — «Tous savez d'où ils viennent? » m'a-t-il dil.
Je suis tombée à ses genoux, j'ai pleuré, je lui ai demandé de
quelle mort il voulait me voir mourir.
— Tu as dit cela! s'écria Goriot. Par le sacré nom de Dieu,
celui qui vous fera mal à l'une ou à l'autre, tant que je serai vi-
vant , peut être sûr que je le brûlerai à petit feu ! Oui , je le dé-
chiqueterai comme...
Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge.
— Enfin, ma chère, il m'a demandé quelque chose de plus
difficile à faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme
d'entendre ce que j'ai entendu !
— J'assassinerai cet homme , dit le père Goriot tranquille-
ment. Mais il n'a qu'une vie, et m'en doit deux. Enfin, quoi?
reprit-il en regardant Anastasie.
— né bien , dit la comtesse en continuant, après une pause
il m'a regardée : « — Anastasie, m'a-t-ildit, j'ensevelis tout
dans le silence, nous resterons ensemble, parce que nous
avons des enfans. Je ne tuerai pas M. de Trailles, parce qu'en
duel je pourrais le manquer, et que pour m'en défaire autre-
ment, je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le
tuer dans vos bras, ce serait déshonorer ?(?5 enfans. Mais pour
ne voir périr ni vos enfans , ni leur père, ni moi, je vous im-
18 REVUE DE PARIS.
pose deux conditions. Répondez : Ai-jo un enfant à moi? »
J'ai dit oui. — « Lequel? » a-t-il demandé. — Ernest, l'aîné. —
«Bien, a-t-il dit. Maintenant jurez-moi de m'obéir désormais
sur un seul point. » J'ai juré. — Vous signerez la vente de vos
biens, quand je vous le demanderai.
— Ne signe pas, cria le père Goriot! Ne signe jamais cela.
Ah ! ah! monsieur de Restaud , vous ne sîivez pas ce que c'est
que de rendre une femme heureuse, elle va chercher le bon-
heur là où il est, et vous la punissez de votre niaise impuis-
sance! Je suis là, moi! halte-là! il me trouvera dans sa route.
Nasie , sois en repos. Ah , il tient à son héritier! bon, bon. Je
lui empoignerai son fils, qui, sacré tonnerre! est mon petit-
fils; je puis bien le voir, ce marmot? Je le mets dans mon vil-
lage , j'en aurai soin, sois bien tranquille! Alors je le ferai ca-
pituler, ce monstre-là! en lui disant : — A nous deux! Si tu
veux avoir ton fils , rends à ma fille son bien, et laisse-la se
conduire à sa guise.
— Mon père!
— Oui, ton père! Ah! je suis un vrai père! Que ce drôle de
grand seigneur ne maltraite pas mes filles! Tonnerre! je ne
sais pas ce que j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je
voudrais dévorer ces deux hommes. 0 mes enfans! voilà donc
votre vie ! C'est ma mort. Que deviendrez-vousdonc quand je
ne serai plus là? Les pères devraient vivre autant que leurs
enfans. Mon Dieu, comme ton monde est mal arrangé ! Et tu
as un fils cependant, à ce qu'on nous dit!... Tu devrais nous
empêcher de souffrir dans nos enfans. Mes chers anges, quoi 1
ce n'est qu'à vos douleurs que je dois votre présence! Vous
ne me faites connaître que vos larmes. Hé bien, oui, vous
m'aimez, je le vois! Venez, venez vous plaindre ici? mon
cœur est grand! il peut tout recevoir. Oui , vous aurez beau
le percer, les lambeaux feront encore des cœurs de père ! Je
voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous. Ah! quand
vous étiez petites, vous étiez heureuses...
— Nous n'avons eu que ce temps là de bon! dit Delphine.
Où sontles raomens où nous dégringolions du haut des sacs
dans le grand grenier !
— Mon père ! ce n'est pas tout , dit Anaslasie à l'oreille de
REVUE DE PARIS. 19
M. Goriot qui fit un bond. Les diamans n'ont pas été vendus
cent mille francs. Maxime est poursuivi. Nous n'avons plus
que douze mille francs à payer. Il m'a promis d'être sage, de
ne plus jouer. Il ne me reste au monde que son amour, et je
l'ai payé trop cher, pour ne pas mourir s'il m'échappait. Je
lui ai sacrifié fortune, honneur, repos, enfans. Oh! faites
qu'au moins Maxime soit libre, honoré; qu'il puisse demeu-
rer dans le monde où il saura se faire une position. Mainte-
nant, il ne me doit pas que le bonheur , nous avons des en-
fans qui seraient sans fortune. Tout sera perdu, s'il est mis à
Sainte-Pélagie.
— Je ne les ai pas, Nasie. Plus, plus, plus rien ! plus rien!
C'est la fin du monde! Oh, le monde va crouler, c'est sûr.
lia, j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts , les pre-
miers que j'aie eus dans ma vie I Enfin, je n'ai plus que douze
cents francs de rentes viagères...
^- Qu'avez-voiis donc fait de vos rentes perpétuelles ?
— Je les ai vendues, en me réservant ce petit bout de re-
venu pour mes besoins. Il me fallait douze mille francspour
arranger un appartement à Fifine.
— Chez toi , Delphine ? dit madame de Restaud à sa sœur.
— Oh! qu'est-ce que cela fait, reprit le père Goriot, puis-
que les douze mille francs sont employés ?
— Je devine! dit la comtesse. Pour M. de Raslignacl Ha,
ma pauvre Delphine, arréle-toi ; vois où j'en suis !
— Ma chère , M. de Rastignac est un jeune homme incapa-
ble de ruiner sa maîtresse.
— Merci , Delphine ! Dans la crise où je me trouve, j'atten-
dais mieux de toi; mais tu ne m'as jamais aimée.
— Si, elle t'aime , Nasie! cria le père Goriot , elle me le
disait tout à l'heure. Nous parlions de loi, elle me soutenait
que tu étais belle et qu'elle n'était que jolie, elle !
— Elle ! répéta la comtesse. Elle est d'un beau froid.
— Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, comment
t"es-tu comportée envers moi? Tu m'as reniée, tu m'as fait
fermer les portes de toutes les maisons où je souhaitais aller;
( nfin, lu n'as jamais manqué la moindre occasion de me cau-
ser de la peine! Et moi, suis-jc venue , comme toi, soutirer à
20
REVUE DE PARIS.
ce pauvre père, mille francs à mille francs, sa fortune, el le
re'duire dans l'élal où il est? Voilà ton ouvrage , ma sœur!
Moi , j'ai vu mon père tant que j'ai pu, je ne l'ai pas mis à la
porte, et ne suis pas venue lui lécher les mains quand j'avais
besoin de lui. Je ne savais seulement pas qu'il eut employé
ses douze mille francs pour moi. J'ai de l'ordre , moi ! tu Je
sais. D'ailleurs quand papa m'a fait des cadeaux , je ne les ai
jamais quêtes.
— Tu étais plus heureuse que moi ! M. de Marsay était
riche , tu en sais quelque chose. Tu a toujours été vilaine
comme l'or, intéressée. Adieu, je n'ai ni sœur, ni...
— Tais-toi , Nasie I cria le père Goriot.
— Il n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse répéter oe
que le monde ne croit plus ! Tu es un monstre ! lui dit Del-
phine.
— Mes enfans, mes enfans, taisez-vous, ou je me tue de-
vant vous.
— Va, Nasie, je te pardonne! dit madame de Nucingen en
continuant, tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu
ne l'es. Me dire cela au moment où je me sentais capable de
tout pour te secourir, même d'entrer dans la chambre de mon
mari, ce que je ne ferais ni pour moi, ni pour... Ceci est digne
de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis neuf
ans !
— Mes enfans , mes enfans, embrassez-vous ! dit le père.
Vous êtes deux anges.
— Non, laissez-moi, cria la comtesse que M. Goriot avait
prise par le bras et qui secoua l'embrassement de son père.
Elle a moins de pitié pour moi que n'en aurait mon mari. Ne
dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus ?
J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent à
M. de Marsay que d'avouer que M. de Trailles me coûte
plus de deux cent mille francs, répondit madame de Nucin-
gen.
— Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers elle.
—Je te dis la mérité, quand tu me calomnies, répliqua
froidement la baronne.
— Delphine , tu es une. . .
REVUE DE PARIS. 21
Le père Goriot s'élança , retint la comtesse et l'empêcha
de parler en lui. couvrant la bouche avec sa main.
— Mon Dieu! mon père, à quoi donc avez-vous touché ce
matin? lui dit Anastasie.
— Hé bien, oui , j'ai tort, dit le pauvre père s'essuyant les
mains à son pantalon. Mais je ne savais pas que vous vien-
driez, et je déménage.
Il était heureux de s'être attiré un reproche qui détournait
sur lui la colère de èa fille.
— Ha! repril-il en s'asseyanl, vous m'avez fendu le cœur.
Je me meurs, mes enfans ! Le crâne me cuit intérieurement,
comme s'il y avait du feu. Soyez donc gentilles , aimez-vous
bien! Vous me feriez mourir. Delphine, Nasie , allons, vous
aviez raison, vous aviez tort toutes les deux. Voyons, Dedel?
reprit-il en tournant sur la baronne des yeux pleins de lar-
mes, il lui faut douze mille francs , cherchons-les. Ne vous
regardez pas comme ça.
n se mit à genoux devant Delphine.
— Demande-lui pardon pour me faire plaisir, lui dit-il à
l'oreille , elle est la plus malheureuse , voyons ?
— Ma pauvre Nasie , dit Delphine épouvantée de la sau-
vage et folle expression que la douleur imprimait sur le vi-
sage de son père, j'ai eu tort, embrasse-moi...
— Ah ! vous me mêliez du baume sur le cœur ! cria le père
Goriot. Mais où trouver douze mille francs ? Si je me pro-
posais comme remplaçant ?
— Ah, mon père! dirent les deux filles en l'entourant,
non, non.
— Dieu vous récompensera de cette pensée, car notre
vie n'y suffirait pas, Nasie, reprit Delphine.
— Et puis , pauvre père , ce serait une goutte d'eau , fit
observer la comtesse !
— Mais on ne peut donc rien faire de son sang ! cria le
> ieillard désespéré. Je me voue à celui qui le sauvera , Nasie I
je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'irai
pour lui au bagne ! je...
Il s'arrêta comme s'il eût été foudroyé.
— Plus rien! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais
22 REVUE DE PARIS.
où aller pour voler , mais il est encore difficile de trouver un
vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du temps pour
prendre la Banque ! Allons, il faut mourir , je n'ai plus qu'à
mourir. Oui , je ne suis plus bon à rien , je ne suis plus père!
non. Elle me demande, elle a besoin ! Et moi , misérable,
je n'ai rien ! Ha ! tu t'es fait des rentes viagères , vieux scé-
lérat ! et tu avais des filles ! Mais tu ne les aimes donc pas !
Crève, crève comme un chien que tu es! Oui! je suis au-
dessous d'un chien , un chien ne se conduirait pas ainsi ! Oh !
ma tête, elle bout !
— Mais, papa ! crièrent les deux jeunes filles qui l'entou-
raient pour l'empêcher de se frapper la tête contre les murs,
soyez donc raisonnable.
Il sanglotait. Eugène épouvanté prit la lettre de change
souscrite à Vautrin, et dont le timbre comportait une plus
haute somme; puis , après en avoir corrigé le chiffre , en en
faisant une lettre de change régulière de douze mille francs
à l'ordre de M. Goriot , il entra.
— Voici tout votre argent, madame , dit-il en présentant
le papier. Je dormais; votre conversation m'a réveillé; j'ai pu
savoir ainsi ce que je devais à M. Goriot. En voici le titre que
vous pouvez négocier , je l'acquitterai fidèlement.
La comtesse immobile tenait le papier.
— Delphine, dit-elle, pâle et tremblante de colère, de fu-
reur, de rage , je te pardonnais tout , Dieu m'en est témoin ;
mais ceci ! Comment, monsieur était là I tu le savais ! tu as eu
la petitesse de te venger en me laissant lui livrer mes secrettî,
ma vie, celle de mes enfans, ma honte, mon honneur ! Va,
tu ne m'es plus rien, je te hais, je te ferai tout le mal possi-
ble , je...
La colère lui coupa la parole et son gosier se sécha.
— Mais c'est mon fils, notre enfant, ton frère, ton sauveur,
criait le père Goriot. Emi)rasse-lc donc, Nasie! — Tiens?
moi, je l'embrasse, reprit-il en serrant Eugène avec une sorte
de fureur. Oh ! mon enfant , je serai plus qu'un père pour
toi , je veux être une famille. Je voudrais être Dieu , je te
jetterais l'univers aux pieds. Mais baise-le donc, Nasie? ce
n'est pas un homme, mais un ange, un ange, un vrai ange!
REVUE DE PARIS. 23
— Laissez- la , mon père ! elle est folle en ce moment, dit
Delphine.
— Folle ! folle 1 Et toi , qu'es-tu demanda madame de
Restaud.
— Mes enfans , je meurs si vous continuez, cria le vieil-
lard en tombant sur son lit, comme frappé par une balle.
— Elles me tuent ! se dit-il.
La comtesse regarda Eugène, qui restait immobile, épou -
vanté de la violence de cette scène.
— Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la
voix et du regard, sans faire attention à son père dont Del-
phine défaisait le gilet.
— Madame, je paierai, et je me tairai, répondit-il sans at-
tendre la question.
— Tu as tué notre père, Nasie! dit Delphine en montrant
à sa sœur le vieillard évanoui.
La comtesse se sauva.
— Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant les
yeux, sa situation est épouvantable, et tournerait une meil-
leure tête. — Console Nasie, sois bonne pour elle, promets-ie
à ton pauvre père qui se meurt, demanda-t-il à Delphine en
lui pressant la main.
— Mais qu'avez-vous ? dit-elle effrayée.
— Rien, rien, répondit le père, ça se passera. J'ai quelque
chose qui me presse le front , une migraine ! Pau>Te Nasie ,
quel avenir !
En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux de
son père.
— Pardon! cria-t-elle.
— Allons, dit le père Goriot , tu me fais encore plus de
mal, maintenant.
— Monsieur, dit la comtesse à Raslignac, les yeux baignés
de larmes , la douleur m'a rendue injuste. Vous serez un
frère pour moi, reprit-elle en lui tendant la main.
— Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasie,
oublions tout.
— Non , dit-elle , je m'en souviendrai , moi î
— Les anges ! s'écria le père Goriot, vous m'enlevez le
24 REVUE DE PARIS.
rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Em-
brassez-vous donc encore.
— Hé bien, Nasie, cette lettre de change te sauvera-t-elle?
— J'espère. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre
signature ?
— Tiens, c'est vrai, j'étais bête, moi, d'oublier ça ! Mais
je me suis trouvé mal , Nasie ! Ne m'en veux pas ! Envoie-
moi dire que tu es hors de peine. Non, j'irai. Mais non , je
n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari , je le tuerais net.
Quant à dénaturer ses biens, je serai là. ya,va vite, mon en-
fant, et fais que M. Maxime devienne sage.
Eugène était stupéfait.
— Celte pauvre Anastasie a toujours été violente, dit ma-
dame de Nucingen, mais elle a bon cœur.
— Elle est revenue pour l'endos ! dit Eugène à l'oreille
de Delphine.
— Vous croyez ?
— Je voudrais ne pas le croire ! Méfiez-vous d'elle, répon-
dit-il en levant les yeux comme pour confier à Dieu des pen-
sées qu'il n'osait exprimer.
— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et mon pau-
vre père se laisse prendre à ses mines.
— Comment allez-vous, mon bon père Goriot? demanda
Rastignac au vieillard.
— J'ai envie de dormir, répondit-il. — Eugène aida M. Go-
riot à se coucher. Puis, quand le bonhomme se fut endormi,
en tenant la main de Delphine, sa fille se retira.
— Ce soir aux Italiens ! dit-elle à Eugène , et tu me diras
comment il va. Demain, vous déménagerez, monsieur. Voyons
votre chambre?
— Oh 1 quelle horreur I dit-elle en y entrant. Mais vous
étiez là plus mal que n'est mon père. Eugène, tu t'es bien
conduit. Je vous aimerais davanlage si c'était possible ; mais,
mon enfant, si vous voulez faire fortune, il ne faut pas jeler
comme ça des douze mille francs par les fenêtres. M. de
Trailles est joueur. Ma sœur ne veut pas voir ça... Il aurait été
chercher ses douze mille francs là où il sait perdre ou gagner
des monts d'or.
REVUE DE PARIS. 25
Un gémisscmenl les fit revenir chez M. Goriot, qu'ils trou-
vèrent en apparence endormi ; mais quand les deux amans
approchèrent, ils entendirent ces mots.
— Elles ne sont pas heureuses !
Qu'il dormît ou qu'il veillât, l'accent de cette phrase frappa
si vivement le cœur de la fille, qu'elle s'approcha du grabat
sur lequel gisait son père, et le baisa au front. Il ouvrit les
yeux en disant : — C'est Delphine ?
— Hé bien, comment vas-tu?
— Bien, dit-il. Ne sois pas inquiète, je vais sortir. Allez ,
allez , mes enfans , soyez heureux.
Eugène accompagna Delphine jusque chez elle ; mais, in-
quiet de l'état dans lequel il avait laissé M. Goriot, il refusa de
diner avec elle , et revint à la Maison-Tauquer. Il y trouva le
père Goriot debout et prêt à s'attabler. Bianchon s'était mis
de manière à bien examiner la figure du vermicellier. Quand
il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger de la farine
avec laquelle il était fait , l'étudiant , ayant observé dans ce
mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait nom-
mer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre.
— Viens donc près de moi, monsieur l'interne à Cochin !
dit Eugène.
Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait
être près du vieux pensionnaire.
— Qu'a-t-il ? demanda Rastignac.
r— A moins que je ne me trompe, il est flambé ! Il a dû se
passer quelque chose d'extraordinaire en lui, car il me sem-
ble être sous le poids d'une apoplexie séreuse imminente.
Quoique le bas de la figure soit assez calme , les traits supé-
rieurs du visage se tirent vers le front, malgré lui, vois?
Puis, les yeux sont dans l'état particulier qui dénote l'invasion
du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont pleins
d'une poussière fine? Demain matin j'en saurai davantage.
— Y aurait-il quelque remède ?
— Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort, si l'on
trouve les moyens de déterminer unercaction vers les extré-
mités, vers les jambes; mais si demain soir les symptômes ne
cessent pas, le pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel
2 3
26 REYUE DE PARIS.
év énemenl la maladie a été causée , car il a dii recevoir quel-
que coup yiolent sous lequel son moral aura succombé.
— Oui, dit Rastignac en se rappelant que les deux filles
avaient frappé sans relâche sur le cœur de leur père.
— Au moins, se disait Eugène, Delphine aime son père,
elle:
Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques précautions
afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen.
— N'avez pas d'inquiétudes, répondit-elle aux premiers
mots que lui dit Eugène, mon père est fort. Seulement, ce
matin, nous l'as ons un peu secoué. Nos fortunes sont en ques-
tion ! Songez-vous à l'étendue de ce malheur ? Je ne vivrais
pas si votre affection ne me rendait pas insensible à ce que
j'aurais regardé naguère comme des angoisses mortelles. Il
n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur
pour moi , c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plai-
sir de vi\re. En dehors de ce sentiment, tout m'est indiffé-
rent, je n'aime plus rien au monde. Vous êtes toutpour moi.
Si je sensle bonheur d'être riche, c'est pour mieux vous plaire.
Je suis, à ma honte, plus amante que je ne suis fille. Pour-
quoi? je ne sais. Toute ma vie esten vous. Mon père m'a donné
un cœur , mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut
me blâmer, que m'importe! si vous, qui n'avez pas le droit
de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me con-
damne un sentiment irrésistible. Me croyez-vous une fille
dénaturée? oh, non ! il est impossible de ne pas aimer un père
aussi bon que l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il ne vît
enfin les suites naturelles de nos déplorables mariages? Pour-
quoi ne les a-t-il pas empêchés ? N'était-ce pas à lui de réflé-
chir pour nous ? Aujourd'hui, je le sais, il souffre autant que
nous; mais que pouvons-nous y faire? Le consoler! nous ne
le consolerions de rien. Notre résignation lui ferait plus de
douleur que nos reproches ou nos plaintes ne lui causeraient
de mal. Il est des situations dans la vie où tout est amer-
tume.
Eugène resta muet, saisi de tendresse par l'expression naïve
d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses,
ivres de vanité, personnelles, coquettes , froides, il est sûr
REVUE DE PARIS. 27
que qiiaud elles aiment réellement, elles sacrifient plus de
senlimens que les autres femmes à leurs passions, elles se
grandissent de toutes leurs petitesses, et deviennent sublimes.
Puis Eugène était frappé de l'esprit profond et judicieux que
la femme déploie pour juger les sentimens les plus naturels,
quand une affection privilégiée l'en sépare et la met à dis-
tance. Madame de Js'ucingen se choqua du silence que gardait
Eugène.
— A quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle.
— J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'Ici
vous aimer plus que vous ne m'aimiez.
Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva, pour
laisser la conversation dans les bornes imposées par les con-
venances. El!e n'avait jamais entendu les expressions vibran-
tes dun amour jeune et sincère, et, quelques mots de plus ,
elle ne se serait plus contenue.
— Eugène, dit-elle en changeant de conversation, vous ne
savez donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez
madame de lieauséant. Les Rochegude et M. d'Ajuda se sont
entendus pour ne rien ébruiter ; mais le roi signe demain
le contrat de mariage , et votre cousine ne sait rien encore.
Elle ne pourra pas se dispenser de recevoir, et M. d'Ajuda ne
sera pas à son bal. On ne s'entretient que de cette aventure.
— Elle monde se rit d'une infamie ! et il y trempe ! Vous ne
gavez pas que madame de Beauséant en mourra?
— N'on, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas
CCS sortes de femmes-là. Mais tout Paris viendra chez elle , et
j'y serai ! Je vous dois ce bonheur-là pourtant.
— Mais , dit Rastignac , n'est-ce pas un de ces bruits absur-
des comme on en fait tant courir à Paris?
— Nous saurons la vérité demain.
Eugène ne rentra pas à la Maison-Vauquer. Il ne put se ré-
soudre à ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille,
il avait été forcé de quitter Delphine à une heure après mi-
nuit , ce fut Delphine qui le quitta vers deux heures pour re-
tourner chez elle. Il dormit le lendemain assez tard, atten-
dit vers midi madame de Nucingen qui vint déjeuner avec lui.
Les jeunes gen? sont si avides de ces jolis bonheurs, qu'il
28 REVUE DE PARIS.
avait presque oublié le père Goriot. Ce fut une longue félc
pour Inique de s'habituer à chacune des élégantes choses qui
lui appartenaient. Madame de Nucingen était là, donnante
tout un nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux
amans pensèrent au père Goriot en songeant au bonheur qu'il
se promettaitàvenir demeurer dans cette maison. Eugène fit
observer qu'il était nécessaire d'y transporter promptement le
bonhomme, s'il devait être malade; et quitta Delphine pour
courir à la Maison- Vauquer. Ni le père Goriot, ni Bianchon
n'étaient à table.
— lié bien! lui dit le peintre, le père Goriot estéclopé. Bian-
chon est là-haut près de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses
filles, la comtesse de Restaurama. Puis il a voulu sortir , et
sa maladie a empiré. La société va être privée d'un de ses plus
beaux ornemens.
Rastignac s'élança vers l'escalier.
— Hé , monsieur Eugène !
— Monsieur Eugène! madame vous appelle, cria Sylvie.
— Monsieur , lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous ,
vous deviez sortir le quinze février. Yoici trois jours que le
quinze est passé, nous sommes au dix-huit, il faudra me payer
un mois pour vous et pour lui; mais, si vous voulez garantir
M. Goriot, votre parole me suffira.
— Pourquoi ? N'avez-vous pas confiance ?
— Confiance ! Si le bonhomme n'avait plus sa tête et mou-
rait, ses filles ne me donneraient pas un liard, et toute sa dé-
froque ne vaut pas dix francs. Il a emporté ce malin ses der-
niers couverts, je ne sais pourquoi. Il s'était mis en jeune
homme. Dieu me pardonne , je crois qu'il avait du rouge , il
m*a paru rajeuni.
— Je réponds de tout, dit Eugène en frissonnant d'horreur,
et appréhendant une catastrophe.
Il monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son lit,
et Bianchon était auprès de lui.
— Bonjour, père, lui dit Eugène.
Le bonhomme lui sourit doucement, et répondit en tour-
nant vers lui des yeux glauques ; — Comment va-t-elle ?
— Bien. El vous?
REVUE DE PARIS. 29
— Pas mal.
— Ne le fatigue pas, dit Biaiichou en enliaîuaut Eugéue
dans un coin de la chambre.
— Hé bien ! lui dit Rastignac.
— Il ne peut être sauvé que par un miracle ! La congestion
séreuse a eu lieu ; il aies sinapismes ; heureusement il les sent;
ils agissent.
— Peut-on le transporter?
— Impossible. Il faut le laisser là, lui éviter tout mouve-
ment physique et toute émotion...
— Mon bon Bianchon, dit Eugène, nous le soignerons à
nous deux.
— J'ai déjà fait venir le médecin en chef de mon hôpital.
— Hé bien ?
— Il prononcera demain soir. Il m'a promis devenir après
sa journée. Malheureusement ce fichu bonhomme a commis
ce malin une imprudence sur laquelle il ne veut pas s'expli-
quer. Il est entêté comme une mule. Quand je lui parle, il
faîl semblant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me ré-
pondre; ou bien il se met à geindre, s'il a les yeux ouverts. Il
est sorti vers le malin, il a été à pied dans Paris, on ne sait pas
où. Il a emporté tout ce qu'il possédait de vaillant, il a été
faire quelque sacré trafic pourlequel il a outrepassé ses forces !
Une de ses filles est venue.
— La comtesse ? dit Eugène. Une grande brune, l'œil vif
et bien coupé , joli pied, taille souple ?
— Oui.
— Laisse-moi seul un moment avec lui, ditRastignac. Je
vais le confesser , il me dira tout , à moi.
— Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seulement lâ-
che de ne pas trop l'agiler , nous avons encore quelaue es-
poir.
— Sois tranquille.
— Elles s'amuseront bien demain! dit le père Goriot à Eu-
gène quand ils furent seuls. Elles vont à un grand bal !
— Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour être si souf-
frant ce soir qu'il vous faille rester au lit .'
— Rien.
2 3.
30 REVUE DE PARIS.
— Ànaslasie est venue ? demanda Raslignac.
— Qui , répondit le père Goriot.
— Hé bien ! ne me cachez rien. Que tous a-t-elle donc en-
core demandé?
— Ah ! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler , elle
éîait bien malheureuse , allez, mon enfant ! Nasie n'a pas un
sou depuis l'affaire des diamans. Elle avait commandé, pour
ce bal , une robe lamée d'or qui doit lui aller comme un bijou.
Sa couturière, une infâme , n'a pas voulu lui faire crédit, et
sa femme de chambre a payé mille francs en à-compte sur la
toilette. Pauvre Nasie , en être venue là ! Ça m'a déchiré le
cœur. Mais la femme de chambre, voyant monsieur de Res-
taud retirer toute sa confiance à ÎS'asie , a eu peur de perdre
son argent, et s'entend avecla couturière pourne livrer larobe
que si les mille francs sont rendus. Le bal est demain, la robe
est prête, Nasie est au désespoir, comprenez-vous? elle a
voulu m'emprunter mes couverts pour les engager. Elle est
dans l'enfer. Son mari veut quelle aille à ce bal pour montrer
à tout Paris les diamans qu'on prétend vendus par elle. Peut-
elle dire à ce monstre : « — Je dois mille francs, payezdes ?»
Non. J'ai compris ça ! Sa sœur Delphine ira là dans une toi-
lette superbe, Anastasie ne doit pas être au-dessous de sa ca-
dette. Et puis elle est si noyée de larmes, ma pauvre fille !
J'ai été si humilié de n'avoir pas eu douze mille francs hier,
que j'aurais donné le reste de ma misérable vie pour rache-
ter ce tort-là. Yoyez-vous , j'avais eu la force de tout suppor-
ter; mais mon dernier manque d'argent m'a crevé le cœur.
Oh, oh ! je n'en ai fait ni un ni deux, je me suis rafistolé, re-
quinqué; j'ai vendu pour six cents francs de couverts et de
boucles , puis j'ai engagé , pour un an , mon titre de renie via-
gère contre quatre cents francs une fois payés, au papa Gob-
seck. Bah ! je mangerai du pain ! ça me suffisait quand j'étais
jeune , ça peut encore aller. Au moins elle aura une belle soi-
rée, maNasie. Elle serapimpante, j'ai le billet de mille francs
là sous mon chevet. Ça me réchauffe d'avoir là sous la tête ce
qui va faire plaisir à la pauvre Nasie. Elle pourra mettre sa
mauvaise Victoire à la porte. A-t-on vu cela ? des domestiques
ïie pas avoir confiance en leurs maîtres ! Demain je serai bien,
REVUE DE PARIS. 81
Nasie \ient à dix heures. Je ne veux pas qu'elles me croient
malade, elles n'iraient point au bal, elles me soigneraient.
Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses
me guériront. Enfln, n'aurais-je pas dépensé mille francs chez
l'apothicaire, j'aime mieux les donnera mon Guéris-Tout,
à ma rsasie ! Je la consolerai dans sa misère, au moins I Ça
m'acquitte du tort de m'élre fait du viager. Elle est au fond
de l'abime, et moi je ne suis plus assez fort pour l'en tirer.
Oh ! je vais me remettre au commerce. J'irai à Odessa pour y
acheter du grain. Les blés valent là trois fois moins que les
nôtres ne coûtent. Si l'introduction des céréales est défendue
en nature, les braves gens qui font les lois n'ont pas songé à
prohiber les fabrications dont les blés sont le principe. Hé,
i.é I... J'ai trouvé cela , moi , ce matin I II y a de beaux coups
à faire dans les amidons.
— Il est fou, sf» dit Eugène en regardant le vieillard. Al-
lons, restez en repos, ne parlez pas...
Eugène descendit pour dîner quand Bianchonremonta, puis
tous deux passèrent la nuit, occupés, l'un à lire ses livres de
médecine, l'autre à écrire à sa mère et à ses sœurs.
Le lendemain, les symptômes qui se déclarèrent chez le
malade furent, suivant Bianchon,d'un favorable augure; mais
ilsexigèrentdessoinscontinuelsdontles deux étudians étaient
seuls capables, et dans le récit desquels il est impossible de com-
promettre la pudibonde phraséologie de l'époque. Les sang-
sues mises sur lecorpsappauvri du bonhomme furent accom-
pagnées de cataplasmes, des bains depieds, de manœuvres mé-
dicales pour les quelles il fallait d'ailleurs la force et le dé-
vouement de deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint
pas, elle en^ oya chercher sa somme par un commissionnaire.
— Je croyais qu'elle serait venue, elle-même. Mais ce n'est
pas un mal, elle se serait inquiétée, dit le père en paraissant
heureux de celte circonstance.
xS. sept heures du soir, Thérèse \int apportera Eugène une
lettre de Delphine.
« Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimée, scrais-je
déjà négligée? Vous m'avez montré, dans ces contidences ver-
sées de cœur à cœur, une trop belle ame pour n'être pas de
32 REVUE DE PARIS.
ceux qui reslent toujours fidèles en voyant combien les senti-
mens ont de nuances. Comme vous l'avez dit en écoutant la
prière deMosè : «Aux uns, c'est une même note, aux autres,
c'est l'infini de la musique ! » Songez que je vous attends ce
soir pour aller au bal de madame de Beauséant. Décidément
le contrat de M. d'Ajuda s'est signé ce malin à la cour, et la
pauvre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. Tout Paris
va se porter chez elle, comme le peuple encombre la
Grève quand il doit y avoir une exécution. N'est-ce pas hor-
rible d'aller voir si cette femme cachera sa douleur, si elle
saura bien mourir! Je n'irais certes pas, mon ami, si j'avais
été déjà chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute, et
tous les efforts que j'ai faits seraient superflus. Ma situation
est bien différente de celle des autres.D'ailleurs, j'y vais pour
vous aussi. Je vous attends. Si vous n'étiez pas prés de moi
dans deux heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette fé-
lonie. »
Rastignac prit une plume et répondit ainsi.
«J'attends unmédecinpour savoirsi votre père doit vivre
encore. Il est mourant, j'irai vous porter l'arrêt , et j'ai peur
que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez
aller au bal. Mille tendresses. »
Le médecin vint à huit heures et demie , et , sans donner
un avis favorable , il ne pensa pas que la mort dut être im-
minente. 11 annonça des mieux et des rechutes alternatives
d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme.
— Il vaudrait mieux qu'il mourut promptement , fut le
dernier mot du docteur.
Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon , et
partit pour aller porter à madame de Nucingen les tristes
nouvelles qui , dans son esprit encore imbu des devoirs de
famille, devaient suspendre toute joie.
— Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même , lui cria le père
Goriot qui paraissait assoupi , mais qui se dressa sur son séant
au moment où Rastignac sortit.
Le jeune homme se présenta navré de douleur à Delphine ,
et la trouva coiffée , chaussée , n'ayant plus que sa robe de
bal à mettre. Mais , semblables aux coups de pinceau par les-
REVUE DE PARIS. 33
quels les peintres achèvent leurs tableaux , les derniers ap-
prêts voulaient plus de temps que n'en demandait le fond
même de la toile.
— lié quoi , vous n'êtes pas habillé? dit-elle.
— Mais, madame , votre père....
— Encore mon père ! s'écria-t-elle enTinterrompanl , mais ,
vousne m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je con-
nais mon père depuis long-temps ! Pas un mot , Eugène. Je
ne vous écouterai que quand vous aurez fait votre toilette.
Thérèse a tout préparé chez vous ; ma voiture est prêle ,
prenez-la , revenez. Nous causerons de mon père en allant
au bal. Il faut partir de bonne heure; car si nous sommes
pris dans la file des voitures , nous serons bien heureux de
faire notre entrée à onze heures
— Madame
— Allez ! pas un mot.
Elle courut dans son boudoir pour y prendre un collier.
— Mais , allez donc , monsieur Eugène , vous fâcherez
madame, dit Thérèse en poussant le jeune homme épouvanté
de cet élégant parricide.
Il alla s'habiller en faisant les plus tristes , les plus décou-
rageantes réflexions. Il voyait la société comme un océan de
boue dans lequel un homme se plongeait jusqu'au cou s'il y
trempait le pied.
— Il ne s'y commet que des crimes mesquins ! so dit-il.
Vautrin est plus grand.
Sa pensée le reporta dans le sein de sa famille : il se sou-
Nint des pures émotions de cette vie calme; il se rappela les
jours passés au milieu des êtres dont il était chéri , et qui ,
en se conformant aux lois naturelles du foyer domestique , y
trouvaient un bonheur plein , continu, sans angoisses. Ilavail
vu les trois grandes expressions de la société : l'Obéissance ,
la Lutte et la Révolte; la Famille , le Monde et Vautrin. Mal-
gré SCS bonnes pensées , il ne se sentit pas le courage de ve-
nir confesserlafoi des âmes pures à Delphine , en lui ordon-
nant la Vertu au nom de l'Amour. Déjà sou éducation com-
mencée avait porté ses fruits. Il aimait égoïstement déjà. Son
(acl lui avait perniis de reconnaître la nature du cœur de Del-
34 REVUE DE PARIS.
phine. Il pressentait qu'elle était capable de marcher sur le
corps de son père pour aller au bal , et il n'ayaitni la force
de jouer le rôle d'un raisonneur, ni le courage delui déplaire ,
ni la vertu de la quitter.
— Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu raison contre
elle dans celte circonstance , se dit-il.
Puis il commenta les paroles des médecins , il se plut à pen-
ser que le père Goriot n'était pas aussi dangereusement ma-
lade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnemens as-
sassins pour justifier Delphine. Elle ne connaissait pas l'état
dans lequel était son père. Le bonhomme lui-même la renver-
rait au bal , si elle l'allait voir. Souvent la loi sociale, impla-
cable dans sa formule , condamne là où le crime apparent est
excusé par les innombrables modifications que la différence
des caractères et que la diversité de situations qui en résulte,
introduisent au milieu des familles. Eugène voulait se trom-
per lui-même; il était prêta faire à sa maîtresse le sacrifice de
sa conscience, car depuis deux jours, tout était changé dans
sa vie. La Femme y avait jeté ses désordres , elle avait fait
pàîir la famille , elle avait tout confisqué à son profit. Rasti-
gnac et Delphine s'étaient rencontrés dans des conditions vou-
lues pour éprouver l'un et l'autre les plus vives jouissances.
Leur passion bien préparée avait grandi par ce qui tue le désir.
Eugène s'aperçut qu'il n'avait que désiré cette femme , et qu'il
ne l'avait aimée qu'au lendemain du bonheur , car l'amour
n'est peut-être que la reconnaissance du plaisir. Infâme ou
sublime, il aimait cette femme pour toutes les voluptés qu'il
lui avait apportées en dot, et pour toutes celles qu'il en avait
reçues; de même que Delphine aimait Rastignac autant que
Tantale aurait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim,
ou étancher la soif de son gosier desséché.
— Hé bien! comment va mon père? lui dit madame de
Nucingen quand il fut de retour et en costume de bal.
— Extrêmement mal, répondit-il, et si vous voulez me
donner une preuve de votre affection , nous allons l'aller
voir.
— Hé bien, oui! dit-elle, mais après le bal. Mon bon Eu-
gène, sois gentil ; ne me fais pas de morale, viens !
REVUE DE PARIS. ?5
Ils paiiirent. Eugène resta silencieux pendant une partie du
chemin.
— Qu'avez-vous donc ? dit-elle.
— J'entends le râle de votre père , répondit-il avec l'accent
de la fâcherie.
Et il se mit à raconter avec la chaleureuse éloquence du
jeune âge la féroce action à laquelle madame de Restaud a\ait
été poussée par la vanité , la crise mortelle que le dernier
dévouement du père avait déterminée, et ce que coûterait la
robe lamée d'Anastasie. Delphine pleurait.
— Je vais être laide, pensa-l-elle.
Ses larmes se séchèrent.
— J'irai garder mon père, je ne quitterai pas son chevet ,
reprit-elle.
— lia I te voilà comme je te voulais, s'écria Rastignac.
Les laternes de cinq cents voitures éclairaient les abords de
l'hôtel de Beauséant. De chaque côté de la porte illuminée ,
piaffait un gendarme. Le grand monde affluait si abondam-
ment, et chacun mettait tant d'empressement à voir une
femme aussi grande au moment de sa chute , que les apparlc-
mens situés au rez-de-chaussée de l'hôtel étaient déjà pleins
quand madame de Nucingen et Rastignac s'y présentèrent.
Depuis le moment où toute la course rua chez la grande Ma-
demoiselle à qui Louis XIV arrachait son amant, nul désastre
de cœur ne fut plus éclatant que ne l'était celui de madame
de Beauséant. En cette circonstance, la dernière fille de la
quasi-royale maison de Bourgogne se montra supérieure à
son mal , et domina jusqu'à son dernier moment le monde
dont elle méprisait les opinions, et dont elle n'avait accepté
les vanités que pour les faire servir au triomphe de sa passion.
Les plus belles femmes de Paris encombraient ses salons de
fleurs et de toilettes gracieuses. Les hommes les plus distin-
gués de la cour, les ambassadeurs, les ministres, les illustra-
tions de tout genre , chamarrés de croix, de plaques, de cor-
dons multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse.
L'orchestre faisait résonner les motifs de sa musique dans les
lambris dorés de ce palais , désert pour elle. Madame de Beau-
séant se tenait debout dans son premier salon pour recevoir
36 REVUE DE PARIS.
ses prétendus amis. Elle était vêtue de blanc et n'avait aucun
ornement dans ses cheveux, simplement nattés. Elle sem-
blait calme, et n'afûchait ni douleur, ni Oerté , ni fausse joie.
Personne ne pouvait lire dans son ame. C'était une Niobé de
marbre. Son sourire à ses intimes amis fut parfois railleur;
mais elle parut à tous semblable à elle-même, et se montra
si bien ce qu'elle était quand le bonheur laparail de ses rayons,
que les plus insensibles l'admirèrent, comme les jeunes Ro-
maines applaudissaient le gladiateur qui savait sourire en ex-
pirant. Le monde semblait s'être paré pour faire ses adieux à
l'une de ses souveraines.
— Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle à Ras-
tignac.
— Madame, répondit-il d'une voix émue en prenant ce
mot pour un reproche , je suis venu pour rester le dernier.
— Bien, dit-elle en lui pressant la main, vous êtes le seul
ici peut-être auquel je puisse me fier. Mon ami, aimez une
femme que vous puissiez aimer toujours. N'en abandonnez
aucune.
Elle prit le bras de Raslignac et le mena sur un canapé ,
dans le salon où l'on jouait.
— Allez lui dit-elle, chez M. d'Ajuda. Jacques, mon valet
de chambre , vous y conduira et vous remettra une lettre
pour lui. Je lui demande ma correspondance. Il vous la re-
mettra tout entière, j'aime aie croire. Si vous avez mes let-
tres, montez dans ma chambre. On me préviendra.
Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Lan-
geais, sa meilleure amie, qui venait aussi. Rastignac partit, fit
demander M. d'Ajuda chez M. de Rochegude où il devait pas-
ser la soirée , et où il le trouva. Le marquis l'emmena chez
lui, remituneboîteàrétudiant,etlui dit:— Ellesy sont toutes.
Il parut vouloir parler à Eugène, soit pour le questionner
sur les événemens du bal et sur la vicomtesse, soit pour lui
avouer que déjà peut-être il était au désespoir de son ma-
riage , comme il le fut plus tard ; mais un éclair d'orgueil
brilla dans ses yeux, et il eut le déplorable courage de garder
le secret sur ses plus nobles sentimens.
— Ne lui dites rien de moi, mon cher Eugène.
REVIjE de paris. 37
Il pressa la main de Raslignac par un mou\emenl affec-
tueusement triste, et lui fit signe de partir. Eugène revint à
l'hôtel de Beauséaut, et fut introduit dans la chambre de la vi-
comtesse , où il vit lés apprêts d'un départ. Il s'assit auprès
du feu, regarda la cassette en cèdre, et tomba dans une pro-
fonde mélancolie. Pour lui , madame de Beauséant ayait
les proportions des déesses de Vlliade.
— Ha! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et appuyant
sa main sur l'épaule de Raslignac.
Il aperçut sa cousine en pleurs, les yeux levés,lamain pen-
dante. Elle prit tout-à-coup la boîte, la plaça dans le feu et
la vit brûler.
— Ils dansent ! ils sont venus tous bien exactement, tandis
que la mort viendra tard.— Chut! mon ami, dit-elle en met-
tant un doigt sur la bouche de Raslignac, prêt à parler. Je
ne reverrai plus jamais ni Paris ni le monde. A cinq heures
du malin, je vais partir pour aller m'eusevelir au fond de la
Normandie. Depuis trois heures après midi, j'ai élé obligée
de faire mes préparatifs, signer des actes, voir à des affaires,
je ne pouvais envoyer personne chez....
Elle s'arrêta.
— Il était sûr qu'on le trouverait chez....
Elle s'arrêta encore accablée de douleur. En ces momens
tout est souffrance, et certains mots sont impossibles à pro-
noncer.
— Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir pour ce
dernier service. Je voudrais vous donner un gage de mon
amitié. Je penserai souvent à vous, qui m'avez paru bon et
noble, jeune et candide au milieu de ce monde où ces qua-
lités sont si rares. Je voudrais que vous pensiez quelquefois
à moi. Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle , voici
le coffret où je mettais mes gants. Toutes les fois que j'en ai
pris avant d'aller au bal ou au spectacle, je me sentais belle,
parce que j'étais heureuse, et je n'y touchais que pour y lais-
ser quelque pensée gracieuse : il y a beaucoup de moi là-de-
dans, il y a toute une madame de Beauséant qui n'est plus.
Accepte7-le. J'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Ar-
tois. Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien.
•2 4
38 REVUE DE PARIS.
Nous 118 nous verrons plus, mon ami, mais soj^ez sûr que je
ferai des yœux pour vous; vous avez été bon pour moi. Des-
cendons, je neveux pas leur laisser croire que je pleure. J'ai
l'éternité devant moi, j'y serai seule, et personne ne m'y de-
mandera compte de mes larmes. Encore un regard à cette
chambre.
Elle s'arrêta, puis, après s'être un moment caché les yeux
avec sa main, elle se les essuya, les baigna d'eau fraîche, et
prit le bras de l'étudiant.
— Marchons ! dit-elle.
Rastignac n'avait pas encore senti d'émotion aussi violente
que le fut le contact de cette douleur si noblement contenue.
En rentrant dans le bal , Eugène en fit le tour avec ma-
dame de Beauséant, dernière et délicate attention de cette
gracieuse femme. En entrant dans la galerie où l'on dansait,
Rastignac fut surpris de rencontrer un de ces couples que la
réunion de toutes les beautés humaines rend sublimes à voir.
Jamais il n'avait eu l'occasion d'admirer de telles perfections.
Pour tout exprimer en un mot, l'homme était un Antinoiis
vivant, et ses manières ne détruisaient pas le charme qu'on
éprouvait à le regarder. La femme était une fée ; elle enchan-
tait le regard, elle fascinait l'ame, irritait les sens les plus
froids. La toilette s'harmoniait chez l'un et chez l'autre avec
la beauté. Tout le monde les contemplait avec plaisir et en-
viait le bonheur qui éclatait dans l'accord de leurs yeux et
de leurs mouvemens.
— Mon Dieu, qui est cette femme ? dit Rastignac.
— Oh ! la plus incontestablement belle, répondit la vicom-
tesse. C'est lady Brandon; elle est aussi célèbre par son bon-
heur que par sa beauté. Elle a tout sacrifié à ce jeune homme.
Ils ont, dit-on, des enfans , mais le malheur plane toujours
sur eux. On dit que lord Brandon a juré de tirer une effroya-
ble vengeance de sa femme et de cet amant. Ils sont heureux,
mais ils tremblent sans cesse,
— Et lui?
— Comment! vous ne connaissez pas le colonel Franches-
sini?
— Celui qui s'est battu.*.
HETUE DE PARIS. 39
— Il y a trois Jours , oui. Il ayait été provoqué par le fils
d'un banquier : il ne voulait que le blesser , mais il l'a tué.
— Oh!
— Qu'ayez-Tous donc? TOUS frissonnez, dit la yicomlesse.
— Je n'ai rien! répondit Rastignac.
Une sueur froide lui coulait dans le dos. Vautrin lui appa-
raissait avec sa flgure de bronze. Le héros du bagne donnant
la main au héros du bal changeait pour lui l'aspect de la so-
ciété. Bientôt il aperçut les deux sœurs , madame de Restaud
et madame de^Vucingen. La comtesse était magnifique avec
tous ses diamans étalés , qui, pour elle , étaient brûlans sans
doute , elle les portait pour la dernière fois. Quelque puissant
que fût son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien
les regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nature à
rendre les pensées de Rastignac moins tristes. S'il avait re>Ti
Vautrin dans le colonel italien, il revit alors, sous les dia-
mans des deux sœurs , le grabat sur lequel gisait le père Go-
riot. Son attitude mélancolique ayant trompé la vicomtesse,
elle lui retira son bras.
— Allez! je neveux pas vous coûter un plaisir, dit-elle.
Eugène fut bientôt réclamé par Delphine , heureuse de
l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux pieds de
l'étudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde
où elle espérait être adoptée.
— Comment trouvez-vous >*asie? dit-elle.
— Elle a , dit Rastignac , escompté jusqu'à la mort de son
père!
Vers quatre heures du matin, la foule des salons com-
mençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fît plus enten-
dre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trouvèrent seuls
dans le grand salon, La vicomtesse, croyant n'y rencontrer
que l'étudiant, y vint, après avoir dit adieu à M. de Beau-
séant qui s'alla coucher, en lui répétant : — Vous avez tort ,
ma chère, d'aller vous enfermer à votre âge! Restez donc
avec nous.
En voyant la duchesse , madame de Beauséant ne put rete-
nir une exclamation.
— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais,
40 REVUE DE PARIS,
vous partez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas
sansm'avoir entendue etsansquenous nous soTonscomprises.
Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voi-
sin, et là, la regardant avec des larmes dans les yeux, elle
la serra dans ses bras et la baisa sur les joues.
— Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chère ; ce
serait un remords trop lourd. Tous pouvez compter sur moi
comme sur vous-même. Vous avez été grande ce soir; je me
suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des
torts envers vous, je n'ai pas toujours été bien , pardonnez-
moi, ma chère ? je désavoue tout ce qui a pu vous blesser, je
voudrais reprendre mes paroles. Une même douleur a réuni
nos âmes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse.
M. de Montriveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous?
Qui vous a vue ce soir, Clara, ne vous oubliera jamais I Je
tente un dernier effort. Si j'échoue, j'irai dans un couvent,
moi! Où allez-vous ? vous!
— En Normandie, à Courcelles. Aimer, prier, jusqu'au jour
où Dieu me retirera de ce monde.
— Venez, M. de Rastignac, dit-elle d'une voix émue, en
pensant que ce jeune homme attendait.
L'étudiant ploya le genou, prit la main de sa cousine et la
baisa.
— Antoinette, adieu! soyez heureuse. Quant à vous, vous
l'êtes, vous êtes jeune! vous pouvez croire à quelque chose,
dit-elle à l'étudiant. A mon départ de ce monde, j'aurai eu,
comme les mourans, de religieuses, de sincères émotions au-
tour de moi !
Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame
de Beauséaat monter dans sa berline de voyage, après avoir
reçu son dernier adieu mouillé de larmes qui prouvaient que
les personnes les plus élevées ne sont pas mises hors la loi du
cœur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courti-
sans du peuple voudraient le faire croire. Eugène revint à
pied vers la maison-Vauquer, par un temps humide et froid.
Son éducation s'achevait.
— Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit
Bianchon quand Rastignac entra chez son voisin.
REVUE DE PARIS. 41
— 3Ionami,lui ditEugèneaprès avoir regardé le vieillard
endormi, va, poursuis la destinée modeste à laquelle tu bor-
nes tes désirs. Moi, je suis en enfer, et il faut que j'y reste.
Quelque mal que l'on te dise du moude, crois-le? il n'y a pas
de Juvénal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or et
de pierreries.
LA MORT DU PÈRE.
Le lendemain, Raslignac fut éveillé sur les deux heures
après midi par Bianchon qui , forcé de sortir, le pria de gar-
der le père Goriot dont l'état avait fort empiré pendant la
matinée.
— Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être que six
heures à vivre, dit l'élève en médecine, et cependant nous ne
pouvons pas cesser de combattre le mal. Il va falloir lui don-
ner des soins coûteux. ^Sous serons bien ses gardes-malade;
mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retourné ses poches, fouillé
ses armoires : zéro au quotient! Je l'ai questionné dans un
moment où il avait sa tête, il m'a dit ne pas avoir un liard à
lui. Qu'as-tu, toi?
— Il me reste vingt francs, répondit Rastignac, mais j'irai
les jouer, je gagnerai.
— Si lu perds?
— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses filles.
— Et s'ils ne t'en donnent pas ? reprit Bianchon. Le plus
pressé dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent : il
faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant, de-
puis les pieds jusqu'à la moitié des cuisses. S'il crie, il y aura
de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange? D'ailleurs,
Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire répon-
dre de tous les médicamens que nous y prendrons.il est mal-
heureux que le pauvre homme n'ait pas été transportable à
notre hospice, il y aurait été mieux. Allons, viens que je t'ins-
talle, et ne le quitte pas que je ne sois revenu.
Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait
le vieillard. Eugène fut effrayé du changement de celte face,
convulsée, blanche et profondément débile.
— rié bien, papa! lui dit-il en se penchant sur le grabat.
2 4
42 REVUE DE PARIS.
M. Goriot le^a sur Eugène des yeux ternes et le regarda
fort atlenlivement sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint
pas ce spectacle, des larmes humectèrent ses yeux.
— Bianchon , ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres ?
— Non. Les circonstances atmosphériques ne l'affectent
plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. Néan-
moins , il nous faut du feu pour faire les tisanes et préparer
hien des choses. Je t'enverrai des falourdes qui nous servi-
ront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit, j'ai
brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre homme. Il faisait
humide, l'eau dégouttait des murs. A peine ai-je pu sécher la
chambre. Christophe l'a balayée, c'était vraiment une écu-
rie. J'y ai brûlé du genièvre, ça puait trop.
— Mon Dieu! ditRastignac, mais ses filles !
— Tiens, s'il te demande à boire, tu lui donneras de ceci ,
dit l'interne en montrant à Rastignac un grand pot blanc. Si
tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu
le feras aider par Christophe pour lui administrer... tu sais.
S'il y avait, par hasard, une grande exaltation, s'il parlait
beaucoup, s'il y avait enfin un petit brin de démence, laisse-le
aller. Ce ne serait pas un mauvais signe. Mais envoie Chris-
tophe à l'hospice Cochin. Notre médecin, mon camarade ou
moi, nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons
fait ce matin, pendant que tu dormais, une grande consulta-
tion avec un élève de Gall, avec un médecin en chef de l'Hô-
tel-Dieu, et le nôtre. Ces messieurs ont cru reconnaître de
curieux symptômes , et nous allons suivre les progrès de la
maladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifi-
ques assez importans. Un de ces messieurs prétend que la
pression du sérum, si elle portait plus sur un organe que sur
un autre, pourrait développer des faits particuliers. Écoute-
le donc bien, au cas où il parlerait , afin de constater à quel
genre d'idées appartiendraient ses discours: si ce sont des
effets de mémoire, de pénétration, de jugement; s'il s'occupe
de matérialités ou de sentimens; s'il calcule, s'il revient sur
le passé ; enfin sois en état de nous faire un rapport exact. Il
est possible que l'invasion ait lieu en bloc, et alors il mourra
imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre
REVUE DE PARIS. 43
daus ces sortes de maladies. Si la bombe crevait par ici , dit
Bianchon en montrant l'occiput du malade, il y a des exem-
ples de phe'nomènes singuliers : le cerveau recouvre quel-
ques-unes de ses facultés, et la mort est plus lente à se décla-
rer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau, prendre
des routes dont on ne connaît le cours que par l'autopsie. Il y
a aux Incurables un vieillard hébété chez qui l'épanchement
a suivi la colonne vertébrale ; il souffre horriblement, mais
il vit.
— Se sont-elles bien amusées ? dit le père Goriot qui re-
connut Eugène.
— Oh! il ne pense qu'à ses filles dit Bianchon. Il m'a dit
plus de cent fois cette nuit : — Elles dansent! Elle a sa robe,
nies appelait par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable
m'emporte , avec ses intonations. Delphine I ma petite Del-
phine ! Ma parole d'honneur, dit l'élève en médecine, c'était
à fondre en larmes.
— Delphine ! dit le vieillard, elle est là , n'est-ce pas ? Je le
savais bien.
Et ses yeux recouvrèrent une activité folle pour regarder
les murs et la porte.
— Je descends dire à Sylvie de préparer les sinapismes,
s'écria Bianchon, le moment est favorable.
Raslignac resta seul près du vieillard , assis au pied du
lit, les yeux fixés sur celte tête effrayante et douloureuse à
voir.
— Madame deBeauséant s'enfuit , celui-ci se meurt, dit-il.
Les belles âmes ne peuvent pas rester long-temps en ce monde.
Comment les grands sentimens s'allieraient-ils, en effet, à une
société mesquine, petite, superficielle !
Les images de la fêle à laquelle il avait assisté se représen-
tèrent à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce
lit de mort. Bianchon reparut soudain.
— Dis donc , Eugène , je viens de voir notre médecin en
chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des
symptômes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sina-
pisme, de manière à l'envelopper de moutarde depuis la nu-
que jusqu'à la chute des reins , et fais-nous appeler.
44 REVUE DE PARIS.
— CherBianchon ! dit Eugène.
— Oh ! il s'agit d'un fait scientifique , reprit l'élève en mé-
decine avec toute l'ardeur d'un néophjte.
— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner ce pau-
vre vieillard par affection.
— Si tu m'avais vu ce malin, tu ne dirais pas cela, reprit
Bianchon sans s'offenser du propos. Les médecins qui ont
exercé ne voient que la maladie ; moi, je vois encore le malade,
mon cher garçon.
Et il s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et
dans l'appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se déclarer.
— Ah ! c'est vous , mon enfant, dit le père Goriot en recon-
naissant Eugène.
— Allez-vous mieux? demanda l'étudiant en lui prenant la
main.
— Oui, j'avais la tête serrée comme dans un étau, mais
elle se dégage. Avez-vous vu mes filles? Elles vont venir
bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles me sauront ma-
lade; elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne. Mon Dieu!
je voudrais que ma chambre fût propre pour les recevoir.
11 y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes moites.
— J'entends Christophe , lui dit Eugène , il vous monte du
bois que ce jeune homme nous envoie.
— Bon ! mais comment payer le bois, je n'ai pas un sou, mon
enfant ! J'ai tout donné , tout ! je suis à la charité. La robe la-
mée était-elle belle au moins? (Ah! je souffre!) Merci, Chris-
tophe, Dieu vous récompensera, mon garçon; moi, je n'ai
plus rien... (Ha! ha! ah!)
— Je te paierai bien , toi et Sylvie ! dit Eugène à l'oreille du
garçon.
— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce
pas , Christophe ? Yas-y encore , je te donnerai cent sous. Dis-
leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embras-
ser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela,
mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
•— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. Cette
bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai!
REVUE DE PARIS. 45
Nasic aussi. Je ne Youdrais pas mourir , pour ne pas les faire
pleurer. Mourir! mon bon Eugène, c'est ne plus les voir. Là
où l'on s'en ya, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'enfer, c'est
d'être sans enfans, et j'ai déjà fait mon apprentissage depuis
qu'elles se sont mariées. Mon paradis était rue de la Jus-
sienne ! Dites donc , si je Tais en paradis , je pourrai revenir
sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces cho-
ses-là. Sont-elles vraies? (Ah! je souffre comme un damné.)
Je crois les voir en ce moment telles qu'elles étaient rue de la
Jussienne, Elles descendaient le matin. Bonjour, papa! Je les
prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des
niches; elles me caressaient gentiment. Xous déjeunions tous
les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais père; je jouis-
sais de mes enfans. ( Heun ! heun ! ) Quand elles étaient rue de
la Ju>sienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien
du monde , elles m'aimaient bien ! (Heun ! heun! ) Mon Dieu !
pourquoi ne sont-elles pas restées toujours petites? (Oh! je
souffre , la tète me tire. ) Ah ! ah ! pardon , mes enfans , je souf-
fre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur,
vous m'avez rendu bien dur au mal. (Ha! ha! ha! c'est à crier. )
Mon Dieu ! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes,
je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent?
( Ha ! ha! ) Christophe est si bête. J'aurais dii y aller moi-même.
H va les voir, lui. (Ha! ha! ) Mais vous avez été hier au bal.
Dites-moi donc comment elles étaient ? Elles ne savaient rien
de ma maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas dansé, pau-
vres petites! Oh! je ne veux plus être malade. Elles ont en-
core trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises*
Et à quels maris sont-elles livrées! Guérissez-moi! guérissez-
moi! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!) Yoyez-vous , il faut me
guérir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais où aller en
gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je suis
un malin, je gagnerai des millions. (Oh ! je souffre trop ! ).
M. Goriot garda le silence pendant un moment, en parais-
sant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de
supporter la douleur...
— Si elles étaient là , je ne me plaindrais pas, dit-il. Pour-
quoi donc me plaindre?
46 REVUE DE PARIS.
Un léger assoupissement suryint et dura long-teraps. Chris-
tophe revint. Rastignac, qui croyait le père Goriot endormi,
laissa le garçon lui rendre compte à haute Yoix de sa mission.
— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la
comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler, elle était
dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais,
M. de Restaud est yenu lui-même, et m'a dit comme ça : —
M. Goriot se meurt ! hé bien, c'est ce qu'il a de mieux A faire !
j'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires
importantes, elle ira quand tout sera fini. Il ayait l'air en co-
lère ce monsieur-là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée
dans l'antichambre par une porte que je ne yojais pas, et m'a
dit : — Christophe, dis à mon père que je suis en discussion
avec mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou
de la mort de mes enfans; mais aussitôt que tout sera fini,
j'irai Quant à madame la baronne, autre histoire I Je ne
l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. — Ha! me dit la
femme de chambre , madame est rentrée du bal à cinq heures
un quart, elle dort; si je l'éveille avant midi, elle me gron-
dera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me son-
nera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de
la lui dire. J'ai eu beau prier!... Ah ouin!J'ai demandée par-
ler à monsieur le baron , il était sorti.
— Aucune de ses filles ne viendrait! s'écria Rastignac. Je
Tais écrire à toutes deux.
Christophe se relira.
— Aucune I répondit le vieillard en se dressant sur son
séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront
pas ! (Heun ! heun I) Je le savais. (Heun ! heun ! heun !) Il faut
mourir pour savoir ce que c'est que des enfans ! Ah ! mon ami,
ne vous mariez pas , n'ayez pas d'enfans ! Vous leur donnez
la vie, ils vous donnent la mort. Tous les faites entrer dans
le monde, ils vous en chassent. (Heun ! heun ! heun I heun !...)
IVon, elles ne viendront pasj! Je sais cela depuis dix ans. Je
me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure
rouge , sans en tomber.
r— Ha, si j'étais riche, si j'avais garde ma fortune , si je no
REVUE DE PARIS. 47
la leur axais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient
les joues de leurs baisers I je demeurerais dans un hôtel, j'au-
rais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi, et
elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfans.
J'aurais tout cela (HeunI heuni), mais rien. L'argent donne
tout, même des filles. Oh, mon argent I où est-il? Si j'ayais
des trésors à laisser, elles se rouleraient de désespoir, elles
me panseraient, elles me soigneraient; je les entendrais, je
les verrais. Ah! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime
mieux mon abandon et ma misère 1 Au moins quand un mal-
heureux est aimé , il est bien sûr qu'on l'aime. (Heun I heun !
heunI) TS'on, je voudrais être riche, je les verrais. Ma foi,
(heunl) qui sait. Elles ont toutes les deux des cœurs de ro-
che. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent
pour moi I (Heun ! heun !) Un père doit être toujours riche, il
doit tenir ses enfans en bride, comme des chevaux sournois.
Et j'étais à genoux devant elles. (Je meurs, hàanl) Les misé-
rables I elles couronnent dignement leur conduite envers moi
depuis dixans. (heun 1 heunl} Si vous saviez comme elles étaient
aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur ma-
riage I (Oh ! je souffre un cruel martyre de cœur et de corps î
Heun I heun !) Je venais de leur donner à chacuneprès de huit
cent mille francs; elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non
plus, être rudes avec moi. L'on me recevait : « — Mon bon
père, par-ci, mon cher père, par -là.» Mon couvert élait tou-
jours mis chez elles. Enfin je dînais avec leurs maris qui me
traitaient avec considération. (Heun ! heun!) J'avais l'air d'a^
voir encore quelque chose. Pourquoi ça? je n'avais rien dit de
mes affaires. ( Heun ! heun ! ) Un homme qui donne huit cent
millefrancsàsesfillesétaitunhommeàsoigner.(Heun! heun!)
Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent !
Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela , moi ! L'on me menait
en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux
soirées. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient
pour leur père. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est
échappé. (Aeun ! heun 1) Tout a été à son adresse et m'a percé
le cœur. Je voyais bien que c'étaient des frimes ; mais le mal
était sans remède ! (hàan ! ha ! aye ! heunl).Je n'étais pas chei
48 REVUE DE PARIS,
elles aussi à l'aise qu'à la table d'en bas. Je ne savais rien
dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde de-
mandaient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que ce
monsieur-là? — C'est le père aux écus, il est riche, (heun !)
— Ah, diable 1 disait-on, et l'on me regardait avec le respect
dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefoisun peu, je rache-
tais bien mes défauts ! D'ailleurs , qui donc est parfait ?
(Heun, je souffre bien! ma tête est une plaie.) Je souffre en
ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher mon-
sieur Eugène. Eh bien ! ce n'est rien en comparaison de la
douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anas-
tasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bêlise
dont elle était humiliée ! Son regard m'a ouvert toutes les
veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su,
c'est que j'étais de trop sur terre. (Heun !) Le lendemain je
suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y
fais une bêlise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu
comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais
faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de leurs repro-
ches. Et me voilà à la porte de mes filles. (Heun! heun!
heun !) Oh, mon Dieu ! puisque tu connais les misères , les
souffrances que j'ai endurées, puisque tu as compté les coups
de poignard que j'ai reçus , dans ce temps qui m'a vieilli ,
changé , tué , blanchi ( Aeun ! heun !) , pourquoi me fais-tu
donc souffrir aujourd'hui? (Heun! heun ! heun!) J'ai bien
expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées
de mon affection, elles m'ont tenaillé comme des bourreaux.
(Heun ! ave ! oh, je meurs !) Eh bien, les pères sont si bêles !
je les aimais tant, que j'y suis retourné comme un joueur au
jeu ; car mes filles , c'était mon vice à moi ! c'était (heun !
heun! hàan !) c'élait mes (han!) maîtresses ! (Hàan !) Enfin
tout, c'élait tout. Elles avaient toutes les deux besoin de quel-
que chose, de parures, les femmes de chambre me l'ont dit
(heun !), et je les ai données pour être bien reçu ! Mais elles
m'ont fait tout de même quelques pelilcs leçons sur ma ma-
nière d'être dans le monde. Oii I eiies n'ont pas attendu le
lendemain ! Elles commençaient à rougir de moi. Yoilà ce
que c'est que de bien élever ses enfansl A mon âge je ne pou-
ï
REVUE DE PARIS. 49
vais pourtant pas aller à l'école. (Je souffre horriblement ,
mon Dieu ! les médecins ! les médecins ! Si l'on m'ouvrait la
tête, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie,
Delphine I je veux les voir. Envoyez-les chercher parla gen-
darmerie , de force I la justice est pour moi, tout est pour
moi, la nature, (heun ! hàan ! ) hàan ! ) , le code civil. Je
proteste ! La patrie périra si les pères sont foulés aux pieds.
Cela est clair? La société, le monde roulent sur la pa-
ternité, tout croule si les enfans n'aiment pas leurs pères
(heun ! heun! heun I) Ohl les voir, les entendre, n'importe
ce qu'elles me diront , pourvu que j'entende leur voix ,
ça calmera mes douleurs! Delphine, surtout. Mais dites-leur,
quand elles seront là , de ne pas me regarder froidement ,
comme elles font. Ha, mon bon ami, monsieur Eugène, vous
ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé
tout-à-coup en plomb. Depuis le jour où leurs yeux n'ont plus
rayonné sur moi, j'ai toujours été en hiver ici! (heun! heun!)
je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer ! Et je les ai dévo-
rés ! J'ai vécu pour être humilié, insulté. Je les aime tant,
que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient
une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher
pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie , elles ne me
donneront pas une heure aujourd'hui ! J'ai soif, j'ai faim, le
cœur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie,
car je meurs, je le sens... (heun ! heun I heun 1) Mais elles ne
savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cada-
vre de son père 1 II y a un Dieu dans les cieux, il nous
venge malgré nous, nous autres pères... Oh ! elles vien-
dront ! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un
dernier baiser , le viatique de votre père qui priera Dieu
pour vous , qui lui dira que vous avez été de bonnes filles ,
qui plaidera pour vous! Après tout, vous êtes innocentes!
Elles sont innocentes,mon ami! Dites-le bien à tout le monde,
qu'on ne les inquiète pas à mon sujet ! (Heun!) Tout est de ma
faute, je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela,
moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine , ni la jus-
lice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de
moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer
2 5
50 RETIJE DE PARIS.
mes droits. Je me serais avili pour elles ! (heun !) Que voulez-
vous? le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient suc-
combé à la corruption de cette facilité paternelle. (Heunl
hâan! ah!) Je suis un misérable! je suisjustement puni. Moi
seul ai causé les désordres de mes filles ! je lésai gâtées. Elles
veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient autre-
fois du bonbon ! Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs
fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiturel
Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable... mais coupa-
ble par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur !... (Heun! heun!
heun!) Je les entends, elles viennent. Oh, oui! elles viendront.
La loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour
moi. Puis... ça ne coûtera qu'une course (Hàan! hàan!), je la
(lleun!) paierai ! Écrivez-leur que j'ai des millions à leur
laisser! Parole d'honneur. (Hàan! hàan! hâan!) J'irai faire des
pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière! H y a, dans
mon projet, des millions à gao^ner. Personne n'y a pensé. Ça
ne se gâtera point dans le transport comme le blé ou commela
farine. Hé, hé, l'amidon? il y aura là des millions, vous ne men.
tirez pas! Dites-leur des millions, et quand même elles vien-
draient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai...
Je veux mes filles! je les ai faites ! elles sont à moi, dit-il, en
se dressant sur son séant, en montrant à Eugène une tcte dont
les cheveux blancs étaient épars, et qui menaçaient partout
ce qui pouvait exprimer la menace.
— Allons, lui dit Eugène , recouchez-vous, mon bon père
Goriot, je vais leur écrire, et aussitôt que Bianchon sera de
retour, j'irai si elles ne viennent pas.
— Si elles ne viennent pas? répéta le vieillard en sanglot-
lant.Mais je serai mort, mortdansunaccèsderage,derageI La
ra"^e me gagne(Hàan! heun! heun! hâan!).En ce moment, je vois
ma vie entière. Je suis dupe ! elles ne m'aiment pas, elles ne
m'ont jamais aimé ! cela est clair. Si elles ne sont pas venues ^
elle ne viendront pas! (Hàan!) Plus elles auront tardé, moins
elles se décideront à mefaire cette joie! Je les connais! (Heun!
heun! heun!) Elles n'ont jamais su deviner de mes chagrins ,
de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus
ma mort ! elles ne sont seulement pas dans le secret de ma
REVUE DE PARIS. 51
tendresse. Oui, Jele vois, l'habitude de m'ouyrirles entrailles
pour elles, a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient
demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit : Crevez-les!
Je suis trop béte. (Hàanl heunl heunl) Elles croient que tous
les pères sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir.
(Heun! heun!) Leurs enfans me vengeront ! mais c'est dans leur
intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromet-
tent leur agonie. (Heunl hàanl heunl) Elles commettent tous
les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que
ne pas venir, c'est un parricide I elles en ont assez commis sans
ajouter celui-là. Criez donc comme moi : — « Hé, Xasiel hé,
Delphine I venez à votre père qui a été si bon pour vous, et
qui souffre! » Rien, personne! Mourrai-je donc comme un
chien! Voilà ma récompense! l'abandon. (Heun! heun! heun!)
Ce sont des infâmes, des scélérates, je les abomine, je les
maudis, je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour les re-
maudire; car enOn, mes amis, ai je tort? Elles se conduisent
bien mal! hein?(Hàan! hàan! heun ! ma tête se brise!) Qu'est-
ce que jedis? (Hàan! heun! hàan! hein! hein!) Ne m'avez-vous
pas averti que Delphine est là? C'est la meilleure des deux.
Tous êtes mon ûls , Eugène, vous! Aimez-la, soyez un père
pour elle. L'autre estbien malheureuse. Etleurs fortunes! Ab,
mon Dieu! (Hàan! hàan!) J'expire, je souffre un peu trop! Cou-
pez-moi la tête, laissez-moi seulement le cœur... (Hàan!
hàan! heun! heun! heuà!...)
— Christophe, allez chercher Bianchon! cria Eugène épou-
vanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du
vieillard, etramenez-mor un cabriolet.
— Je vais aller chercher vos filles, mon bon père Goriot,
je vous les ramènerai.
— De force ! de force! Demandez la garde, la ligne, tout !
dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la rai-
son. Dites au gouvernement, au procureur du roi qu'on me les
amène, je le veux !
— • Mais vous les avez maudites.
— Qui est-ce qui a dit cela? répondit le vieillard stupé-
fait. Vous savez bien que je les aime ( heuàhl heun ! hàanl )
je les ado... ( hàan 1 ) rc 1 ( heuàh ! ). Je suis guéri, si je les
52 REVUE DE PARIS.
vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous
êtes bon, vous, je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien
à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah ! je vou-
drais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter en-
vers vous (Hàan I hàan !). Si l'autre ne peut pas, amenez-moi
celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus, si elle ne veut
pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire, les
entrailles me brûlent! Mettez-moi quelque chose sur la tête.
La main de mes filles, ça me sauverait, je le sens.... MonDieu,
qui refera leurs fortunes , si je m'en vais ! Je yeux aller à
Odessa pour elles. (Heun! heun ! heun! hâan! hàan!) Odessa,
y faire des pâtes.
— Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond et le
prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait
une tasse pleine de tisane.
— Vous devez aimer votre père et votre mère, vous ! dit le
vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eu-
gène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir , mes
filles î Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment
j'ai vécu depuis dix ans. .. Mes deuxgendres ont tué mes filles.
Oui, je n'ai plus eu de filles, (heun! heun, hôan! heuâh!)
après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux chambres de
faire une loi sur le mariage ! Enfin, ne mariez pas vos filles
si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte toutchez
une fille , il souille tout ! ( Heun! )Plus de mariages ! (Heuà !
heuâ ! ah ! ) C'est ce qui nous enlève nos filles , et nous ne
les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la
mort des pères. (Heun! hàan!) C'est épouvantable, ceci! Ven-
geance ! Ce sont mes gendres ( hàan !) qui les empêchent de
venir. Tuez-les ! A mort leRestaud,à mort l'assassin! La mort
ou mes filles! (Hàan ! heun ! ) Ah ! c'est fini , je meurs sans
elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc? Votre papa
sort...
— Mon bon père Goriot, calmez- vous, couchez -vous
voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
— Ne pas les voir, voilà l'agonie !
— Vous allez les voir.
— Vrai ! cria le vieillard égaré. — Oh ! les voir... je vais
REVUE DE PARIS. 53
les voir , entendre leurs voix. Je mourrais heureux. Eh bien,
oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes pei-
nes allaient croissant. ( Heuàh 1 ) Mais les voir, toucher leurs
robes, ah ! rien que leurs robes, c'est bien peu; mais que je
sente quelque chose d'elles ! (Heuà ! heuâ! heuàl ) Faites -moi
prendre leurs cheveux, hein, leurs cheveux. (HàanI hàan !
heuâ! ) Leurs cheveux, cheveux , eveux, (Heuà I ) veux...
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup
de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme
pour prendre les cheveux de ses filles.
— Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis, ( Heuah!)
bénis, énis, nis.
Il s'affaissa tout-à-coup. En ce moment Bianchon entra.
— J'ai rencontré Christophe , dit-il, il va t'amener une voi-
ture.
Puis il regarda le malade, lui souleva de force les pau-
pières , et les deux étudians lui virent un œil sans chaleur et
terne.
— Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas.
Il prit le pouls, le tàta , mit la main sur le cœur du bon-
homme.
— La machine va toujours, mais, dans sa position, c'est un
malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût!
— Ma foi , oui, dit Rastignac.
— Qu'as-tu donc? tu es pâle comme la mort.
— Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes.
Il y a un Dieu ! Oh oui, il y aun Dieu, et il nous a faitun monde
meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été
si tragique , je fondrais en larmes, mais j'ai le cœur et l'esto-
mac horriblement serrés.
— Dis donc , il va falloir bien des choses , où prendre de
l'argent?
Rastignac tira sa montre.
— Tiens , mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrèter en
route , car j'ai peur de perdre une minute , et j'entends Chris-
tophe ! Je n'ai pas un liard , il faudra payer mon cocher au
retour.
Rastignac se précipita dans l'escalier , et partit pour aller
2 r>.
54 REVUE DE PARIS.
rue du Helder , chez madame de Restaud . Pendant le chemin ,
son imagination , frappée de l'horrible spectacle dont il avait
été le témoin , éctiauffa son indignation. Quand il arriva dans
l'antichambre et qu'il y demanda madame de Restaud , on
lui répondit qu'elle n'était pas visible.
— Mais , dit-il au valet de chambre , je viens de la part de
son père qui se meurt.
— Monsieur, nous avons de M. le comte les ordres les
plus sévères
— Si M. de Restaud y est, dites-lui dans quelles circonstan-
ces se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que jo
lui parle , à l'instant même.
Eugène attendit pendant long-temps.
— Il se meurt peut-être en ce moment ! pensait-il.
Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon,
où M. de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le faire as-
seoir , devant une cheminée où il n'y avait pas de feu.
— Monsieur le comte , lui dit Raslignac , monsieur votre
beau-père expire en ce moment dans un bouge infâme , sans
un liard pour avoir du bois ; il est exactement à la mort et
demande à voir sa fille
— Monsieur , lui répondit avec froideur M. de Restaud ,
vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse
pour M. Goriot. Il a compromis son caractère avec madame
de Restaud , il a fait le malheur de ma vie , je vois en lui l'en-
nemi de mon repos. Qu'il meure , qu'il vive , tout m'est par-
faitement indifférent. Voilà quels sont mes sentimens à son
égard. Le monde pourra me blâmer , je méprise l'opinion. J'ai
maintenant des choses plus importantes à accomplir qu'à
m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indif-
férens. Quant à madame de Restaud , elle est hors d'état de
sortir. D'ailleurs, je ne veux pas qu'elle quitte sa maison.
Dites à son père qu'aussitôt qu'elle aura rempli ses devoirs
envers moi , envers mon enfant, elle ira le voir. Si elle aime
son père , elle peut être libre dans quelques inslans...
— Monsieur le comte , il ne m'appartient pas de juger vo-
tre conduite, vous êtes le maître de votre femme; mais je
puis compter sur votre loyauté? eh bien! promettez-moi
REVUE DE PARIS. 65
seulement de lui dire que son père n'a pas un jour à vivre,
et l'a déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet.
— Dites-le lui vous-même , répondit M. de Restaud , frappé
des sentimens d'indignation que trahissait l'accent d'Eugène.
Rastignac entra , conduit par M. de Restaud , dans le salon ,
où se tenait habituellement la comtesse ; il la vil noyée de
larmes, et plongée dans une bergère comme une femme qui
voulait mourir. Elle lui fit pitié. Avant de regarder Rastignac ,
elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annonçaient une
prostration complète de ses forces écrasées par une tyrannie
et morale et physique. Le comte hocha la tête, elle se crut
encouragée à parler.
— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que s'il
connaissait la situation dans laquelle je suis , il me pardon-
nerait.
— Je ne complais pas sur ce supplice, il est au-dessus de
mes forces , monsieur , mais je résisterai jusqu'au bout, dit-
elle à son mari. Je suis mère I
— Dites à mon père que je suis irréprochable envers lui,
malgré les apparences , cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant.
Eugène salua les deux époux , en devinant l'horrible crise
dans laquelle était la femme , et se retira stupéfait. Le ton de
M. de Restaud lui avait démontré l'inutilité de sa démarche ,
et il comprit qu'Anastasie n'était plus libre. Il courut chez ma-
dame de Nucingen , et la trouva dans son lit.
— Je suis souffrante , mon pauvre ami , lui dit-elle. J'ai
pris froid en sortant du bal ; j'ai peur d'avoir une fluxion de
poitrine, j'attends le médecin
— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en
l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père. Il
vous appelle , et, si vous pouviez entendre le plus léger de
ses cris, vous ne vous sentiriez point malade.
— Eugène , mon père n'est peut-être pas aussi malade que
vous le dites, mais je serais au désespoir d'avoir le moindre
tort à vos yeux , et je me conduirai comme vous le voudrez.
Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie de-
venait mortelle par suite de cette sortie ! Eh bien ! j'irai, dès
que mon médecin sera venu. Ah I pourquoi n'avez-vous
56 REVUE DE PARIS,
plus YOtre montre ? dit-elle en ne voyant pas la chaîne.
Eugène rougit.
— Eugène! Eugène, si vous l'aviez déjà... Oh! ce serait
hien mal !
L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine , et lui dit à l'o-
reille : — Votre père n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans
lequel on le mettra ce soir. Votre montre est en gage , je n'a-
vais plus rien.
Delphine sauta tout-à-coup hors de son lit, courut à,son
secrétaire , y prit sa bourse , la tendit à Rastignac. Elle sonna
et s'écria ; — J'y vais, j'y vais, Eugène, laissez-moi m'ha-
biller ... je serais un monstre ! . . . Allez , j'arriverai avant
vous !
— Thérèse , cria-t-elle à sa femme de chambre , dites à
M. de Nucingen démonter me parler à l'instant même, et qu'il
quitte tout.
Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la pré-
sence d'une de ses filles, arriva presque joyeux rue Neuve-
Sainte-Geneviève. Il fouilla dans la bourse pour pouvoir payer
immédiatement son cocher, la bourse de cette jeune femme,
si riche , si élégante , contenait soixante-dix francs. Parvenu
en haut de l'eccalier , il entendit ce hâan , ce heuàh continuel
que criait le père Goriot. Il le trouva maintenu par Bianchon ,
et opéré par le chirurgien de l'hôpital , sous les yeux du mé-
decin. On lui brûlait le dos avec des moxas, dernier remède
de la science , remède inutile.
— Les sentez-vous ? demandait le médecin.
Le père Goriotayant entrevu l'étudiant , répondit : — Elles
viennent, n'est-ce pas ?
— Il peut s'en tirer , dit le chirurgien , il parle.
— Oui, Delphine ! répondit Eugène, elle me suit.
— Allons ! dit Bianchon, il parlait de ses filles, après les-
quelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on , après
l'eau . . .
— Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a plus rien à
faire, on ne le sauvera pas.
Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur
son grabat infect.
REVUE DE PARIS. 57
— Il faudrait cependant le changer , dit le me'decin. Quoi-
qu'il n'y ait aucun espoir , il faut respecter en lui la nature hu-
maine. Jereyiendrai , Bianchon, dit-il à l'étudiant. S'il se plai-
gnait encore, mettez-lui de l'opium sur le diaphragme.
Le chirurgien et le médecin s'en allèrent.
— Allons, Eugène, du courage, mon fils, dit Bianchon à
Rastignac quand ils furent seuls , il s'agit de lui mettre une che-
mise blanche et de changer son lit. Va dire à Sylvie de monter
des draps et de venir nous aider.
Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée à
mettre le couvert avec S} Ivie. Aux premiers mots que lui dit
Rastignac, la veuve vint à lui, en prenant l'air aigrement dou-
cereux d'une marchande soupçonneuse qui ne voudrait ni per-
dre son argent, ni fâcherie consommateur.
— Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez
tout comme moi que le père Goriot n'a plus le sou. Donner
des draps à un homme en train de tortiller de l'œil, c'est les
perdre , d'autant qu'il faudra bien en sacrifier un pour le lin-
ceul. Ainsi, vous me devez déjà cent quarante-quatre francs ,
mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites
choses , la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela fait
au moins deux cents francs qu'une pauvre veuve comme moi
n'est pas en état de perdre. Dame ! soyez juste, monsieur Eu-
gène, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon
g'estlogé chez moi. J'aurais donné dix écus pour que ce bon-
homme-là fût parti ces jours- ci, comme vous le disiez. Ta
frappe mes pensionnaires. Pour un rien , je le ferais portera
l'hôpital. Enfin, mettez-vous à ma place. Mon établissement
avant tout, c'est ma vie, à moi.
Eugène remonta rapidement chez M. Goriot.
— Bianchon , l'argent de la montre ?
— Il est là sur la table, il en reste six ,.ent soixante et
quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'adonne tout ce que
nous devions. La reconnaissance du Mont-de- Piété est sous
l'argent.
— Tenez, madame, dit Rastignac après avoir dégringolé
les escaliers avec horreur , soldez nos comptes ! M. Goriot n'a
pas long-temps à rester chez vous, et moi...
k
58 REVUE DE PARIS.
— Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme,
dit-elle en comptant deux cents francs , d'un air moitié gai ,
moitié mélancolique.
— Finissons ! dit Rastignac.
— Sylvie , donnez les draps, et allez aider ces messieurs,
là-haut.
— Vous n'oublierez pas Sylvie , dit madame Yauquer à
l'oreille d'Eugène , voilà deux nuits qu'elle v eille.
Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa cui-
sinière.
— Prends les draps retournés, numéro sept. Par Dieu,
c'est toujours assez bon pour un mort ! lui dit-elle à l'oreille.
Eugène , qui avait déjà monté quelques marches de l'esr
calier , n'entendit pas les paroles calculatrices de la vieille
hôtesse.
— Allons, luiditBianchon, passons-lai sa chemise ! Tiensr
le droit !
Eugène se mit à la léte du lit, et soutint le moribond au-
quel Biaîîchon enleva sa chemjse , mais le bonhomme fit un
geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et
poussa des cris plaintifs et inarticulés , à la manière des ani-^
maux qui ont une grande douleur à exprimer.
— Oh! oh ! dit Bianchon, il veut une petite chaîne de che-
veux et un médaillon que nous lui avons ôtés tout à l'heure
pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut la luire*
mettre. Elle est sur la cheminée.
Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des cheveux
blonds cendrés, sans doute ceux de madame Goriot. Il lut
d'un côté du médaillon : Anastasie; et de l'autre : Delphine.
Image de son cœur qui reposait toujours sur son cœur. Les
boucles contenues étaient d'une telle finesse qu'elles devaient
avoir été prises pendant la première enfance des deux filles.
Lorsque le médaillon toucha sa poitrine, le vieillard fit un
han prolongé qui annonçait une satisfaction effrayante à voir.
C'était un des derniers retenlissemens de sa sensibilité , qui
semblait se retirer au centre inconnu d'où partent et où s'a-
dressent nos sympathies. Son visage convulsé prit une expres-
sion de joie maladive. Les deux étudians, frappés de ce ter-
REVUE DE PARIS. 59
rible éclat d'une force de sentiment qui surTiyait à la pensée,
laissèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le mori^
bond qui jeta un cri de plaisir aigu.
— Asie I — Fine ! dit-il.
— Il yit encore, dit Biancbon.
— A quoi ça lui sert-il ? dit Sjlvie.
— A souffrir! répondit Rastignac.
Après avoir fait à son camarade un signe pour lui dire de
l'imiter , Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les
jarrets du malade , pendant que Rastignac en faisait autant
de l'autre côté du lit afin de passer les mains sous le dos. Svl-
yie était là , prête à retirer les draps quand le moribond se-
rait soulevé, afin de les remplacer par ceux qu'elle apportait.
Trompé sans doute par les larmes, M. Goriot usa ses derniè-
res forces pour étendre les mains, rencontra de chaque côté
de son lit, les tètes des étudians, les saisit violemment par
les cheveux , et l'on entendit faiblement :
— Ah! mes anges.
Deux mois, deux murmures accentués par l'ame qui s'en-
vola sur cette parole.
— Pauvre cher homme ! dit Svlvie attendrie de cette excla-
mation où se peignit un sentiment suprême que le plus hor-
rible, le plus involontaire des mensonges exaltait une der-
nière fois. Le dernier soupir de ce père devait être un soupir
de joie , ce fut l'expression de toute sa vie.
Le père Goriot fut pieusement replacé sur son grabat. A
compter de ce moment , sa physionomie garda la douloureuse
empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans
une machine qui n'avait plus celte espèce de conscience cé-
rébrale d'où résulte le sentiment du plaisir et de la douleur
pour l'être humain. Ce n'était plus qu'une question de temps
pour la destruction.
— Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans qu'on
s'en aperçoive, il ne râlera même pas. Le cerveau doit être
complètement envahi.
En ce moment on entendit dans l'escalier un pas déjeune
femme haletante.
— Elle arrive trop tard! se dit Rastignac.
60 REVUE DE PARIS.
Ce n'était pas Delphine, c'était Thérèse, sa femme de cham -
bre.
— Monsieur Eugène, dit-elle, il s'est élevé une scène vio-
lente entre monsieur et madame, à propos de l'argentque cette
pauvre madame demandait pour son père. Elle s'est évanouie,
le médecin est venu, il a fallu la saigner, elle criait : — Mon
père se meurt, je veux voir papal Enfin, des cris à fendre
l'ame...
— Assez , Thérèse. Elle viendrait que maintenant ce serait
superflu. M. Goriot n'a plus de connaissance.
— Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça! dit Thé-
rèse.
— Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille à mon
dîner, il est quatre heures et demie, dit Sylvie qui faillit se
heurter sur le haut de l'escalier avec madame de Reslaud.
Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la com-
tesse. Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une seule
chandelle, et versa des pleurs en apercevant le masque de sou
père où palpitaient encore les derniers tressaillemens de la
vie. Bianchon se retira par discrétion.
— Je ne me suis pas échappée assez tôt! dit la comtesse à
Rastignac.
L'étudiant fit un signe de tête affirmatif plein de tristesse.
Madame de Reslaud prit la main de son père, la baisa.
— Pardonnez-moi , mon père ! Vous disiez que ma voix
vous rappellerait de la tombe , hé bien , revenez un moment à
la vie pour bénir votre fille repentante. Entendez-moi. Ceci
est affreux! votre bénédiction est la seule que je puisse re-
cevoir ici bas désormais. Tout le monde me hait ! Vous seul
m'aimez! Mes enfans eux-mêmes me haïront! Emmenez-moi
avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai! Il n'entend
plus ! je suis folle !
Elle tomba sur ses genoux , et contempla ce débris avec une
expression de délire.
— Rien ne manque à mon malheur, dit-elle en regardant
Eugène ! M. de Trailles est parti pour les Indes en laissant ici
des dettes énormes, et j'ai su qu'il me trompait? Mon mari
ne me pardonnera jamais , et je l'ai laissé le maître de ma for-
REVUE DE PARIS. 61
lune. J'ai perdu toutes mes illusions. Hélas 1 pour qui ai-je
trahi le seul cœur (elle montra son père) où j'étais adorée! Je
l'ai méconnu, je l'ai repoussé, je lui ai fait mille maux ! In-
fâme!
— Il le savait, dit Rastignac.
Eu ce moment, le père Goriot ouvrit les yeuT, mais par
l'effet d'une convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de la
comtesse ne fut pas moins horrible à voir que l'œil du mou-
rant.
— M'entendrait-il? cria la comtesse. Non, se dit-elle en
s'asseyant auprès du lit.
Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder son
père, Eugène descendit pour prendre un peu de nourriture.
Les pensionnaires étaient déjà réunis.
— Hé bien , lui dit le peintre, il paraît que nous allons avoir
un petit mortorama, là-haut.
— Charles, lui dit Eugène, il me semble que vous devriez
plaisanter sur quelque sujet moins lugubre.
— Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le peintre.
Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme
n'a plus sa connaissance.
— Hé bien, reprit l'employé au muséum, il sera mort
comme il a vécu.
— Mon père est mort! cria la comtesse.
A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon montèrent,
et trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après l'avoir l'ait
revenir à elle, ils la transportèrent dans le fiacre qui l'atten-
dait. Eugène la confia aux soius de Thérèse, lui ordonnant de
la conduire chez madame de Nucingen.
— Oh: il est bien mort ! dit Bianchon en descendant.
— Allons, messieurs, à table, dit madameYauquer; la soupe
va se refroidir.
Les deux étudians se mirent à côté l'un de l'autre.
— Que faut-il faire maintenant? dit Eugène à Bianchon.
-— Mais, je lui ai fermé les yeux, et je l'ai convenablement
disposé. Quand le médecin de la mairie aura constaté le décès
que nous irons déclarer, on le coudra dans un linceul, et on
l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne?
2 6
62 REVUE DE PARIS.
— Il ne flairera plus son pain comme ça! dit un pension-
naire en imitant la grimace du bonhomme.
— Saperbleu, messieurs, dit le répétiteur, laissez donc le
père Goriot , et ne nous en faites plus manger. On l'a mis à
toute saucedepuis une heure. Sapristie, un des privilèges de la
bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y naître, y vivre, y mou-
rir sans que personne fasse attention à vous. Profitons donc des
avantages de la civilisation. Il y a trois cents morts aujour-
d'hui, voulez-vous nous apitoyer sur les hécatombes parisien-
nes? Que le père Goriot soit crevé, tant mieux pour lui! Si
TOUS l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tran-
quillement, nous autres.
— Oh, oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort,
car il paraît que le pauvre homme avait bien du désagrément,
sa vie durant.
Ce fut toute l'oraison funèbre d'un être qui, pour Eugène,
représentait toute la Paternité. Les quinze pensionnaires se
mirent à causer comme à l'ordinaire. Lorsque Eugène et Bian-
chon eurent mangé, le bruit des fourchettes et des cuillers,
les rires de la conversation, les diverses expressions de ces fi-
gures gloutonnes et indifférentes, leur insouciance, tout les
glaça d'horreur. Ils sortirent pour aller chercher un prêtre
qui veillât et priât pendant la nuit près du mort. Il leur fallut
mesurer les derniers devoirs à rendre au bonhomme sur le
peu d'argent dont ils p ourraient disposer. Vers neuf heures
du soir, le corps fut placé sur un fond sanglé, entre deux chan-
delles, dans cette chambre nue, et un prêtre vint s'asseoir
près de lui. Avant de se coucher, Rastignac ayant demandé
des renseignemens à l'ecclésiastique sur le prix du service à
faire et sur celui des convois, écrivit un mot à M. de Nucin-
gen et à M. de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens
d'affaires afin de pourvoir à tous les frais de l'enterrement. Il
leur dépêcha Christophe, puis il se coucha et s'endormit ac-
cablé de fatigue.
Le lendemain matin, Bianchon et Rastignac furent obligés
d'aller déclarer eux-mêmes le décès, qui vers midi fut con-
staté. Deux heures après, aucun des deux gendres n'avait en-
Toyé d'argent, personne ne s'était présenté en leur nom, et
L
REVUE DE PARIS. 63
Rastignac avait été forcé déjà de paver les frais du prêtre. Syl-
vie ayant demandé dix francs pour ensevelir le bonhomme el
le coudre dans son linceul, Eugène et Bianchon calculèrent
que si les parens du mort ne voulaient se mêler de rien, ils
auraient à peine de quoi pourvoir aux frais; l'étudiant en mé-
decine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre dans
une bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital où il l'eut
à meilleur marché.
— Fais une farce à ces drôles-là, dit-il à Eugène. Ya ache-
ter un terrain, pour cinq ans,au Père-Lachaise, et commande
un service de quatrième classe à l'église et aux pompes funè-
bres. Si les gendres et les filles se refusent à te rembourser, tu
feras graver sur la tombe : Ci gît M. Goriot, père de la com-
tesse de Restaud et de la baronne de Nucingen, enterré aux
frais de deux étudians.
Eugène ne suivit le conseil de son ami, qu'après avoir été
infructueusement chez M. et madame de Xucingen et chez
M. et madame de Restaud. Il n'alla pas plus loin que la porte.
Chacun des concierges avait des ordres sévères.
— Monsieur et madame, dirent-ils, ne reçoivent per-
sonne , leur père est mort, et ils sont plongés dans la plus vive
douleur.
Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour
savoir qu'il ne devait pas insister. Son cœur se serra étrange-
ment quand il se vit dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à
Delphine.
Vendez une parure, lui écrivit-il chez le concierge , et que
votre père soit décemment conduit à sa dernière demeure.
Il cacheta ce mot, et pria le concierge de le remettre àThé-
rèse, pour sa maîtresse. Le concierge le rcmità ]>!. de Nucin-
gen.
A trois heures,Eugène quiavait fait toutes ses dispositions,
revint à la pension bourgeoise. Il ne put retenir une larme
quand il aperçut à celte porte bâtarde, la bière, à peine cou-
verte d'un drap noir, posée sur deux chaises dans cette rue
déserte. Il y avait un plat de cuivre argenté, plein d'eau bé-
nite , dans lequel trempait un mauvais goupillon auquel per-
sonne n'avait encore touché. La porte n'était pas même tcn-
64 REV€E DE PARIS.
due de noir. C'était la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni
suivans , ni amis, ni parens. Bianchon, obligé d'être à son hô-
pital , avait écrit un mot à Raslignac pour lui rendre compte
de ce qu'il avait fait avecréglise. L'interne lui mandaitqu'une
messe était hors de prix, qu'il fallait se contenter du service
moins coûteux des vêpres, et qu'il avait envoyé Christophe
avec un mot aux Pompes Funèbres. Au moment où Eugène
achevait de lire le griffonage de Bianchon, il vit entre les
mains de madame Vauquer le médaillon à cercle d'or où
étaient les cheveux des deux filles.
— Comment avez- vous osé prendre ça ? lui dit-il.
— Pardi ! fallait-il l'enterrer avec! répondit Sylvie, c'est
en or.
— Certes ! reprit Eugène avec indignation , qu'il emporte
au moins avec lui la seule chose qui puisse représenter ses
deux filles.
Et quand le corbillard vint, Eugène fit remonter la bière,
la décloua, et plaça religieusement sur la poitrine du bon-
homme une image qui se rapportait à un temps où Delphine
et Anastasie étaient jeunes, vierges, pures, et ne raison-
naient pas, comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant.
Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls, avec deux
croque-morts, le char qui menait le pauvre homme à Saint-
Etienne-du-Mont, église peu distante de la rue Neuve-Sainte-
Geneviève. Arrivés là, le corps fut présentée une petite cha-
pelle basse et sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha
vainement les deux filles du père Goriot , ou leurs maris. Il
fut seul avec Christophe qui se croyait obligé de rendre les
derniers devoirs à un homme qui lui avait fait gagner quel-
ques bons pourboire. En attendant les deux prêtres, l'enfant
de chœur et le bedeau , Rastignac serra la main de Christophe>
sans pouvoir prononcer une parole.
— Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un
brave et honnête homme , qui n'a jamais dit une parole plus
haute que l'autre , qui ne nuisait à personne et n'a jamais fait
de mal.
Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vinrent et
donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs.
REVUE DE PARIS. 65
dans une époque où la religion n'est pas assez riche pour prier
gratis.Les gens du clergé chantèrent un psaume, le Libéra, le
Deprofundis. Le service duravingt minutes. Il n'y ayait qu'une
seule voiture de deuil pour un prêtre et un enfant de chœur
qui consentirent à recevoir avec eus Eugène et Christophe.
— Il n'y a point de suite , dit le prêtre , nous pourrons al-
ler vite, afln de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.
Cependant , au moment où le corps fut placé dans le cor-
billard , deux voitures armoriées, mais vides, celles de M. de
RestaudetdeM. de Nucingen se présentèrent et suivirent le
convoi jusqu'au Père-Lachaise.
A six heures , le corps du père Goriot fut descendu dans sa
fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles qui dis-
parurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière
due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux
fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière
pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux s'adressantà
Rastignac lui demanda leur pourboire. Eugène se fouilla, il
n'avait plus rien , et fut forcé d'emprunter vingt sous à Chris-
tophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac
un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, il n'y avait
plus qu'un crépuscule qui agaçait les nerfs ; il regarda la
tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme , celle
larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une
de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent
jusque dans les cieux. Il se croisa les bras et contempla les
nuages. Christophe s'en alla. Bientôt Raslignac fut seul. Il
fit quelques pas vers le haut du cimetière, et vit Paris tortueu •
sèment couché le long des deux rives de la Seine où commen-
çaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque
avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme
des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait
voulu pénétrer! Il lança sur cette ruche bourdonnante un re ■
gard qui semblait par avance en pomper le miel , et dit ce mol
suprême !
— A nous deux maintenant.
Puis il revint à pied rue d'Artois, et alla dincr avec ma-
dame de Nucingen. De Balzac.
2 6.
THEATRE ITALIEÏI.
ï PUEITANI E 1 CAVALIERI, OPERA EN TROIS ACTES, PAROLES DE
M. C. PEPOLI, MUSIQUE DE M. BELLIXI.
L'affiche annonçait d'abord I Puritanidi Scozîa, titre que
je traduisais hardiment par les Puritains d'Ecosse. Pour trou-
ver le sujet du nouvel opéra, je lis le romande Walter Scott,
sautant par-dessus des chapitres entiers pour rattraper le
fil d'une action trop souvent interrompue par des discours
sans fin et des sermons peu divertissans. Les libraires qui
nous adressent si souvent des éditions du romancier écossais
devraient en publier une très-abrégée , expurgata , à l'usage
iles lecteurs qui n'ont pas de temps à perdre. Trente volumes
seraient ainsi réduits à dix , et de toutes les manières les ama-
teurs seraient plus tôt satisfaits. L'affiche nous montrait le
chemin de l'Ecosse , et le livret de M. Pepoli nous retient en
Angleterre. La scène est aux environs de Plymoulh. Mes
frais d'érudition, mon voyage au pont de Bothwel, au châ-
teau de lady Bellenden , ont été parfaitement inutiles. A mon
retour , on m'a dit que ce même livret était imité d'un drame
à couplets , représenté sur le théâtre du Vaudeville. Je fré-r
quente peu ces parages ; je suis allé deux ou trois fois au
Vaudeville, voir le Mariage de Scaron, Fanchon la vielleuse,
le Voyage de la giraffe ; et le hasard a voulu que ces jours-là
les acteurs ne s'étaient point ajustés pour jouer les Têtes ron-
des et les Cavaliers, dont les couplets, confiés d'abord aux vir-
tuoses à fions fions, ont été mis in extenso par ]\r\I. Pepoli
atBeïlini, per l'uso de i valentissimi cantanti Huhim , La-
blache, Tamburini, Giulia Grisi.
REVUE DE PARIS. 67
Me Toilà donc pri\é de souvenirs et de soutien, arrÎTant à
rOpe'ra-Italien sans instruction aucune , et ne pouvant même
reconnaître les emprunts que le nouvel auteur a fa itaux an-
ciens. Je suis donc réduit à conter naïvement la fable de li-*
vret, comme elle a défilé devanlmes yeux, comme on a bien
voulu me la chanter. Je laisse à mes lecteurs plus expé-
rimentés le soin de la critique sur ce point. Dans une for-
teresse voisine de Plymoulh , commandée par lord Yalton ,
forteresse au pouvoir des puritains dont le drapeau flotte sur
les remparts , nous rencontrons parmi les officiers de la gar-
nison sir Pvicardo Forth et sir Giorgio , frère du gouverneur.
Ricardo est vivement épris des charmes d'Elvira, fille de
Yalton ; sa main lui est promise. Le tambour bat , la trom-
pette sonne , ainsi que l'horloge du château; mais l'alerte n'a
rien qui doive nous effrayer ; elle amène sur la scène des
guerriers qui viennent faire leur prière dumatin et des villa-
geois et villageoises armés de corbeilles de fleurs. On pré-
pare la noce dElvira, et ce n'est point la noce de Ricardo ,
ce protégé du gouverneur; il ne doit figurer à la cérémonie
que comme témoin. El vira aime lord Arturo Talbot, un ca-
valier , un ennemi des puritains ! Yalton , bon père , s'est
laissé toucher par les supplications de Giorgio , le meilleur
des oncles, il consent à cette substitution de gendre , puis-
qu'il peut ainsi faire le bonheur de sa fille chérie. Ricardo
déplore son infortune et demande au ciel de changer ou sa
destinée ou son cœur.
L'heureux Arturo arrive ; on le reçoit comme un ami ,
comme un futur époux , dans la forteresse puritaine. Des afr
faires importantes éloignent Yalton du château; des chevaux
l'attendent au pied des remparts; il ne peut assister au mariage
de sa fille , il part en donnant Tordre de ne laisser sortir per-
sonne , sous peine de mort. Mais comme il faut qu' Arturo aille
au temple, il lui donne un laissez-passer dont le couple amou-
reux doit se servir quand la mariée aura fait sa toilette. De-
puis qu'il existe au monde des châteaux forts ou faibles, une
chapelle a été construite et décorée dans ces mêmes châ-
teaux, et c'est là que les mariages des gouverneurs et des châ-
telaines se sont célébrés. Mais Arturo est cavalier et pf^r
68 REVUE DË,PARIS.
conséquent papiste : il ne peut donc amener le ministre de sa
religion dans le sanctuaire des puritains. A peine le fiancé
tient-il en main son passeport, qu'il rencontre dans la forte-
resse la reine d'Angleterre, Henriette, veuve de Charles I*^',
que les affidés de Cromwell tiennent prisonnière sans la con-
naître ; ils savent seulement que c'est une grande dame dé-
vouée au parti des Stuarts. Le cavalier et la captive sont bien-
tôt d'intelligence. Arturo cherche un moyen de la rendre à la
liberté. El vira revient en costume de mariée; elle n'a pas
encore posé son voile sur la tête ; elle i)rie Henriette de l'es-
sayer, et rentre ensuite pour aller chercher le complément
de sa parure. Arturo profite de son absence ; le temps presse;
la reine se couvre du voile qu'un caprice de jeune fille a jeté
sur sa tête ; elle s'enfuit avec le cavalier. Ricardo laisse pas-
ser les fugitifs , bien qu'il ait reconnu la prisonnière. Cette
évasion favorise ses projets amoureux Les postes se gardent
bien de les arrêter : leur passeport est en bonne forme. Ar-
turo et la reine sont déjà hors d'atteinte , quand Elvira et son
cortège nuptial arrivent. On cherche le futur; il ne répond
point à l'appel ; on l'a vu fuir avec la prisonnière, Elvira est
au désespoir, elle perd la raison, et Giorgio et tous les puri-
tains jurentde venger l'affrontqueleperfidecavalierleurafait.
Le second acte offre beaucoup moins d'incidens : Arturo
est condamné à mort, Elvira est folle, Giorgio et Ricardo
s'occupent de faire triompher leur parti. Vallon ne paraît
plus et travaille apparemment dans son cabinet. Arturo re-
vient pourtant auprès de son amie, et se justifie en lui disant
qu'il a sauvé la reine d'un péril imminent. La jeune fille se
rend à cet argument , dont elle apprécie la conséquence ,
malgré le dérangement de ses facultés intellectuelles. Elvira
est toujours amoureuse, et c'est l'amour qui lui rend la rai-
son. A peine Arturo a-t-il fait sa paix avec Elvira , et chanté
avec elle l'ensemble d'un duo plein de charme et de passion,
qu'il est lui-même exposé aux dangers qui menaçaient la
reine. Les soldats de Cromwell le poursuivent, et son arrêt
de mort est déjà prononcé; mais rassurez-vous, cet arrêt
n'est point exécuté; la paix vient d'être faite: les condamnés
politiques profitent de l'amnistie proclamée dans les deux
REVUE DE PARIS. 69
camps, et Ricardo se montre rival géne'reux, en laissant au
cavalier Arturo le soin de faire le bonheur d'Elvira.
Le livret de M. Pepoli , très-bien disposé pour le musi-
cien , a le mérite d'être écrit avec élégance. Le premier acte
présente plus de mouvement et plus d'intérêt que le second:
c'est un défaut que l'on rencontre trop souvent dans les opé-
ras italiens. La folie d'Eîvira n'est point assez liée à l'action
et n'amène pas un résultat assez important pour qu'elle soit
justifiée aux yeux des spectateurs qui ont vu défiler tant de
folles sur la scène. La folie est un moyen dramatique dont
on a abusé, il est permis d'y revenir encore, mais en ayant
soin de l'employer d'une manière nt)uvelle et commandée
par les situations fortes de la pièce. Elvira, désolée, déses-
pérée, et pourtant raisonnable , pourrait figurer dans Ipuri-
tani, sans déranger l'édifice dramatique , puisque cette folle
comprend très-bien ce qu'il est essentiel qu'elle comprenne.
On n'est point insensé quand on peut prendre à propos sa
bisque et saisir au passage le mot qui doit changer notre des-
tinée. Le livret de M. Pepoli n'en est pas moins un des plus
remarquables du répertoire italien.
Un opéra nouveau de Bellini , du jeune maître à qui nous de-
vons déjà tant d'ouvrages d'un grand mérite, un opéra écrit
tout exprès pour notre théâtre , et que ceux de iVaples et de
Milan attendent après l'épreuve qui devait en être faite devant
nous, inspirait beaucoup d'intérêt. Les amateurs impatiens
n'ont pas voulu attendre la première représentation ; ils sont
venus se poster dans la salle pour assistera la dernière répéti-
tion. Deux mille personnes s'y pressaient dans les loges , au
parterre et sur le théâtre; on applaudissait avec enthousiasme,
et l'on a même crié bis plus d'une fois. Cet essai n'a pas été
sans avantages ; il a signalé les morceaux que le public devait
particulièrement adopter, et l'on a sur-le-champ arrêté une
nouvelle disposition du drame. L'effet foudroyant du duo des
deux basses menaçait d'écraser bien des choses;le second acte
a été divisé en deux parties, dont la première s'est termi-
née par ce duo qui marchait avant la grande scène d'Elvira.
Après le grand coup frappé par Lablache et Taraburini ,
le rideau tombe, et la vive sensation produite parla réunion
70 REVUE DE PARIS.
de ces deux basses merveilleuses a le temps de se calmer.
I Pur i tant ne sont point précédés par une ouverture; un
solo de quatre cors, soutenu par l'orchestre , sert de prélude
à l'introduction, chœur brillant qui amène la prière du matin
que les puritains chantent avec accompagnement d'orgue dans
leur chapelle; les chantres ne sont pas nombreux , mais leurs
Toix sont belles et harmonieuses. Lablache, Tamburini,
M"^Grisi,s'y font remarquer, et Rubini, anticipant sur son
arrivée au château, veut bien exécuter la partie de ténor dans
ce cantique puritain. Cette prière, d'un caractère simple et
solennel, paraîtrait un peu longue si elle était confiée à des
chanteurs moins habiles. La cloche sonnant la tonique fa,
s'unit parfaitement au groupe des voix et de l'orgue. Un six-
huit allègre amène le chœur nuptial sur la scène; la troupe
joyeuse s'éloigne, etRicardo chante une cavatine,danslaquelle
Tamburini déploie le charme de la voix de ténor et la vigueur de
la basse. La mélodie s'élève jusqu'au 5oZ6émo/ et descend au ?a
bémol grave. La clarinette concerte avec la voix , et lorsque
dans la cabalette elle porte la tierce haute du trait exécuté par
le chanteur , le résultat est délicieux. Le duo qui suit est un
peu long; il renferme des détails d'exposition qu'il eût fallu
rejeter dans le récitatif; on y remarque cependant le solo de
Lablache etl'ensemble final altaquéavecune grande forced'ex-
pression par ce virtuose et Mil" Grisi.
L'entrée d'Arluro est annoncée par le quatuor de cors qui a
déjà figuré dans l'introduction. Arturo ne dit que la moitié
d'une cavatine,ranfZanfe seulement; mais à peine ce gracieux
fragment a-t-il été présenté par Rubini d'une manière ravis-
sante , que les voix principales se groupent et forment divers
dessins fort ingénieux sous les traits larges , les tenues élevées
du ténor et du soprane; le chœur s'y réunit ensuite. Le duo de
la scène d' Arturo et de la reine est peu remarquable ; j'appel-
lerai cependant l'attention des amateurs sur la période Sarai
salva, osventurata! attaquée en majeur après une succession
de traits en ton mineur. Arrivons au morceau favori, le bo-
léro, son t;e?'</m vezzosa, que M^^*^ Grisi dit admirablement.
Mélodie coquette et légère, traitsélégans et rapides, gammes
chromatiques descendantes et ascendantes prises tout d'une
REVUE DE PARIS. 71
haleine, trille tenu long-temps sur le fa dièze aigu, amenant
une résolution scabreuse sur des traits agiles , ce boléro , d'une
exécution d'autant plus difficile qu'il faut lui conserver tou-
jours son caractère gracieux et léger, a fait triompher la can-
tatrice. On l'a fait répéter en entier; je pense qu'il yaudrait
mieux n'en redire que la moitié, à cause des retours fréquens
du motif. Le staccato de Lablache sous le chant de soprane,
ses imitations, saisies avec autant d'aplomb que d'intelligence,
donnent un attrait de plus au chant principal; mais l'entrée
du chœur est gauche et mal assise. Quand le chœur doit chan-
ter dans la coulisse, il ne faut pas lui confier de traits qui de-
mandent une extrême précision. L'harmonie change sur cha-
que croche d'un mouvement de boléro; le moindre retard de
la part du chœur va causer un désordre affreux , et c'est ce
qui est arrivé déjà quatre fois en deux représentations Cet in-
convénient disparaîtrait si l'attaque du chœur n'avait lieu que
sur l'accord de si, au lieu d'alterner rapidement sur l'accord
de mi.
Uandante du finale est fort beau et très-bien exécuté. Je
ferai remarquer le trait de mélodie porté en tierces par les
sopranes du chœur, tandis que les voix d'hommes battent
l'accord plaqué , en observant des silences distribués avec une
parfaite symétrie. Le solo de Giorgio et d'Elvira est trop long;
l'unisson du chœur de malédiction est plein de vigueur, et la
péroraison du finale a de l'entraînement.
Le second acte ne se compose que de deux scènes dont l'or-
dre a été interverti; les livrets italiens se prêtent aisément à
celte espèce de transposition. Elvira a voulu chanter d'abord
sa cavatine de folle en robe blanche, en cheveux épars, se-
lon l'usage adopté par les folles de théâtre, et les deux puri-
tains ont montré assez de galanterie pour lui céder le pas;
leur cri de liberté, jeté à la fin de la première section du se-
cond acte, devait avoir plus de retentissement. Cette scène
de folie est faite avec art; Vandante , accompagné con sordini,
est d'une teinte mélancolique; il forme un contraste piquant
avec le motif du chœur joyeux de la noce, entendu dans le
premier acte , et qui revient comme un souvenir de bonheur
de la fiancée privée de son époux. Le dernier mouvement df»
72 REVUE DE PARIS,
la cavatine est brillant et ne manque pas de force dramati-
que; on y remarque une suite de gammes chromatiques bien
exécutées par M '^^ Grisi , un trait final ascendant qui arrive sur
Vut aigu. Le solo de cor annonce le commencement du duo
des deux basses; ce prélude mélodieux de notre virtuose Gal-
lay est d'abord salué par des applaudissemens, et le public
s'impose et commande le silence le plus profond. Je ne si-
gnalerai dans la première partie de ce duo que le dialogue
très-dramatique Tu quelV ora ben rimenbra. Les deux solos
qui le suivent sont un peu longs et empreints de monotonie,
à cause de l'uniformité des cadences; chaque solo a deux ca-
dences qui s'opèrent sur la tonique la bémol; les deux voix
réunies terminent deux fois leur phrase sur la même note, ce
qui fait six cadences en la qui se suivent à des intervalles beau-
coup trop rapprochés.
C'est un autre cor sonnant l'octave haute, le cor à piston,
qui attaque la cabalelte finale pour la livrer aiissitôt à la voix
tonnante de Lablache. Tamburini s'en empare ensuite, et les
deux chanteurs finissent par l'exécuter à l'unisson. La puis-
sance, le charme de cet unisson produit un merveilleux ré-
sultat, électrise l'assemblée au point que la salle s'écroule-
rait sous les applaudissemens unanimes et frénétiques, si elle
n'était pas bien solidement bâtie. On fait répéter cette partie
du duo; les acteurs donnent encore plus d'essor à leurs voix,
et les bravos retentissent avec plus d'énergie. Cette cabalelte
n'a pourtant rien de bien original et de bien remarquable.
C'est un chant de trompette qui bat sans cesse la même note,
Vut, et s'élève au mi bémol pour descendre diatoniquement
sur le la bémol. Il y a monotonie, puisque les voix restent
long-temps sur une même note; mais cette note est la plus
belle de la voix de Lablache, Si les chants de trompette sont
peu variés dans leurs intonations, ils ont une énergie particu-
lière qui résulte de cette répétition fréquente d'une ou deux
notes incisives et vibrantes. C'est un effet éclatant, un cri de
liberté, que le musicien a voulu lancer d'une manière victo-
rieuse, et les deux voix triomphant, la trompette sonnant à
pleine embouchure, tout l'orchestre attaquant avec elle, sont
écrasés par ces deux basses chantantes. Une entrée de chœur
REVUE DE PARIS. 73
d'hommes aurait beaucoup moins de charme et ii'e'gaîerait
pas leur puissance; car c'est toujours du son qu'elles don-
nent et non pas du brnil ; c'est du chant et non pas des cris.
Le caractère bien distinct de chacune de ces yoix rend leur
unisson plus agréable. Doubler la partie de clarinette par une
flûte vaut mieux que la réunion de deux flûtes ou de deux
clarinettes. C'est une heureuse idée que d'avoir pris ce motif
à l'unisson dans la péroraison du duo. Cette mélodie n'aurait
fourni qu'un second dessus insignifiant et gauche, et Lablache,
tenant la partie grave, eût perdu ses avantages; il aurait été
forcé de se modérer pour ne pas couvrir le chant de Tambu-
rini, tandis qu'avec l'unisson les deux voix concourent à le
faire vibrer de toute leur puissance respective. La coupe des
vers , la belle sonorité des paroles contribuent aussi à l'éton-
nante explosion de ce duo. Tout est ouvert, rhylhmé, hardi.
M. Pepoli a parfaitement servi son musicien.
/ Puritani passeront les Alpes; les Italiens de Milan, de
Naplcs, les attendent; mais je doute que la censure autri-
chienne et napolitaine permette à Ricardo, à Giorgio, de dire
ce vers gridando îibertà. Nous pourrons leur céder la variante
ingénieuse colloqudedans Don Giovani; ils chanteront à leur
tour gridando ilarità !
Rubini entre en scène au troisième acte, ou, si l'on aime
mieux, au commencement de la deuxième section du second
acte , par un cantabile, une romance qu'il dit admirablement.
Une romance peut être fort agréable ; mais quand un virtuose
du talent de Rubini arrive sur le théâtre, seul, et que l'ac-
tion dramatique permet qu'il y reste long-temps, une romance
ne suffit pas : on s'attend à quelque chose de mieux et qui
permette au chanteur de déployer tous ses moyens de séduc-
tion. Rubini s'est élevé bien haut dans I Puritani; peut-être
ne s'est-il jamais montré plus habile, plus hardi, plus puis-
sant, et pourtant il ne recueille pas une somme d'applaudis-
semens digne de son mérite. C'est la faulc de la nouvelle par-
tition; les morceaux écrits pour lui sont d'un caractère trop
tranquille et trop mélancolique. Jusqu'à ce jour nous l'avions
vu passer rapidement sur les notes sur-aiguës ; il les touchait
dans une roulade : à peine si l'on pouvait les saisir au pas-
2 7
74 REVUE DE PARIS.
sage; maintenant il les attaque de volée et les lient vigoureu-
sement. Dans la romance du dernier acte et dans le duo qui
la suit, il prend le fa, l'octave haute du fa aigu du ténor et
le fait vibrerpendant vingt secondes au moins. C'est une con-
quête digne d'être signalée.
/ PwnYam* marquent un progrès dans M. Bellini, sous le
rapport du soin et du travail ; c'est un ouvrage mieux fait que
ses partitions précédentes ; les effets des voix et de l'orchestre
y sont combinés avec plus d'art. Il Pirata, la Straniera , Nor-
ma, ont conservé leur supériorité, sous le rapport de l'inven-
tion, de l'originalité de mélodies. L'exécution est admira-
ble et tient du prodige. Rappeler, après la pièce et pendant la
pièce, Rubini, Lablache, Taraburini, M'^^ Grisî, c'était jus-
lice; jamais hommage ne fut plus mérité. Les usages italiens
ont dû s'établir à notre Théâtre-Italien. M. Bellini a été de-
mandé à grands cris et s'est rendu à l'empressement d'un pu-
blic enchanté de sa nouvelle production. Mlle Amigo est une
reine d'Angleterre fort belle , et chante convenablement son
duo avec Rubini. Parmi les décors de M. Ferri, je dois citer
avec éloge la salle d'armes et le paysage éclairé par la lune.
Succès brillant, que trois représentations où la foule des
amateurs a montré le même empressement et le même en-
thousiasme, ont confirmé.
— L'Italie nous enlève encore une virtuose. Mlle Ida Ber-
trand, dont nous avons souvent applaudi le beau talent dans
les concerts, part pour Naples ; elle vient de signer un enga-
gement avec la direction du théâtre San-Carlo. Ce n'est pas
mal débuter pour une jeune cantatrice : elle doit y tenir l'em-
ploi âe prima donna contralto en chef, et pendant un an.
Castil-Blaze.
DU
MOUVEMENT INTELLECTUEL
ET LITTÉRAIEIE
SOUS LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT (1).
ÉPOPÉE . — GRADî VILLE.
PREMIER ARTICLE.
L'épopée est-elle possible dans l'état de notre société?
Voilà la question.
On Ta résolue depuis long-temps par une subtilité ou par
un non-sens qui a l'air d'un axiome :
Les Français n'ont pas la tête épique.
Il fallait dire : Les civilisations avancées n'ont plus d'élé-
mens épiques , et de toutes les civilisations possibles , notre
civilisation française est celle qui en a le moins. C'est cela
qui est la vérité.
(") J'interromps icile cours de ces considératîcns Uiéoriques dont
la forme deviendrait un peu fastidieuse dans une publication suc-
cessiye, pour donner dès aujourd'hui au lecteur un échantillon des
notions plus positives de critique et de biographie qui s'y rattache-
raient par la suite, si je pouvais concevoir l'espérance d'achever
encore un livre. Mais quel homme est sûr d'achever l'œuvre qu'il a
commencée? [Xote de l'auteur.)
76 REVUE I>E PARIS.
Le grand ressort de l'épopée , c'est le merveilleux , et il
n'y a point de merveilleux sans croyance.
Toute civilisation tend incessamment à se matérialiser , à
mesure qu'elle avance dans ce qu'elle appelle ses perfeclion-
nemens. Du moment où elle abdique l'inspiration morale
qui a déterminé son agrandissement pour descendre à l'in-
stinct animal du Lien-être et des jouissances viagères, elle a
cessé d'êlre épique.
Donnez-moi de la foi , des préjugés , des superstitions , du
fanatisme ; donnez-moi de l'idéal , donnez-moi du mensonge ,
et on vous donnera peut-être une épopée , si vous en voulez
à ce prix.
Autrement, batlez-vous les flancs pour m'attendrir sur
des arbres sensibles qui versent des pleurs et du sang quand
on mutile leurs rameaux ; faites retentir à mon oreille le cri
ue Vénus blessée dans le désordre d'une bataille , effrayez-
moi , si vous en êtes capable , des sirènes au chant mélo-
dieux, qui attirent les hommes pour les dévorer ,oudu spec-
tre géant qui glane un homme par vaisseau. Kous savons à
merveille , vous qui me racontez ces fictions , et moi qui
prends la peine de les écouter , quand je les écoute , qu'elles
bont fausses de toute fausseté devant la nature et la raison. Vos
sirènes sont des phoques, et votre fantôme un rocher.
Si nous n'étions pas si savans , nous serions poètes encore ;
mais on ne peut pas tout réunir. Vous avez la civilisation,
vous autres , et la civilisation perfectionnée! Il faut bien s'en
contenter. Homère était un barbare.
L'épopée , pour un homme qui examine et qui disserte,
qui cherche la raison des choses et qui sait quelquefois la
trouver, c'est le catéchisme pour un athée. Savez-vous
qu'une épopée, c'est presque une religion?
La position de !5iilton avait d'immenses avantages sur la
nôtre ; mais elle ne devait plus se renouveler dans tout l'ave-
nir des sociétés humaines. Sa révolution , à lui , était une ré-
volution quasi-religieuse, et les démons qu'il peignait, il
les avait vus; et le Pandœmomuni de l'enfer, il avait con-
tribué à le bâtir. Il avait été l'ami de Satan.
La seule machine qu'il parût possible de faire mouvoir en-
REVUE DE PARIS. 77
core dans notre épopée sans mystère, c'est cette métaphore
amplifiée jusqu'à l'ennui, jusqu'au dégoût, qu'on appelle l'Al-
légorie, la personnification convenue d'une idée abstraite
qui tient la place d'un Dieu, tant que l'impatience du lecteur
lui permet de tolérer cet intolérable artifice d'une imagina-
tion épuisée et d'une froide iconologie. C'est à ce moyen que
recoururent Boileau, dans l'ingénieux pastiche qui est inti-
tulé le Lutrin, et Voltaire, dans la gazette élégante qui est in-
titulée la Henriade. Ces deux tentatives elles-mêmes prou-
vaient essentiellement à ceux qui auraient pu en douter, que
l'épopéeétait finie. Il fallait, pour larenouveler,qu'unhommc
se rencontrât qui se fut fait une poésie, une mythologie, un
monde à lui; qui eût inventé ou deviné d'autres temps, d'au-
tres lieux, d'autres intérêts, une autre nature, une autre his-
toire, et qui portât dans sa pensée une seconde création, aussi
vraie, aussi sensible que la première. Il fallait, pour ainsi dire,
que cet homme se fût approprié un autre Parnasse, un autre
Olympe, un autre univers.
Cet homme, qui n'apparaît pas deux fois dans une société
d'hommes unis par la même religion et par la même langue ,
il s'est rencontré un jour, à l'heure où tout allait finir dans les
langues et dans les religions. Il a passé inconnu de presque
tous, dédaigné du petit nombre de ceux auxquels sa parole
était parvenue; il a passé sans laisser de traces, ou à peine re-
commandé à la mémoire ingrate des siècles par quelques pa-
ges éloquentes que je viensrappeler timidementdans quelques
pages inutiles. Voilà le destin de l'épopée chez les modernes.
Et le géniedont je parle avait nom Jean-Bapliste-François-
Xavier de Grainville. Pourriez-vous me dire si on lui a érigé
un monument quelque part, s'il a seulement pris place dans
quelque modeste musée provincial, si ses traits ont été con-
servés comme les vôtres (qui que vous soyez), et peut-être
comme les miens , par l'iconographe obséquieux des célé-
brités contemporaines? Hélas! non! Vous ignoriez qu'il eût
existé, et la postérité l'ignorera probablement comme vous.
Cet esprit incomparable est arrivé trop tard. Ce pauvre grand
homraeasubila destinée commune à tous les grandshommes
qui ne son» pas de leur temps. Il n'a produit qu'une épopée.
78 REYUE DE PARIS.
Grainville naquît, le 3 avril 1746, dans une cité jeune en-
core,maisqui a été plus d'une fois chère à la poésie. Le Havre
était la patrie de ce matamore de Scudéry , qui taillait sa
plume avec une épée, et dont les préfaces fanfaronnes
ressemblaient à des cartels ; homme de beaucoup de cœur
et de peu de sens, Provençal enté sur un Normand, dont on
a oublié les ouvrages, et qui n'est plus guère connu que par
les plaisanteries de Chapelle , mais auquel on ne saurait re-
fuser cette verve ardente et passionnée que les bonnes gens
prennent quelquefois pour du génie. Il était la patrie de Ma-
deleine de Scudéry, sœur plus illustre d'un frère illustre ,
comme on parlait alors; enthousiaste alambiquée. Romaine
de la rue des Tournelles et de la place Royale , dont la vie
séculaire jouit d'une admiration mieux fondée que les
nôtres, car elle était au moins fondée sur des succès sans ar-
tifice.
Quand Grainville naquit au Havre il y avait neuf ans que
Bernardin de Saint-Pierre y était né; Bernardin de Sain t Pierre,
cet admirable poète de la prose, qui fondit dans un ensemble
merveilleux les couleurs de l'Écriture et celles de Yirgile, qui
composa son style, désespérant pour quiconque voudrait l'i-
miter, de la naïveté d'Amyot, de la tendre élégance de Féne-
lon et de l'élastique sensibilité de Rousseau. Bernardin de
Saint-Pierre, compatriote de Grainville , resserra encore ce
nœud fortuit en épousant sa sœur, comme si la fraternité de
l'alliance avait été nécessaire entre eux pour attacher quel-
que solennité de plus à la fraternité du talent I
Grainville fut destiné à l'église; il appartint de bonne heure,
par ses principes acquis autant que par sa vocation religieuse,
à cette courageuse église militante qui disputait pied à pied
les ruines du christianisme aux sophismes des incrédules et
aux railleries des cyniques, et c'était peu de temps avant l'é-
poque où Dieu permit qu'elle succombât dans cette lutte pour
ne se relever que bien tard sous les auspices de l'ordre et de
la liberté. L'Académie de Besançon avait proposé pour sujet
de ses concours cette grave et prévoyante question : Quelle a
été l'influence de la philosophie sur le dix-huitième siècle?
Grainville la résolut comme l'aurait fait, quelques années
RETUE DE PARIS. 79
après, deMaisIre ou LaMennais. Son discours fut couronné
d'un avis unanime , et honneur en soit rendu à cette digne
Académie , car son jugement ne tarda pas à être confirmé
par l'histoire. Cette fois-là , ce fut quatre -vi>'gt-treize qui
répondit.
Le jeune orateur persista dans celte mission intrépide,
hélas ! et inutile , sans s'émouvoir des clameurs qu'elle exci-
tait et des persécutions qui commençaient à le menacer. Un
biographe que je suis obligé de consulter sur celte première
partie de sa vie , dont je n'ai pu recueillir les détails dans la
mémoire de mes contemporains, compare les efforts de ce
brillant athlète de la foi à ceux d'un poète infortuné qui eut
sur lui le triste avantage de mourir trop tôt pour voir de
près l'accomplissement de ses douloureuses prophéties.
Grainville fut le Gilbert de la tribune apostolique.
Un jour le sacerdoce tomba de la chute commune à tou-
tes les institutions; le ministère du prêtre était fini. L'homme,
abandonné aux seules ressources de son esprit , se rappela
qu'il était poète. Ses essais infructueux au théâtre, pastiches
tout grecs et tout mythologiques d'une littérature usée , sont
peu dignes d'occuper l'attention dans une histoire telle que
la sienne. Je vais la poursuivre maintenant avec simplicité ,
comme elle m'a été racontée par ses proches et par ses amis.
Grainville était noble. Il avait été prêtre ; il jouissait d'une
haute considération parmi les personnes lettrées. Un ex
térieur très-distingué, un organe très-expressif, une méthode
lumineuse de raisonnement , une facilité entraînante d'ex-
pressionqui se saisissait puissamment des esprits , une aménité
demœurset une toléranced'opinions qui lui conciliaient tous
les cœurs, en faisaient un personnage imposant encore dans
une société presque toute matérielle qui ne reconnaissait
plus de droit, mais qui subissait quelquefois, sans le
savoir, ceux du génie et de la vertu. Il n'en fallait pas
tant alors pour être suspect aux yeux jaloux de la révolution.
On jeta Grainville dans une de ces prisons politiques où lan-
guissait, en attendant le bienfait infaillible de la mort, l'élite
de notre vieille France; la place d'un tel homme y était marquée.
Ceci se passait à Amiens ; le député en mission était un de
80 REVUE DE PARIS.
ces jeunes coiiTentionnels qui Tenaient d'échanger tout-à-
coup les exercices de la chasse et les plaisirs accoutumés de
son âge contre l'autocratie de la politique révolutionnaire
et le pontificat de la législation. Il avait vingt- neuf ans, et
derrière lui sis mois de folies démagogiques, dont une lon-
gue et sincère expiation l'a peut-être relevé. S'il vivait encore,
et si ces lignes, écrites sans haine, parvenaient jusqu'à lui,
je serais désespéré qu'elles attristassent son ame. Ses excès
furent ceux d'un temps qui portait des excès comme ses fruits
naturels. Un noble repentir, et on l'a dit en vers mieux que
je ne le répéterai en prose, est la plus haute vertu à
laquelle puisse atteindre notre débile humanité.
Avait-il connu Grainville , ou bien le connaissait-il par ses
ouvrages ; ou bien fut-il entraîné vers lui par quelque sym-
pathie qui se révélait à ce cœur malade, et qui commençait
àluienseigner,dans sa toute-puissance éphémère, la douceur
de l'indulgence et du pardon, c'est ce qu'on ne m'a pas appris.
Il le fit amener à une de ses audiences. « Comprends-moi
» bien, lui dit-il; tu te distingues entre les hommes par des
» talens que j'honore et que j'aime; mais tu es une des soi-
» xante-quatre bêtes noires dont j'ai promis la tète aux comités
» dans ma lettre du 9 septembre, et si j'épargne ta tête,
» c'est la mienne qui paiera pour elle. Ceci est une affaire
» où nous sommes intéressés au même titre , et où nous ap-
» portons le même gage. Sauve-nous tous les deux, ou meurs!
M — Quepuis-je faire pour te sauver sans mourir?» répondit
Grainville; car Grainville était homme, et c'est une chose
qu'il faut se rappeler, même quand on parle des grands
hommes. — « 11 n'y a rien de plus aisé , reprit le proconsul ;
)> brise le dernier lien qui te retienne dans tes engagemens
» avec une prêtraillestupido, croupie dans l'ignorance et le fa-
» natisme. Sois patriote et citoyen. Donne une citoyenne à nos
» fêtes, et des guerriers d'espérance à nos bataillons. Choisis
» enfin entre le temple de l'hymen et l'échafaud ! ))Le temple
de V hymen élAil le mot consacré par les beaux parleurs de la
république pour désigner l'estaminet municipal où se jouait
la dégoûtante parodie du sacrement de mariage. La langue
de la basse littérature du bonl-rimé et de l'acrostiche était
REVUE DE PARIS. 81
eu progrès sous le règne de Maral; elle aTait détrôné celle de
Fénelon et de Pascal. Je ne rappelle pas celte terminologie
ridicule sans dérision, mais je la rappelle sans amertume, car
je ne pense point qu'on songe à la compter encore au nombre
des progrès intellectuels de la révolution.
Polyeucte aurait couru embrasser la guillotine , et Fénelon
aussi peut-être. Grainyille, né dans un âge de scepticisme,
Grainville , arrivé à un âge de dissolution politique où la pen-
sée épouvantée n'entrevoyait presque plus d'avenir, Grain-
ville se maria, parce qu'il voulait vivre, parce qu'il sentait,
comme André Chénier, les inspirations de la muse, parce
qu'il entendait, comme lui, cette voix qui crie au génie mois-
sonné dans la fleur de sa destinée, qu'il y a encore quelque
chose en lui. Grainville se maria, et le rigorisme l'accusera
d'apostasie, et la sévère religion du devoir dira qu'il fallait
mourir, parce qu'il vaut mieux mourir que d'enfreindre un
devoir; ce n'est pas moi qui combattrai ce principe : j'en ad-
mire la sublime austérité, et je regrette de n'avoir pas vécu
aux jours où sa règle inflexible n'avait jamais ployé sous la
main de fer desévéneraens; mais je compatis aux faiblesses de
l'humanité dans ses jours d'exception où le principe social
vaincu rendait par la force des choses tous ses droits à la na-
ture. A aucune époque du monde, cette nécessité ne fut mieux
caractérisée.
Grainville y céda. Dieu couronne sans doute, je le répèle ,
ceux qui auraient fait autrement; mais on tromperait cruel-
lement l'idée que je me suis faite de sa souveraine bonté, si
on parvenait à me démontrer qu'il a réservé d'inflexibles ri-
gueurs pour tous ceux qui ont failli , quand il semblait s'être
retiré lui-même du milieu des peuples pour les livrer aux in-
♦ stincts de leur fausse sagesse.
Grainville avait quarante-huit ans; ce n'est plus l'âge des
passions, surtout dans les hommes forts qui ont passé tout le
temps d'une robuste jeunesse à les combattre et à les vaincre.
Il prit pour femme une de ses parentes dont l'âge se rappro-
chait du sien, dont la fortune n'était pas meilleure, et qui
n'apportait dans cette communauté de malheur qu'une ame
douce et résignée. Cette union n'eut point de fruit , et rien ne
82 REVUE DE PARIS.
me prouve qu'elle n'ait pas été chaste. IVI"^" de Grainville,
que j'ai beaucoup connue et beaucoup aimée, ne parlait ja-
mais de son mari qu'en l'appelant mon cousin. Il y a souvent
une vertu inaccessible à la pensée du vulgaire dans les actes
qu'il condamne , une vertu qu'il ne comprendra jamais , parce
que celui qui la pratique et qui se l'est imposée n'a point eu
d'égard à la pensée du vulgaire , et le mystère même qui en-
veloppe ce dévouement inconnu le rend plus sublime encore.
Je n'attache pas, au reste, une grande importance à cette
hypothèse; j'ai déjà dit que je voulais bien que Grainville ne
fût qu'un homme.
A Grainville marié il était enfin permis de vivre; il ne lui
manquait plus que de quoi vivre; il ouvrit une école pour les
enfans. Cet homme, si éminemment favorisé du don de la
parole, enseigna les premières lettres aux pauvres gratuite-
ment, aux riches pour un modique salaire; il s'occupa sur-
tout d'inculquer à ses jeunes élèves les principes d'une saine
morale, comme s'il avait voulu réparer, par les soins qu'il
donnait à cette seconde religion des peuples , le tort que son
exemple inaperçu avait pu faire à la première ; il se trompait
seulement sur l'importance de sa faute ; la transgression du
devoir était une chose presque indifférente par ses résultats
dans un ordre de devoirs qui n'existait plus.
La petite école jouit pendant quelques années d'une pros-
périté modeste qui suffisait à l'ambition de Grainville, parce
qu'elle fournissait à ses besoins. Autant qu'il me souvient de
cet établissement, il avait un air d'aisance et de propreté qui
charmait les yeux et le cœur; c'était une simple, mais jolie
maison, bien distribuée pour la division des études, et bien
assortie , par son isolement un peu triste , aux méditations rê-
veuses d'un sage. Elle s'appuyait sur un jardin d'une médiocre
étendue, mais suffisant aux ébattemens de l'enfance, et qui
était planté presque partout de petits arbustes verts, afin que
les écoliers pussent y prendre encore dans les rudes gelées
les récréations de l'hivernage. Tout cela était enclos d'une
basse muraille en assez bon état qui s'ouvrait par une porte
étroite sur le canal de la Somme , dont la rue des Majots est
bordée dans toute sa longueur, et que sa commodité a rendu
REVUE DE PARIS. 83
précieux depuis un temps immémorial aux industrieux tein-
turiers d'Amiens. On verra plus lard que j'avais de très-bon-
nes raisons pour insister sur les détails de cette mince topo-
graphie.
Pendant que j'ai parlé, il était survenu ce qui survient tou-
jours à la suite d'une action extrême et insensée , c'est-à-dire
une réaction extrême et violente. Xapoléon en avait réprimé
l'excès, de cette main providenlielle qui rîimenait infaillible-
ment toutes les lois sociales au point fixe d'où elles n'auraient
jamais dû s'écarter. Les temples étaient rouverts, les autels
étaient relevés , les prêtres du Seigneur avaient repris leurs
habits sacerdotaux, leurs rites et leurs cantiques; ils offi-
ciaient solennellement au tabernacle , et Grainville n'y était
point. Grainville, le malheureux Grainville, c'était le rené-
gat, le prêtre marié.
Ce n'est pas tout : de justes terreurs commencèrent à ga-
gner les familles ; on se demanda comment l'homme qui a\ait
rompu son vœu pouvait présider à l'instruction d'une généra-
tion naissante , et personne ne s'avisa de réfléchir sur l'épo-
que et sur les motifs de cette infraction , parce qu'une fois que
l'ordre est rétabli partout, personne n'imagine qu'on ait osé
en sortir. Le nombre des élèves de Grainville diminua pro-
gressivement. Au bout de quelques semaines , ils se trouvè-
rent réduits à deux pauvres enfans qui s'informèrent l'un de
l'autre, en pleurant, des raisons qu'avait le reste du monde
pour haïr M. Grainville , qu'ils aimaient toujours. Le plus sa-
vant soupçonna peut-être que son mariage eu était la cause ,
parce qu'il avait entendu parler de cela dans la maison de son
père, mais ils ne comprirent point comment celte union in
stituéepar Dieu, et si honorée dans la société ordinaire, avait
„ pu devenir un crime d'exception dans le mariage de leur maî-
tre. Cependant, une autre semaine était à peine écoulée qu'ils
s'en allèrent aussi tous les deux.
Il y eut là pour Grainville un jour d'isolement dont l'im-
pression dut être aussi triste qu'un remords, car ces enfans,
il les aimait , et il savait bien , lui , pourquoi on les avait re-
tirés à sa tendre sollicitude. Sa cousine ou sa femme, comme
on voudra l'appeler , m'a souvent raconté la soirée qui le ter-
84 REVUE DE PARIS
mina , et j'atteste sur l'honneur que si je change malgré moi
quelque chose à ses paroles, c'est le peu que ma mémoire en
a laissé échapper, depuis près de vingt-cinq ans.
Les deux vieillards étaient assis au coin du foyer, et ar-
rêtaient de temps en temps l'un sur l'autre un regard abattu.
Les yeux de la femme roulèrent enfin quelques larmes qu'elle
ne pouvait plus dissimuler. Grainville s'empara de sa main ,
et, frappant son front comme pour fixer dans ses esprils une
illumination soudaine: «Rassure-toi, s'écria-t-il, j'étais poète!
Donne-moi ce papier inutile, cette encre dont ils ne se ser-
viront plus, et je te réponds du présent. — Ou au moins , cou-
tinua-t-il avec entraînement , je te réponds de l'avenir. — Un
jour, j'avais quinze ans , je me promenais surles bords de la
mer aux environs du Havre, doublement préoccupé de mes
études habituelles et du grand spectacle de la nature. Je ré-
fléchissais aux possibilités futures de l'épopée, aux efforts
qu'elle attendait d'un génie capable de l'entreprendre , aux
conditions qu'elle devrait réunir dans une composition nou-
velle, pour lutter avec tout ce que la muse antique a produit
de plus élevé ; et puis je contemplais l'océan et le ciel. Je ne
peux pas le dire comment cela arriva : une inspiration m-er-
veilleuse descendit en moi , car il ne me semble pas que j'aie
rien inventé. C'était une harmonie venue de haut qui enchan-
tait tous mes sens, et dont je comprenais les accords avec au-
tant de facilité que si je les avais modulés moi-même. Elle
m'entretint ainsi dans une extase incomparable, tant qu'il
me restait quelque chose à apprendre; et ensuite je n'enten-
dis plus rien, parce que je savais tout ce qu'il m'était donné de
savoir. Alors je tombai accablé sur le sable , et je le mouillai
de pleurs de joie et de reconnaissance. Dieu venait de me com-
muniquer un sentiment assuré de mes forces, et il me criait ^
encore à travers l'immensité : C'est cela qui est le génie ! »
Ce ne fut cependant qu'un rêve passager; une nuit, une heure,
une minute l'emporta de mon esprit et de mon cœur, et au-
cune circonstance ne me l'avait rendu jusqu'ici. Je viens de
le ressaisir , je le possède , il est à moi ! Je ne le perdrai plus.
J'en ferai une conception vivante et immortelle. Rassure-toi ,
femme, j'étais poète I »
REVUE DE PARIS. 85
« Pendant qu'il m'adressait ces paroles, ajoutait Mme de
Grainville je le regardais avec une espèce d'effroi , dans la
crainte où j'étais de découvrir en lui quelque altération d'es-
prit occasionée parla rigueur de notre position; et c'était en
effet la première fois que je l'entendais parler de muse et de
poésie. Mais sa belle figure n'avait jamais été empreinte de
plus de calme et de bonheur. Il me sourit en se mettant à tra-
vailler, et moi je me mis à prier. »
Le poème de Grainville était conçu d'avance dans sa pen-
sée. Les pages que j'en ai vues ne portent presque point de
ratures, mais ces pages n'étaient qu'une esquisse. Le méca-
nisme du vers ne s'y révèle qu'aux sens éclairés d'un juge
qui sait lire, et qui en démêle avec facilité le nombre mysté-
rieux et l'artifice élégant dausla période aux tours habilement
balancés, dans la phrase large et harmonieuse qui enveloppe
une belle prose, et dans le rhythme aux régies inconnues qui
la cadence. Grainville ne pensait point que le poème épique
pût s'affranchir des lois de la versification, et quoique la seule
leçon qui nous reste du Dernier homme annonce une étude
bien approfondie et bien heureuse de cette langue mesurée
deFénelon, qui a donné depuis aux Martyrs de M. de Cha-
teaubriand, suivant l'expression de Fontaiies , le charme des
plus beaux vers, il est certain qu'il ne regardait pas ce travail
comme la forme définitive de son œuvre. J'ai vu en effet,
comme les biographes le rapportent, le premier chant tout
entier écrit de la main de Grainville, dans le mètre accou-
tumé de l'épopée française, et je ne conviens pas sans pudeur
et sans regret que ma mémoire n'en a rien conservé. Il faut
se rappeler, pour me pardonner cet impardonnable oubli,
pour en excuser l'insouciance presque sacrilège, ce qu'était
la poésie française en 1810. Jamais la pensée n'avait revêtu
des ornemens plus pompeux que dans l'école de Delille; ja-
mais une idée vulgaire, quelquefois triviale, (juclquefois gros-
sière, n'avait eu plus d'égards au cérémonial de la parole, et
ne s'était ménagé, à force d'atours, un accès plus facile dans
ce beau monde de la littérature qui aurait tué l'autre, si on
tuait la na'iveté, l'éloquence et le génie. L'antithèse arithmé-
tique à deux membres sonores; l'alliance de mots d'autant
2 8
86 REVUE DE PARIS.
plus saisissante qu'elle était plus abrupte et plus désordon-
née ; la périphrase aux longs replis qui embrassait l'exprès-'
sion, qui étouffait la yérité dans les nœuds d'un logogryphe ;
la rime enfin, la rime obéissante qui revenait sur trois pieds
prolonger en écho le retentissement d'une rime commode ,
préparée d'avance avec soin pour faire valoir sa redondance
fraternelle; c'était là ce que de mon temps on appelait la poé-
sie. Grainville ne s'en était pas douté : il s'était borné à sou-
mettre son magnifique langage aux lois communes d'une
mesure élégante et noble , comme celle dont Homère s'était
joué avec le même abandon , et je me souviens que je fus
frappé de l'heureuse précision avec laquelle cette versifica-
tion sans parure et sans éclat représentait cette belle prose
qui n'en avait pas besoin. Mais j'étais trop jeune alors pour
avoir acquis cet inappréciable sentiment du vrai qui est la plus
précieuse des acquisitions de l'intelligence. Le luxe de la fi-
gure, aujourd'hui si fastidieux pour moi , l'arrangement ma-
niéré de la phrase épique, et j'en rougis, manquaient alors ,
dans l'ouvrage de Grainville , à mon oreille , toute remplie
des leçons des rhéteurs et des lectures des salons. J'en aurais
jugé autrement plus tard.
Ce travail, si simple, si naturel qu'on l'aurait cru identique
à la conception de la pensée, demandait cependant beaucoup
de temps; et tandis que l'auteur l'élaborait avec cette con-
science enfantine du talent qui ne prévoit d'autre lendemain
que celui de la gloire, le lendemain de la détresse était venu,
entouré de son escorte coutumiére de privations , de soucis
et d'huissiers. Grainville qui avait conçu son épopée en vers,
jugea qu'il serait trop heureux de la vendre en prose; mais
c'était un résultat difficile à obtenir à Amiens où V Iliade n'au-
rait point trouvé de marchand , même en se présentant aux
chances du commerce et du succès sous le nom consacré
d'Homère. H se rappela tout-à-coup que Bernardin de Saint-
Pierre, parvenu alors à l'apogée de l'illustration littéraire et
non pas de la fortune, lui avait appartenu par un lien dissous
depuis long-temps , mais qui n'en était pas moins saint. Le
Dernier homme fut mandé par la diligence à l'auteur de Paul
et Virginie, qm ne le lut probablement point. Les vieux écrv-
REVUE DE PARIS. 87
vains que l'amour de l'art et rindépendance du caractère
ont tenus loin de toutes les carrières qui mènent à l'aisance,
n'ont guère le temps de lire. Ils travaillent au jour le jour
comme l'ouvrier mécanique, dont ils ambitionnent souvent
le sort .
Tout ce que pouvait Bernardin de Saint-Pierre , c'était de
recommander à un capitaliste de bonne composition l'ouvrage
de ce frère d'alliance , dont la tardive estime des hommes fera
peut-être un jour son frère d'immortalité. Il y avait alors à
Paris un libraire nommé M. Déterville, qui avait acquis dans
l'exercice de son industrie une fortune immense et cependant
honorable. M. Déterville ne se crut pas plus obligé que Ber-
nardin de Saint-Pierre à lire le Dernier homme, et il se soucia
peu de le faire lire aux autres. Satisfait de complaire , par un
acte de déférence, à un membre de l'Institut qui avait de la
réputation, et de laisser tomber la modique aumône du riche
sur un vieux provincial qui croyait encore à l'épopée, il ré-
pondit à Grainville en lui envoyant quelques exemplaires et
quelques écus. Il faut même le dire à la gloire de M. Déter-
ville : jamais charité ne fut plus gratuite, car tout le reste de
l'édition fut enfoui dans la vaste bibliotaphe qu'il appelait son
magasin. Quand la noble sympathie du chevalier Croft, de
Natalis de la Morlière , d'Auguste 3Iachart , de Léonor Jour-
dain, soutenue avec tant de chaleur par Jouy et parMille-
voye , eut réveillé, dans un intérêt d'humanité, quelque sou-
Yenir de cette belle production avortée en sa fleur; quand je
tentai de la rajeunir par un nouveau titre et par une préface
déjeune homme, qui donne la juste mesure de mon sincère
enthousiasme et démon mauvais style; en 1810 enfin, ily
avait cinq ans que le Dernier homme avait été imprimé , et
cinq exemplaires en avaient été vendus. Nous fumes beaucoup
plus heureux. ISous en vendîmes dix.
Le demeurant passa sans doute à la beurrière ou au pilon,
et revêt, selon toute apparence, en maculatures ou en car-
tonnages, les verset la prose que vous connaissez. Les livres
ont leur destinée : celait l'opinion de Terenlianus Maurus, à
qui Dieu fasse grâce, en faveur de cet excellent axiome, de
l'élégante insipidité et del'harmonieux ennui de ses préceptes.
88 REYUE DE PARIS.
Il restait encore quelque élan à espérer de l'impulsion des
journaux , qui n'étaient pas tout-à-fait tombés alors sous un
monopole honteux, à la merci de Imposition et de l'argent;
mais le servilisme qu'on leur reproche aujourd'hui était déjà
fort avancé en progrès. Ils s'étaient voués, pour la moitié, à
la culture de quelques renommées en germe, dont ils es-
péraient moissonner les fruits à leur maturité, et se faisaient
un soigneux devoir d'extirper autour d'eux tous les jets vi-
goureux qui menaçaient de retarder leur développement en
les pressant de leurs surgeons, ou en les couvrant de leur
ombrage. Dans l'autre moitié , il n'y avait pas un écrivain
d'esprit et de cœur qui comprît Grainville, et qui fût digne de
le comprendre.
Il n'était guère alors qu'un homme en France qui pût com-
prendre Grainville et se faire un glorieux devoir de tendre
une main protectrice au poète. C'était Napoléon , dont la pen-
sée fut à elle seule un poème immense, une vivante épopée ,
et dont Grainville venait de magnifier la gloire dans quelques
lignes sublimes, auxquelles les Alexandre et les César por-
teraient envie. La clientèle affamée de ses adorateurs à bre-
vet prit bien garde de les laisser parvenir jusqu'à lui. Ils
avaient pour cela trop d'intérêt à ne pas laisser prélèvera la
détresse du génie la dîme de l'adulation.
Trompé dans des espérances qui avaient toute la naïveté
d'une illusion de jeune homme , il paraît que le cœur du vieil-
lard se brisa. Grainville tomba dans une profonde mélancolie
qui fut suivie, dit-on, d'une fièvre sans sommeil et de quelques
accès de délire. Je le veux bien : il n'y a pas de mal à donner
une explication physique aux aberrations delà raison, et à ren-
dre notre corps matériel responsable des infirmités de notre
intelligence; mais cette insomnie de la douleur, mais ce dé-
lire du désespoir, ont quelquefois d'autres causes qu'une ma-
ladie accidentelle , et les âmes profondément souffrantes qui
s'y connaissent un peu liront assez avant dans ma pensée pour
que je puisse m'abstenir de la déployer tout entière. Quoi qu'il
en soit , le 1 ^"^ février 1 805 , à deux heures du matin d'une nuit
rigoureuse , au murmure d'un vent de tempête , Grainville
se leva pour>rafraîchir sa tète ardente aux intempéries de U
REVUE DE PARIS. 89
saison , parmi ses petits ifs et ses jeunes sapins. Après quelques
minutes de promenade au travers de ses plantations abandon-
nées et le long de ses murailles mal entretenues, il ouvrit
doucement la porte dont j'ai parlé, la referma ensuite avec
la même précaulion, et en mit la clef dans la poche de son
seul vêtement. Des jeunes gens attardés, qui passaient de
l'autre côté du canal , revenant d'une des folles soirées du car-
naval, virent alors un spectre assez étrange qui se glissait sur
le revers opposé , et un instant après , ils entendirent un bruit
pareil à celui d'un corps qui tombe. Le lendemain, quand les
bateliers arrivèrent à leurs travaux quotidiens, ils remarquè-
rent quelque chose qui flottait entre les glaces brisées, et ils
le ramenèrent du harpon qui arme la pointe de leurs longs
pieux. C'était Grainville.
Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'auteur du Dernier homme. Je
dois un article particulier à son livre, et j'espère que le lec-
teur ne m'en saura pas mauvais gré. C'est probablement la
dernière fois qu'il en est question dans notre littérature.
Ch. Nodibb.
A M. LE DUC D'ORLEANS,
EH Ï^Vl ENVOYANT MON AUTICLB DE LA RETOB DS PARIS DU sS JANVIER.
Loin de Paris , aux bords où le flot qui s'avance
Baigneles rocliers nus de la belle Provence ,
A Toulon , est un bagne, image de l'enfer,
Où le damné s'endort sur un chevet de fer •
Les jours y sont brûlés par des soleils torrides^
La jeunesse , en trois nuils, s'y crevasse de rides j
La vertu s'y fait crime , et le crime joyeux
Epouvante l'oreille et fait baisser les yeux.
Là vivent deux enfans, enfans de la nature ,
Qui ne comprennent pas la loi qui les torture,
Qui demandent encore au muet argousin
Quel sort les exila de leur Atlas voisin.
Us ont versé du sang ! une pensée amère
Leur disait qu'un bon fils venge toujours sa mère ,
Son père assassiné, ses parens morts. Hélas !
L'Évangile est encore inconnu sous l'Atlas ^
On y croit la vengeance une œuvre naturelle}
Jamais un Bossuet n'y sermona sur elle.
Estimons-nous heureux, chrétiens aimés du ciel,
Nous qui ne connaissons ni vengeance ni fiel,
Nous chrétiens qui savons, mieux qu'un fils du prophète^
Pardonner une injure à ceux qui nous l'ont faite}
Nous, experts sur le code et sur le droit des gens,
Envers des Africains soyons plus indulgens :
Les voilà donc au bagne en leurs jeunes années;
Orphelins sans patrons, existences fanées î
REVUE DE PARIS. 91
Par un soin généreux la raison du plus fort
Les condamne à la vie et leur sauve la mort :
Les voilà dans Tenfer; mais sur sa herse ardente
Cet enfer n'a pas mis le noir quatrain de Dante.
Sans doute de longs jours s"'y traînent à pas lents,
Sans doute un cri d'effroi sort des cacbots dolents j
Mais dans ces malheureux, coupables d ignorance^
Un seul rayon du Louvre infuse Tespérance 5
Un mot sur le sauvage à nos lois étranger
Brise sa lourde chaîne et rend son pied léger.
L'autre nuit, en songeant à ces âmes flétries,
Soucieux, je passais devant les Tuileries :
Vitres du Carrousel et vitres du jardin
Rayonnaient : je crus voir le palais d'Aladin.
On y dansait : le bal nVst pas une folie j
L'existence du pauvre au coup darchet se lie ;
L'argent du carnaval n'est jamais prisonnier}
Lorsqu'il descend du Louvre , il remonte au g renier .
Mais il est des douleurs, secrètes dans les villes,
Que ne guérirait pas lor des listes civiles:
Douleurs qui dans le corps allument un volcanj
Douleurs de liberté, de grabat, de carcan,
Qui n'arrivent jamais au riche dans sa fête;
Qui , surprises un jour par un œil de poète,
Emeuvent, si le doigt les grave sur vélin,
Ceux qiii prennent pitié de l'esclave orphelin.
Ainsi donc au milieu du carnaval profane,
A l'heure où, dans le bal, toute rose se fane,
Le château m'éclairantde son dernier rayon ,
Je fis , au Carrousel, ce placet au crayon :
Duc d'Orléans, je sors des lointaines provinces.
Et j'ignore comment on écrit à des princes;
Mais cet art de la cour, que je n'ai pas appris,
Ici serait oiseux, car vous m'avez compris.
Il faut que votre voix brise une double chaîne j
Yous serez plus joyeux à la fête prochaine.
Un mot tombé des lieux d'où le bonheur descend
Fait le prisonnier libre, et le crime innocent.
Votre lèvre a toujours conseillé la clémence.
En ce temps où le bal finit et recommenc« ,
32 REVUE DE PARIS.
Excepté moi, qui songe à des sujets hideux?
Je suis seul aujourd'hui, demain nous serons deux.
Paris , ce 29 janvier 1835.
( i) Le prince sVst vivement intéressé à celte affaire ; des renseigne-
mens ont été sur-le-champ demandés au ministère de la justice, et tout
fait espérer une satisfaisante et prochaine solution.
LA MAISON DE LA PLAINE.
I.
Teis la fin du bel été qui \ient de s'écouler , j'étais allé à
la campagne chercher , dans le calme et près de l'amitié , le
meilleur des remèdes à une santé bizarrement altérée, pour
laquelle le savoir et l'expérience avaient en vain épuisé leurs
ressources.
La journée avait été chaude et lourde ; il était sept heures,
et , assis en lace d'une belle pelouse sur ces bancs de jardin à
arabesques de fonte, nous aspirions, dans le silence du bien-
être, l'air plus agité qui commençait à bruire dans le feuil-
lage , et nous contemplions au ciel de grosses masses grisâ-
tres dont le soleil, malgré toute sa puissance à son coucher,
ne pouvait rougir que les flancs. Mais depuis qu'on a perfec-
tionné le service des postes , quelle est la solitude où une
lettre ne puisse venir vous parler d'affaires? Il m'en vint une
qui m'annonçait que le lendemain , de très-bonne heure , ma
présence était nécessaire à Paris; il fallait donc partir, partir
à l'instant même. Toutes les petites voitures du pays avaient
fait leur dernier voyage de la journée; c'était du moins une
consolation dans mon chagrin. J'échappais à la monotonie
des cahots prévus d'une roule qu'on sait par cœur, et du
trot imperturbable dun pauvre cheval que la fantaisie de
galoper ne prend jamais.
Le seul moyen de me rendre à l'appel qu'on me faisait
était donc d'aller à pied jusqu'à Villeneuve-Sainl-George, et
d'y espérer une diligence , ou de continuer le voyage pédes-
tre jusqu'à Charenton , à travers les deux lieues et demie do
94 REVUE DE PARIS.
la plaine inhabitée qui s'étend si tristement à la droite de la
Seine.
Pendant cps calculs de probabilités , les dames exprimaient
ces craintes qui donnent du prix à tout ce qui sort des Toies
Tulgaires et sent tant soit peu l'aYenture. Une demi-heure
s'était écoulée ; la nuit tombait ; le vent balayait les nuages
que d'autres remplaçaient. La châtelaine apporta au voyageur
conyalescentune de ces innocentes cannes à dard fabriquées
à Plombières, et qui n'ont jamais figuré en cour d'assises.
Après les serremens de mains et les recommandations in-
quiètes (car tout est danger pour l'amitié) , après les mots:
A demain! répétés de part et d'autre , je partis , guidé par
un ami, à travers les prairies qui abrègent la route, et une
demi-heure après l'avoir quitté , j'étais arrivé aux premières
maisons de Yillen eu ve, rafraîchi dans ma marche rapide par
quelques larges gouttes auxquelles j'avais offert mon front
malade et brûlant.
Déjà s'éteignaient tous ces bruits que le travail du jour
éveille dans les champs, et que le soir réunit un instant sur les
points habités pour les endormir quelques heures. Près de
la porte des maisons étaient assis , ou se reposaient, l'épaule
appuyée contre le mur, quelques causeurs plus intrépides,
répétant les on dit semés sur la grande route par les conduc-
teurs de diligences ; car les conducteurs des petites voitures
ne pénètrent pas assez dans Paris pour donner un haut cré-
dit à leurs nouvelles. J'eus bientôt appris que, jusqu'au lende-
main matin , je n'avais à espérer aucun moyen de transport.
Mon parti était pris; je souhaitai une bonne nuit à tous ces
braves gens qui allaient se coucher, et je me lançai brave-
ment dans la solitude qu'il fallait traverser.
Aux premiers inslans d'une course qui doit se prolonger,
le corps est toujours ferme et droit, la poitrine tendue et
élargie, le pas assuré et retentissant; mais quand on se sent
bien seul , surtout quand il fait nuit , bientôt les bras pendent
aux côtés avec plus de mollesse, la pensée devient moins
vive et le pas moins rapide. Pour m'arracher à la séduction
de cette langueur , il ne fallut rien moins que les violentes
rafales qui courbaient presque jusqu'à mon chapeau gris les
REVUE DE PARIS. 95
branches des arbres de la roule, et la pluie , que le vent plus
rapide me cinglait au visage. Ce combat contre l'orage a ses
plaisirs , et je m'y préparai , comme tous les lutteurs , en
boutonnant mon habit jusqu'au cou. Mais de ces promesses
de tempête , je n'eus que deux ou trois ondées, et le concert
bruyant des vents déchaînés qui allaient, aussi prompts que
la pensée, du point où j'étais aux lieux que j'avais quittés.
Cependant je marchais toujours , et enfin j'aperçus à ma
droite la première maison qui s'offre au voyageur au milieu
de la maussade fertilité de celte plate campagne. Je la con-
naissais, cette maison; je l'avais remarquée, et tout le monde
la remarquait, car elle était inhabitée , là , toute seule , toute
triste ; et , hors des villes , une demeure abandonnée est une
ruine encore debout qui attend , pour tomber , que la tra-
dition populaire se soit emparée de son histoire.
Vous verrez bien des châteaux , de brillantes villes, sans
questionner le passant ou le conducteur ; mais que du coin
où , voisin peu communicatif , vous vous abritez contre les
caquetages de voitures , vous aperceviez des débris, des traces
d'abandon , aussitôt vous provoquez le compagnon que vous
n'aimiez pas , et il faudra qu'il parle bien long-temps avant
que vous trouviez qu'il en ait dit assez. Qui de nous se sou-
vient d'une seule des maisons de ce vilain village qui cou-
ronne les hauteurs d'où l'on domine Bicétre? Et qui de nous
ne se rappelle celle grille de fer noir qui ne s'ouvre plus ja-
mais sur une avenue tout encombrée des hautes herbes et
des branches que bien des hivers, biens des orages, ont fait
tomber des grands arbres qui la bordent? Qui ne voit encore
ce château sombre , si retiré dans sa tristesse que les vitres
en sont encore entières ? Quel homme a passé par-là sans
avoir retenu ce récit qu'on ne lui a dit qu'une fois , cl qu'il
retiendra toujours : «Celait là le vaste domaine d'une riche
famille dont la forlune était le plus sûr patrimoine des mi-
sérables habitans de ce pays • La révolution de quatre-vingt-
treize arriva; les lâches ingrats traînèrent à Paris, sur une
charrette , leur bienfaiteur , et revinrent le lendemain voir
sa tête pendant à la main du bourreau. On ne sait par quelle
circonstance le château fut préservé de la confiscation. Ses
96 REVUE DE PARIS.
nouveaux maîtres étaient alors absens ; plus tard ils revinrent ,
mais ils ne voulurent ni habiter ni vendre une maison mau-
dite. Ces portes, qui se sont refermées sur un crime, ne doi-
vent plus s'ouvrir ; les bienfaits sont taris , mais le château ,
d'où ils venaient au village , reste debout. C'est le monument
d'iine vengeance qui s'est déjà transmise à deux générations;
c'est le lit d'un beau fleuve que la colère de Dieu a desséché ,
et dont le sable ne doit plus rien produire.
Mais la maison dans la plaine de Villeneuve ! J'y reviens,
et laissez-moi vous dire comment elle était alors ; car au mo-
ment où je vous écris ces lignes, les maçons y ont porté leur
marteau, leur truelle, leur plâtre blafard ; ilnemanque plus
qu'une couche de gros jaune pour tout effacer, traces du
temps , souvenirs du drame.
Cette maison est la seule qui s'offre à droite le long de ces
deux énormes lieues qui séparent Maisons de Villeneuve-
Saint-George. Vers le milieu du chemin , un peu au-dessus
de l'avenue de Choisy , elle élève ses deux étages à trois
croisées. A travers les carreaux verdàtres , on aperçoit du
chemin les papiers de tenture, simples, maispropres encore,
qui tapissaient les deux chambres dont se compose chaque
étage , et dont chaque croisée indique la largeur , car la
dernière à gauche laisse voir l'escalier qui occupe presque
un tiers de cette demeure. Rien qu'à jeter un regard en pas-
sant , tout le monde dira : Ce n'est pas là une ferme , une
maison de paysan , l'ermitage d'un petit bourgeois ; car il
n'y a là ni la place des inslrumens de travaux rustiques , ni
]& misère du journalier , ni aux environs l'herbe et les bois
que veut le Parisien qui , le dimanche , cherche la nature.
Ces murs nus ne semblent se montrer au piéton qui chemine
que pour lui faire dire : Mon Dieu ! comme on est seul ici !
C'est ainsi que, pendant la nuit, le battement léger d'une
montre fait mieux entendre le silence.
Comme pour isoler encore cette retraite dans cette vaste
solitude, une muraille, qui l'enclôt de toutes parts, forme
à l'entour une espèce de chemin de ronde; seulement le
rectangle de moellons s'alonge un peu vers la gauche pour
comprendre dans son enceinte un petit bâtiment où l'on peut
REVUE DE PARIS. 97
exiler les importuns du dedans, comme la muraille repousse
ceux du dehors. Là mainlenant tout est mort ; mais on sent
qu'on a voulu s'y faire une vie close , une vie qui s'appartint,
qui ne reçût rien des autres, parce qu'elle avait assez de haine
ou d'amour pour se nourrir.
J'étais donc arrivé devant celte maison que j'avais si sou-
vent regardée de la voiture ; un peu fatigué , mais maître de
moi-même et de mou temps , je voulus me reposer et vins
m'asseoir contre la muraille. De l'angle gauche contre lequel
j'étais appuyé, j'avais presque devant moi ces lignes de gros ar-
bresquidessinentdeloinlecherain deChoisy ; leurslêies touf-
fues , agitées par la bourrasque, se baissaient , se relevaient,
tantôt toutes à la fois, tantôt avec de longues ondulations,
comme un grand rideau que secouerait la main d'un génie
capricieux ; de l'autre côté , je voyais s'effiler sur les éclair-
cis grisâtres du ciellesarbres maigres d'une route plus jeune,
et je me rappelais que ces voies avaient été ouvertes par
Louis XV pour aller voir 31 «i^ de Pompadour. Pouvoir faire
tracer, aplanir, planter une route pourvoir sa maîtresse une
demi-heure plus tôt , c'est beau ! et cependant à cet amant
heureux il n'a fallu qu'une volonté, qu'un ordre; mais si
Jacques prolonge quinze fois sa veillée pour donner à celle
qu'il aime une bague d'argent , Jacques a plus de dévoue-
ment que Louis , Louis n'aime pas si bien que Jacques.
Devant moi ce tableau, au-dessus le ciel avec ses grands
mouvemens des nuages ; derrière , ce lugubre bâtiment que je
pouvais voir, à demi-couché comme je l'étais, en renversant
ma tête, et tout autour le bruit du vent qui grondait dans la
plaine et sifflait à l'angle de la muraille. La rêverie est bonne
ainsi ; une histoire à entendre est meilleure encore. A défaut
de narrateur j'interrogeai mes souvenirs sur cette maison,
les récils incomplets que j'avais sollicités , f^l je me refis la vie
de ceux qui étaient venus là chercher l'oubli qu'ils ont si bien
trouvé.
IL
Il y a six ans à peu près , à l'extrémilé septentrionale de l'île
Barbe, à Lyon , on voyait tous les matins , à huit heures, en-
2 9
9S REVUE DE PARIS.
trer dans une petite maison, louée toute meublée, une femme
de cinquante ans environ. A son costume, à son exactitude
matinale, aux diverses commissions qu'elle faisait chaque
jour, on aurait pu facilement reconnaître une femme de mé-
nage, si sa discrétion, juste au niveau de celle de ses pareilles,
avait pu laisser un doute à toute personne qui l'avait vue une
fois; et M'"" Racine était vraiment assez excusable si sa ré-
serve était moins grande que celle d'une femme de chambre
ou d'une cuisinière : par ses fonctions ambulantes , pénétrant
dans plus de mystères domestiques, elle avait plus d'occasions
d'être provoquée par des curieux intéressés , et pouvait plus
agréablement varier ses récits. Quoiqu'elle sût avec bonheur,
à ce qu'elle avait vu, ajouter les créations d'une imagination
fréquemment mise en jeu, elle n'avait que médiocrement sa-
tisfait l'attente des voisins qui l'avaient interrogée sur le maî-
tre qu'elle 'servait trois heures par jour; cependant M. Der-
vant était un homme que l'on pouvait désirer connaître , sans
être poussé par une impertinente curiosité. Ce n'était pas le
sentiment qu'il excitait, lorsque tous les jours, vers deux
heures , vêtu de la manière la plus simple , mais avec une ex-
trême propreté, il sortait de sa petite maison, presque tou-
jours un livre à la main. Sa taille élevée et souple avait de loin
un air d'aristocratie anglaise ; mais l'aisance de sa démarche,
la grâce de ses manières, le faisaient réclamer comme com-
patriote par tous les curieux de l'île Barbe. D'un autre côté,
M"'e Racine affirmait que tous les malins elle trouvait sur sa
table de nuit des livres en langue étrangère, dont quelques-
uns avaient été reconnus par elle pour anglais, à leur carton-
nage gris et à leur dos en toile. On l'avait aussi entendu parler
italien en faisant l'aumône à l'un de ces enfans qui chaque
année émigrent du Piémont ou des campagnes de Milan, et
il aurait pu , en effet, appartenir à l'Italie par ses cheveux
encore bien noirs, malgré quelques filets d'argent qu'au so-
leil on aurait pu prendre pour un reflet brillant de leur lus-
tre. Cependant aucun accent n'altérait sa voix, plus douce
que sonore, qui plaisait par cela même qu'en le croyant on
s'attendait à des sons plus mâles ; comme on aimait sa main ,
petite et blanche, quoiqu'elle parût un instrument trop fai-
REVUE DE PARIS. 99
ble pour la vigueur qu'annonçaient les autres proportions de
son corps. Les traits de son visage n'avaient rien de remar-
quable ; mais la pâleur souffreteuse qui les voilait leur prêtait
un charme qu'ils n'auraient peut-être pas eu dans la joie; et
sans le caractère de bienveillance empreint dans ses regards,
on aurait cru qu'il y avait du dédain dans un fréquent sourire
qui abaissaitles coins de sa bouche.
Qui était-il? d'où venait-il ? Mme Racine n'avait jamais
trouvé une seule lettre dont elle pût interroger le timbre; les
dépenses dont il la chargeait étaient extrêmement modestes
et trahissaient une fortune plus que médiocre. Mme Racine
n'en jugeait pas moins qu'il appartenait à une bonne famille
et avait reçu une parfaite éducation, parce qu'il ne lui parlait
jamais qu'avec une extrême politesse , que ses ordres avaient
toujours quelque chose d'une demande, et que dans ses re-
proches on voyait la crainte d'affliger. On savait qu'il connais-
sait fort peu de monde à Lyon, et ne se rendait que rarement
dans quelques maisons d'élite, où cependant l'appelaient de
fréquentes invitations. Ses promenades se dirigeaient presque
toujours vers des lieux solitaires et se prolongeaient fort tard.
Plusieurs fois on l'avait vu assis la nuit au plus haut point de
Fourvièresou de la Croix-Rousse, tenant ses regards triste-
ment attachés sur la grande cité endormie. IS'ul incident ne
troublait l'uniformité de sa vie. Parune soirée d'été cependant
il était rentré une fois beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, ra-
mené par une voiture de place ; le cocher avait dit à quelques
voisins assis devant leur porte qu'il avait chargé ce bourgeois
sur le bord de la Saône, au moment où il sortait de la rivière.
On s'informa, et voici le récit qui courut; mais bien des gens
n'y croyaient pas.
A l'un de ces derniers instans d'un beau jour où l'on se
hâte de profiter d'un ciel moins brûlant, d'un air que rafraî-
chit la brise, M. Dervant traversait le pont suspendu de l'île
Barbe; devant lui marchaitune jeune mère tenant par la main
un enfant dont les grâces et la gaieté babillarde avaient attiré
l'attention du promeneur. Tout-à-coup l'enfant pousse un cri;
à travers les tringles qui rattachent le pont à la grande chaîne,
il venait de laisser tomber un jouet de bois dont sans doute
100 REVUE DE PARIS.
il faisait ses délices, car il en accompagna la chute de ses lar-
mes et de ses cris. Presqu'au même instant, de l'autre côté
du pont, la Saône retentit et écuma sous un corps qui s'y pré-
cipitait. Dervant reparut après deux ou trois secondes, et at-
tendit au fil de l'eau le jouet que le courant lui apporta. Lors-
qu'il voulut regagner le bord, il fut facile de Yoir qu'il n'était
pas excellent nageur; ses habits embarrassaient encore ses
mouvemens, et ceux qui, du pont ou de la rive, contemplaient
ses efforts virent avec plaisir une barque aller à lui et lui
épargner la moitié de son pénible trajet. Lorsqu'il sortit de la
barque, la jeune mère était là qui l'attendait; lui, présenta
le jouet à l'enfant qui le regardait d'un air étonné; et quand
elle lui dit d'un ton de doux reproche : Quoi ! monsieur, ris-
quer votre vie pour si peu de chose ! il répondit seulement par
un ah! dans lequel il y avait contre lui-même une indéfinissa-
ble ironie.
Le lendemain, Dervant sortit comme à l'ordinaire.
m.
Nous concevons mal , à Paris , ces existences calmes et re-
tirées qui se renferment encore dans les petitesvilles de pro-
vince ou dans les faubourgs des grandes cités. Ici nos projets
sont continuellement dérangés par le bruit des plaisirs des
autres ou le retentissement des choses publiques. Là, l'é-
goïsme , disent les malveillans , la modestie , prétendent les
optimistes , la sagesse , affirment les gens blasés , a tellement
encaissé la vie, que rien du dehors n'en peut troubler les
mouvemens égaux.
Cette vie que nous aimons à voir sur le théâtre ou dans
les romans, mais que nous repousserions commeun supplice,
était celle que menait , depuis près de trente ans , M. Trémy,
professeur émérite. Depuis le commencement du dix-neu-
vième siècle il n'y avait eu pour lui qu'une révolution , ce fut
le jour où il cessa défaire sa classe pour jouir de sa retraite.
Plus d'une fois encore , à huit heures du matin . il prit instinc-
tivement ses cahiers et son parapluie , et quand en embras-
sant sa femme pour lui dire adieu, il la voyait sourire d'ua
REVUE DE PARIS. 101
air malin en regardant ses préparatifs , alors il s'apercerait de
sa distraction, resserrait son parapluie dans son étui avec
tout le soin qu'on donne à un yieil ami, et replaçait sur les
rayons de noyer de sa bibliothèque ses (résors de bon goût
et de savante critique. Mais c'est surtout pour ces hommes
de pureté et d'innocence que la Providence est bonne et dou-
ce : en échange de l'habitude qui lui était ôtée , il lui fut
donné une affection qui vint se placer immédiatement au-
dessous de sa tendresse pour M'"» Trémy.
Yers l'époque où le bon professeur se vit condamné au si-
lence ,un matin , il venait de déjeuner avec sa femme , et
prenait au coin du feu un instant de récréation en causant
avec elle, quand la vieille Madelon , leur ôonne, qui les avait
TU marier , entra en disant : « Monsieur , une lettre ! — Une
lettre! » C'est qu'une lettre donne toujours un petit mouve-
ment d'émoi à ceux qui n'en reçoivent que rarement. Trémy
regarda le timbre avec une sorte d'inquiétude : Villefranche I
« Mais tu n'y connais personne.
— !Von. » Trémy décacheta lentement la lettre , parcourut
la première page, retourna le feuillet, dit avec un soupir de
soulagement: « C'est de Villon I» et plus tranquille , il lut
ce qui suit:
« Mon bien-aimé et honoré maître,
» Depuis deux ans je n'ai pas été à Lyon vous voir ; je no
» vous ai pas écrit. Peui-ètre m'avez-vous accusé d'oubli et
» d'ingratitude : vous auriez eu tort. Je me suis éloigné ds
» vous, parce que j'étais malheureux, bien malheureux , et
» qu'à l'horrible douleur qui me frappait rien ne pouvait
» être un soulagement, pas même votre inaltérable bonté ,
» vos conseils et vos exemples de résignation. Il y a deux
» ans, mon père... Laissez-moi prononcer ce nom, que je
» n'oserais vous donner en vous parlant, mais que j'ai da
» bonheur à écrire... »
— Ce bon Villonl dit le vieil helléniste en passant sur son
front sa main qui effleura son œil avant de reprendre le papior.
(t II y a deux ans , Séraphine est morte ! »
2 9.
102 REVUE DE PARIS.
— Ah , mon Dieu , s'écria M™^ Trémy , dont les deux mains
se posèrent sur le genou de son mari , et dont le regard ne
quitta plus son œil humide , qui lisait plus yite que sa Yoix ne
pouvait prononcer.
« Tous savez si je l'aimais, si j'étais aimé d'elle, puisque la
» force de notre amour avait trouvé grâce à vos yeux pour la
» liaison qui nous unissait. Alors Roanne m'est devenu odieux,
» et je suis venu m'élablir à Villefranche. On me disait qu'ici
» mes souvenirs seraient moins cruels et qu'ils s'effaceraient
» peu à peu : on me trompait. Séparé d'elle par toute la dis-
» tance de la terre au ciel , depuis deux ans, mon bon maître,
» oh! j'ai cruellement souffert. »
— Moi sans toi! dit Trémy, cessant de lire et sans regar-
der sa femme. Celle-ci posa, sans pouvoir rien dire, sa tète
sur l'épaule de son mari, qui, après quelques instans, con-
tinua.
« Maintenant, j'ai à vous annoncer une autre nouvelle que
» votre vieille affection vous fera regarder peut-être comme
» plus mauvaise encore. Tous rappelez -vous le temps où j'é-
» tais votre élève , où vous nous parliez de la vie où nous al-
» lions nous élancer, et qui bientôt se clorait pour vous! Eh
» bien ! j'ai quarante ans , et ma part est complète : c'est moi
» qui meurs le premier, n
— Ah , le pauvre enfant ! sanglota Trémy , qui ne pouvait
plus s'arrêter.
« Je ne vous enverrai cette lettre que lorsque ma triste
» science de médecin m'aura appris que vous pouvez vous
» épargner le chagrin de me répondre. Ai-je d'ailleurs besoin
» d'une lettre pour savoir que vous acceptez le dépôt que je
» vous confie, Marie , ma fille , l'enfant de Séraphine, que
» mon cœur, rétréci par un amour et une douleur sans fin,
» n'a peut-être tant aimée que parce qu'elle ressemblait à sa
» mère ? Vous le savez, Marie n'a pas de famille ; ils l'ont tous
» repoussée , parce que Séraphine m'aima plus que son de-
» voir. Ma bonne madame Trémy, Marie partira demain;
» ouvrez-lui vos bras : elle vous connaît déjà ; je lui ai sou-
» vent parlé devons. Youlez-vous être sa mère adoptive? »
— Oh! oui, je le veux! dit la bonne vieille qui sanglotait
REVUE DE PARIS. 103
aussi; n'est-ce pas , Tre'my ? dis. — Oui, ma femme, oui, et il
lut encore :
« J'ai vendu tout ce que j'ai , même ma bibliothèque , mon
» bon maître, excepté un prix que tous m'avez donné; c'est
» le seul souvenir de moi qu'aura Marie. Par cette vente , j'ai
» réalisé 600 francs de rente; c'est toute la fortune de ma
» pauvre enfant. La personne qui vous la conduira vous re-
» mettra le titre de cette rente et une lettre qu'avant de mou-
» rir je vais écrire à Marie. Cette lettre , elle ne devra la lire
» que lorsqu'elle aura atteint l'âge de sa majorité. Jusqu'à ce
» moment , écoutez-moi bien , bons amis , etpardonnez-moi de
» parler ainsi ; jusqu'à ce moment elle ne doit pas se marier;
D je le défends de mon lit de mort.
» Me voilà plus tranquille. La certitude que vous accep-
» tez les devoirs que je vous lègue adoucit mon regret de n'a-
» voir pas assez résisté peut-être au mal qui devait me rap-
» procher deSéraphine. Adieu, vous près de qui j'aurais trouvé
» des consolations, si j'avais consenti à être consolé. A ma
» fille maintenant votre tendresse ; à elle aussi la bénédiction
» de son père, si elle sait vous aimer. Adieu encore; je
» croyais vous quitter pour elle avec moins de regret : c'est
» que vous avez été bien bons pour moi et que vous allez
» l'être encore pour Marie. Une dernière fois, adieu, père;
» adieu, mère. »
Depuis cette lettre, depuis que Marie, en pleurant au sou-
venir de son père qu'elle ne devait plus voir, souriait aux
caresses des deux vieillards, cinq ans s'étaient écoulés jusqu'au
moment oùDervant vint se réfugier à l'île Barbe. Marie avait
dix-neuf ans; sa taille moyenne, mais bien prise, ses cheveux
noirs séparés en bandeau sur son front, son teintun peu brun,
mais au travers duquel la fraîcheur de l'âge et de la santé fai-
sait briller son coloris , son œil vif et doux , tout cet ensemble
pouvait bien être un objet d'adoration pour les deux Trémy,
mais n'avait pas assez d'éclat pour attirer à elle les regards et
les cœurs. Aussi Marie vivait dans le calme de sa famille d'a-
doption, sans bonheur, mais sans désirs et sans regret, croyant
que la vie devait être ainsi faite, qu'à elle il appartenait de
consacrer toutes ses facultés aux deux amis de son père, que
104 REVUE DE PARIS.
plus tard un autre dévouement viendrait récompenser le sien
pour la faire vieillir tranquille à son tour. Mais dans ces figu-
res sur lesquelles l'œil glisse sans s'arrêter, il peut y avoir des
richesses de physionomie ignorées ; au fond de ces caractères
qui semblent se peMre dans les nuances communes, il peut
y avoir des trésors d'affection et de dévouement : car la femme
doit avoir aussi sa pudeur de visage et d ame; il faut qu'elle
ait des regards qui soient pour un seul, des sentimens qui n'é-
cloront que pour un seul et près d'un seul. Celle-là, voyez-
vous , sera la bien-aimée.
lY.
Un an s'est écoulé encore: Dervant, tel que vous le con-
naissez , frappe à la porte d'une maison simple de Perrache ,
et la vieille Madelon vient lui ouvrir. — Bonjour, monsieur
Dervant! lui dit-elle avec ce ton tout particulier que pren-
nent les vieilles filles pQur les visiteurs qu'elles aiment; bon-
jour, monsieur Dervant ! JM'"*^ Trémy est sortie ; monsieur est
sur ses livres ; mais entrez au salon, vous trouverez M"e Ma-
rie qui travaille près du feu , car il ne fait pas encore chaud
aujourd'hui, n'est-ce pas , monsietir Dervant?
— C'est vrai, ma bonne Madelon. Et Dervant entra dans
le modeste salon où il aperçut Marie , qui , pour échapper à
l'action trop vive du feu, s'étaitabritéederrièrele chambranle
de marbre de la cheminée , tandis que ses pieds reposaient
sur le bâton d'une chaise plus petite tournée vers le foyer.
Ce fut là que Dervant vint s'asseoir après un salut amical.
Les premiers instans de leur entrelien n'auraient été que
des lieux communs , si toutes ces questions , toutes ces ré-
ponses qui sont la plupart du temps des formules convenues
n'avaient été dictées par un intérêt sincère. Au bout de quel-
que temps , Dervant parut plus grave , et son œil , sans rien
voir, s'arrêtait sur les fantasques figures de la braise enflam-
mée. Marie respectait sa rêverie , et le silence régna quelque
temps. Puis enfin et comme avec un effort : « Je suis bien
aise de vous trouver seule , mademoiselle, dit-il, car j'ai à
TOUS parler.
— A raoi 1 Et elle souriait.
REVUE DE PARIS. 105
Oh , ne riez pas ! c'est bien sérieux ce que j'ai à tous dire.
Toyez, je n'ose vous regarder; ne seutez-\ous pas que ma roix
tremble ?
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc , monsieur Dervantî
— J'ai découyert un secret qui est à vous, qui est à moi, et
quenous ignorions tous deux : nous nous aimons.
Marie souriait encore. — Vraiment? dit-elle.
— Ne cherchez pas à tous donner le change ; ce n'est pas
de l'amitié , ce n'est point de l'intimité : c'est de l'amour.
Marie ne sourit plus , et son front tout rouge s'appuya sur
le coin de la cheminée.
— Amie, continua Dervant en mettant sa main sur la
main que Marie avait laissée tomber sur son genou, si ju
vous avais aimée seul, j'aurais pu me taire; maisvousm'aimez
aussi, et j'ai dû vous éclairer. Ne voyez dans mes paroles ni
présomption, ni fatuité; vous m'aimez, Marie; le savez-vous?
— Hélas! non. Dans la retraite om j'ai vécu, dans la sim-
plicité des affections qui se sont partagé mon ame, comment
aurais-je pu deviner ce que vous-même n'avez pas vu tout de
suite? Depuis que je vous connais, j'ai du plaisirà me trouver
avec vous; votre entretien m'intéresse , votre approbation me
touche; je crains de vous déplaire; il me semble qu'en votre
présence ma conscience est plus éveillée.Estcepourtout cela
que je vous aime?
— Ilyaplusencoretnevousêtes-vouspasaperçuequedepuis
six mois mes visites sont devenues plus fréquentes; que cha-
que fois que nous nous voyons, un hasard toujours heureux
nous place l'un à côté de l'autre , à la maison, à la promenade,
au spectacle? Si je discute une opinion, avec un modeste si-
lence votre regard vient me dire : C'est comme vous que j«
pense. Si vous parlez , avant d'avoir achevé votre pensée , vo-
tre œil vient chercher le mien qui déjà l'attend. Me croyei-
Tous maintenant quand je vous dis : Nous nous aimons?
— Vous ne m'avez encore parlé que de moi.
— C'est que pour vous seulement l'ombre d'un doute pon-
rait exister. Moi j'ai bien interrogé ma conscience, j'ai sondé
mon cœur, et j'ai reconnu cet élan qui me portait toujours
Ters vous, cet instinct qui faisait entrer comme un besoin
106 REVUE DE PARIS,
votre présence dans ma vie de chaque jour , vous plaçait dans
mes calculs d'ayenir, etpeuplait de yotre souvenir toutes mes
rêveries, tous mes songes. Un grand chagrin surtout a fini
de m'éclairer. Vous rappelez-vous cette soirée où M. Trémy
avait désiré que je vous présentasse avec lui? Tous dansiez,
et moi, mes cheveux qui grisonnent, m'empêchaient de par-
tager vos plaisirs; mais quand mon œil pouvait pénétrer à
travers la folle jeunesse , je suivais tous vos mou> emens. Le
plus souvent, retiré dans une salle voisine, j'attendais que la
fin du quadrille vous y ramenât; je savais l'instant où vous al-
liez venir, et j'étais toujours le premier que votre œil aper-
çût. La nuit était déjà avancée, et vous m'aviez fait le sacrifice
d'une contredanse , car je vis bien que c'était pour moi que
vous restiez. De loin nous regardions l'heureuse figure de
M. Trémy qui avait trouvé à se placer à un whist; vous me
parliez de lui , de sa tendresse pour vous, qui déjà s'inquiétait
de l'avenir. Tous me racontiez qu'il vous avait dit dans la
soirée, en tournant autour de vous pour vous voir dans votre
robe de bal : «Iln'est pas temps encored'ysonger,maisquand
tu aurais vingt et un ans, nous choisirons un bon mari, un
homme lettré, et tu me donneras , pour les élever, pour les
instruire, de beaux petils-fils. »
Tout cela, Marie, vous me le racontiez avec naïveté, et
moi, en vous écoutant, j'avais été obligé de m'appuyer sur
la table placée à côté du divan où nous étions assis, car une
lame aiguë venait de me percer la poitrine. A ce projet d'un
bonheur où je n'entrais pour rien , à cette image d'enfans que
vous donneriez à un autre , mon cœur se soulevait comme
d'une injustice , comme d'un vol. Quelques instans après il
fallut vous quitter, et quand je fus seul dans le silence de la
nuit, je me demandai : D'où me vient cette douleur que j'em-
porte avecmoi?Il fallut bien me répondre: C'est que je l'aime!
— Et cela vous a fait mal ?
— Oui , car j'ai ajouté aussitôt : Elle m'aime aussi.
— Ce serait donc un malheur?
— Je le crains, Marie; et comme je crois que les affections
ont leurs devoirs de probité comme les affaires de la vie, je
suis venu vous avertir.
REVUE DE PARIS. 107
— Mais TOUS êtes plus pâle, el votre Toix a des sons que je
n'ai pas encore entendus.
— C'est que je dois vous dire, Marie , de ne pas m'aimer,
car je suis maudit.
— Mon Dieu, qu'ayez-vous donc fait?
— Oh, ne relirez pas votre main! Depuis l'âge où m'est ve-
nue ma première pensée sérieuse, je n'ai eu qu'un but, ce-
lui d'être honnête homme , d'obtenir l'estime de tous , et j'y ai
réussi, Marie, je vous le jure; mais cette estime stérile n'a
compensé aucun des mécomptes d'une vie qui m'a paru bien
longue. Une fatalité qui a toujours pesé sur moi a empoi-
sonné toutes les sources où j'ai cherché le bonheur. Mes ami-
tiés ont été trahies : dans ceux qui m'appelaient ami, je n'ai
trouvé, aux jours d'épreuve, que des compagnons de plaisir
à qui j'ai plu heureux , insouciant, et dont j'ai du m'éloigner
pour garder deux ou trois illusions, quand la lèpre du mal-
heur a commencé à atteindre mon ame. J'ai aimé d'amour
aussi , et quand je livrais mon cœur tout entier, je ne rencon-
trais que le vide, la légèreté, l'affectation, et je retombais sur
moi-même avec dégoût. Je mis l'activité de mon esprit, le
reste de ma fortune à faire quelque bien : ce bien fut oublié,
calomnié; des gens qui jn'aimaient auparavant payèrent mes
services par des plaintes qu'on écouta. Alors bien des fois je
songeai qu'il est doux de se reposer dans la mort. Vous fré-
missez , pauvre enfant 1 vous n'avez donc jamais pensé que ce
bien qui nous est promis à tous est si grand que Dieu nous en
a donné chaque jour comme un avant-goût dans le sommeil
de notre vie; et que sur les vingt*quatre heures que nous me-
sure le soleil, sa bonté nous permet d'en mourir quelques-
unes.
— Ah, monsieur Dervant, quelles funestes idées!
— Rassurez-vous, Marie, jamais je n'accueillerai le sui-
cide, quoique je pense qu'il ait menti celui qui a dit que Dieu
mesure le vent à la toison de l'agneau. 3Iais la nature sembla
venir à mon secours; un mal silionua ma poitrine, brûla mon
cerveau; les médecins, dans leur impuissance, me conseillè-
rent les voyages. Ma fortune ne me les permettait plus. Je
partis cependant pour cacher à l'intérêt fatigant des demi-
lOS REVUE DE PARIS.
amitiés les progrès d'une maladie que j'acceptais, et dont je
ne voulais pas reculer le terme. On m'avait ordonné l'air du
Midi, je crus avoir assez fait en venant jusqu'ici. Je laissais
faire son œuvre au temps quand , il y a plus d'un an , le hasard
m'a rapproché de vous , et par vous a redonné une saveur à
ma vie.
— Vous étiez donc moins malheureux?
— Ah! oui , à vous aimer ainsi sans le savoir , à me retrou-
ver chaque jour près de vous sans calcul, je me réconciliais
avec l'existence.
— Pourquoi renoncer à ce qui vous fait du bien?
— Il le faut, car si vous alliez m'aimer comme moi je vous
aime, vous entreriez dans la contagion de ma fortune. Qu'ai-
jeà vous offrir? Un cœur ûélri ! Sais-je si le mal que j'ai laissé
marcher s'arrêtera? J'ai trente-six ans, à peine enavez-vous
vingt, et tout en moi est bien plus vieux que mou âge. Ma
fortune est détruite , j'ai conservé à peine de quoi suffire à la
plus stricte éuonomie. Voilà mon sort, à qui oserais-je dire :
Prenez-en la moitié?
— J'avais bien pressenti que vous aviez souffert, mais je
ne savais pas que vous eussiez éprouvé tant de douleurs. Quoi l
toujours malheureux?
— Toujours.
— Mais vous aussi, comme moi, vous croyez que Dieu est
juste; il vous doit votre part de bonheur : vous avez peut-être
bien fait d'attendre.
— Telle est ma superstitieuse foi au malheur que je ne di-
rai pas un mot pour que vous m'aimiez. J'entrevois le ciel ,
et je n'ose lever la têlCc
— Vous qui avez le cœur généreux, dites-moi, n'est-ce pas
une belle part que celle de la femme que Dieu charge de por-
ter le calme à une ame malade , de briller comme sa bonne
étoile après l'orage, et de lui annoncer la bonne nouvelle que
sa paix est faite avec le ciel?
— Et si le malheur déborde du proscrit sur son ange?
— Les parts doivent être égales.
— Mais c'est soufhirl
— Un peu peut-être pour consoler beaucoup.
REVUE DE PARIS. 109
— C'est un dévouement; lâche celui qui l'accepte.
— Si on le lui cache ?
— Ah, malheur quand il l'apprendra!
Dervantse débattait en vain contre le bonheur qui venait
àlui si naïvement, si loyalement offert. Huit jours après cet
entretien, il remerciait avec des larmes Marie de son amour,
et , sûr de ce cœur qui n'avait jamais trompé , contant en la
vie à laquelle il se sentait renaître, il convint avec son sauveur
de parler à M. Trémy.
V.
Le jour où, pour la première fois , Dervant parla à Marie
de leur amour deviné, M. Trémy était encore dans son cabi-
net que déjà l'heure du repas avait sonné depuis plusieurs
minutes au cartel arrondi suspendu au trumeau qui séparait
les deux croisées de la salle à manger. Le potage était servi;
Marie était assise, doucement pensive, la main sur sa serviette
encore roulée. M°i^ Trémy, les deux bras croisés sur sa poi-
trine, autant que sa poitrine le lui permettait, attendait regar-
dant, comme elle le faisait tous les jours, la peinte de terre
que d'un côté ronge le Rhône, que de l'autre la Saône caresse.
Madelon, qui apportait le bœuf, s'arrêta sur le pas delà porte
en s'écriant : Comment, monsieur n'est pas encore là? Tout
va être froid! En effet, dit M"^*" Trémy en regardant avec in-
quiétude les aiguilles du cartel , jamais le père n'a tardé si
long-temps. — Il faut voir! s'écria vivement Marie qui avait
suivi le regard de sa mère adoptive , et elle s'élança vers le
cabinet retiré où M. Trémy avait goûté pendant tant d'années
les pieuses joies de l'étude. Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle
aperçut le bon professeur qui, la tète un peu renversée en
arrière, et le visage plus pâle qu'à l'ordiuaire, lui sourit en la
voyant.
— Qu'as-tu donc, Trémy? dit sa femme qui était entrée der-
rière la jeune fille.
— Rien, femme! rien, Marie! Mais tout à l'heure, quand
j'ai voulu me lever pour aller vous joindre à tableje n'ai plus
senti les forces à leur place, et j'ai été enchanté que mon fau-
teuil fût encore derrière moi , car j'y suis retombé , malgré
2 10
110 REVUE DE PARIS.
loul mon désir de ne pas vous faire attendre; mais \oila qui
est passé : du reste, je n'ai pas éprouvé du mal.
— Ah! comme tu nous as fait peur! Eh bien! viens main-
tenant, mon vieux.
— Venez, bon père.
— C'est bien mon intention; mais donnez-moi chacune un
bras, et cela me sera plus facila.
Ainsi appuyé, le vieillard arriva jusqu'à sa place pour le
dîner; mais il eut beau cliercher à cacher son malaise , les
yeux fixés sur lui étaient trop clairvoyans : le triste repas à
peine achevé , on le força à se mettre au lit où il se trouva
mieux. On attendit avec plus de patience le docteur qui acheva
de rassurer ces femmes aimantes, en leur disant qu'il ne trou-
vait chez le malade aucun symptôme alarmant, seulement un
peu de faiblesse; le repos de quelques jours suffirait pour lui
rendre la santé.
M. Trémy resta donc au lit les jours qui suivirent; mais
quand même les paroles du médecin n'auraient pas détruit
toutes les inquiétudes, elles auraient cédé à la douce gaieté du
vieillard qui avait des joies d'enfant , de ces joies qu'on con-
temple avec bonheur, comme une ileur qui perce les premiè-
res neiges. 11 était encore couché quand Dervanlvintprèsde
lui pour lui parler de Marie; il le trouva seul. M" e Trémy, pré-
venue par la fille deVillon, s'était discrètement retirée quand
elle avait entendu sonner.Dervant aimait, estimait M. Trémy,
parce qu'il fallait aimer sa candeur, estimer sa ^ie si simple
et si pure. Il lui exposa avec franchise son amour, celui de
Marie; il lui dit toute sa vie, la modicité de son bien; il ne
plaida pas, il raconta. M. Trémy , presque assis sur son lit ,
Je corps et la Icle appuyés sur un double oreiller, écoutait
dans un silence religieux un homme qu'il aimait aussi. Quand
Dervant se tuJt, il lui tendit la main. « Pendant que vous
parliez, lui dit-il, j'ai taché de repousser mes affections,
mes sympathies, mes goûts; de n'être plus moi , mais d'être
Villon, ce père qui m'a remis sa fille avant de mourir, et
m'a écrit: Je meurs plus tranquille ! Je me suis rappelé les
projets qu'il formait pour son enfant, les vœux qu'il me con-
fiait , sans savoir qu'il me laisserait le soin de les réaliser; et
REVUE DE PARIS. 1 1 1
inainlenaulque je me suis bien pénétré de l'esprit de mon
malheureux ami, en son nom je vous dis: J'accepte! au
mien: Je vous remercie! » Son bras attirait Dervant vers
lui. Dervant céda à ce mouvement, et, penché sur le lit, il
embrassa le digne tuteur. En relevant la tête, il aperçut de
grosses larmes dans ses yeux , et sa main serra plus fortement
la main qu'il tenait.
— C'est de joie ! dit Trémy en baissant la voix; car voilà
que moi aussi je meurs tranquille.
— Vous mourez ! s'écria Dervant.
— Chut! tais-toi ! tais-toi donc , mon garçon ! Veux-tu ef-
frayer mes femmes ? Je ne leur dis rien à elles ; mais vous ,
vous êtes un homme.
— Comment de semblables idées...
— Ce ne sont pas des idées , ce sont des faits. Tenez. — Et
avec toute la pudeur que mit Olympias à arranger le bas de
sa robe lorsqu'elle tomba sous le fer des assassins, il fit sor-
tir une de ses jambes , déjà amaigries , par le côté de son lit ,
et , à moitié soulevé comme il l'était , il désigna du doigt une
place « Voyez-vous là cette tache violacée? elle est déjà plus
large que ce matin. C'est la trace d'un sang qui se décompose;
je connais cela. Tenez , plus haut , près du genou . en voilà
une autre qui commence à pointer. Il faudra que je regarde
dans une heure; ce progrès du mal est curieux à observer.
Il parait que je n'en ai plus pour long-temps.»
— Je vais chercher le docteur, dit Dervant qui savait que
Trémy ne se trompait pas.
— Enfant ! dit le vieillard qui ne lâchait pas sa main , que
Ytux-tu que fasse à cela le docteur ? Le seul secours que le
ciel pût me donner , il me l'aenvoyé par toi ; car je sais main-
tenant que Marie sera protégée , que ma bonne vieille femme
ne sera pas seule ; que tu me remplaceras. .. Pour elle , ce ne
sera pas la même chose que moi.
Sa >oix s'altérait un peu ; il retira dans le lit sa jambe que ,
par distraction, il avait laissée à l'air , et en se rasseyant , il
dit avec un sourire : — Je n'aurai pas si souvent expliqué la
mort de Socrate pour être , quand mon tour vient , sans ré-
signation et sans énergie !
112 REVUE DE PARIS.
— La vue de notre bonheur tous redonnera des forces,
dit d'une yoix mal assurée Dervant , cherchant des consola-
lions qu'il n'admettait plus.
— J'aurais tort de compter sur ce remède ; car votre bon-
heur , je ne le verrai pas.
— C'est trop exagérer vos craintes.
— Ecoute ; rien d'abord ne se prête moins que la maladie
aux formes et délais exigés par la municipalité et l'église;
mais ce retard ne sera pas le seul que tu auras à subir. Je ne
l'ai pas dit , je n'ai pas dit à Marie (à quoi bon la mettre en
présence d'un obstacle qui aurait pu éveiller des pensées
qu'elle n'avait pas ?) , je ne vous ai pas dit que Marie ne pou-
vait pas se marier avant vingt et un ans ; tu as donc encore
près de dix mois à attendre.
Dervant paraissait vouloir parler.
— Oh! tu céderas sans combattre , ainsi l'a ordonné son
père mourant ; et il faut que ces volontés soient sacrées
à tous pour que tous au dernier moment s'endorment plus
doucement sur cette certitude. Comme ton respect pour cet
ordre suprême de Villon me ferait du bien si j'avais , moi, à
mon tour, quelque chose à te demander ce soir ou demain !
Mais tu es homme de cœur. J'aurai cependant une prière à
l'adresser , une seule prière; la prière est sainte aussi. — Oh !
dites, dites! — Rends Marie heureuse long-temps.... Mme
Trémy aussi.... pour elle ce sera moins long. »
Dervant promit , et une promesse de lui avait la force d'un
serment.
— Je me sens un peu fatigué, reprit Trémy, je vais essayer
de reposer quelques instans. Difes à Marie de venir me trou-
ver dans une heure : j'ai à lui parler. ISe lui dites rien de son
père ; mais annoncez-lui , si vous voulez , que je suis content
de son choix.
En revoyant Dervant , en l'entendant répéter les paroles
de son père adoptif , Marie aurait élé heureuse si la tristesse
que ses traits conservaient malgré lui ne lui avait inspiré des
inquiétudes. Mme Trémy , confiante au ciel comme on l'est
pvour les personnes qui n'ont jamais été malades, était re-
tournée près de son mari qu'elle écouta , qu'elle regarda dor-
PiEVUE DE PARIS. M 3
mir , qu'elle embrassa à son réveil, et qu'elle quitta encore
une fois avec peine pour venir dire à Marie qu'il l'attendait.
Le malade accueillit Marie avec un visage rayonnant,
mais sa voix était plus faible et plus coupée. Il la compli-
menta avec cette douce ironie dont les bons vieillards se plai-
sent à tourmenter ceux qu'ils aiment. Prenant ensuite un ton
plus grave : Si je retarde ton bonheur jusqu'à ta majorité , n'en
accuse pas une affection égoïste et jalouse; tiens, vois! Et
il luitendit une lettre ouverte , celle que Villon expirant avait
écrite à son vieux professeur enlui remettant sa fille.
Marie lut , non sans répandre d'abondantes larmes.
Quand elle eut achevé : cTu vois , reprit Trémy , que ja
suis chargé d'un dépôt pour toi ; et tirant une lettre cachetée
de dessous son oreiller: le voici , ajouta-t-il ; c'est là qu'est
enfermée la dernière pensée de ton père, mon élève chéri.
Le jour où tu accompliras tes vingt et un ans, romps ce ca-
chet, lis et obéis si c'est un ordre.
— Oh! je le jure.
— Et quand même je ne serais plus là , ni ta mère de cœur
non plus , quel que soit ton amour pour Dervant , tu ne l'é-
pouserais pas avant l'époque fixée par ton pès e ?
— Oh, non ! certainement non !
— Bien , chère enfant ! maintenant puisqu'il faut nous quit-
ter
— Que dites-vous?» s'écria Marie effrayée, reculant d'un
pas et remarquant pour la première fois l'altération des traits
du professeur émérite; que dites-vous? répéta-t-elle en se
rapprochant et posant ses deux mains sur ses épaules, comme
pour tenir sa tète à son point de vue.
Le malade reprit : « JNe faudra-t-il pas nous quitter quand
tu te marieras?
— Ah! fit Marie, qui cependant n'était pas complètement
rassurée.
— Ehbicn! pour ce jour reçois.... d'avance.... le merci que
je le dois pour le temps passé sous ma tulclle. Tu as été bonne
fille pour moi, pour ma femme; tu nous as rendus bien heu-
reux. Ne pleure pas et embrasse-moi. »
Marie alla serrer la lettre de son père; mais, moins dis-
2 10,
I!4 REVUE DE PARIS.
crête que Dervant, elle ne put cacher à Mmp Trdray les in-
quiétudes qu'elle avait conçues. Celle-ci courut au lit du ma-
lade où arriva bientôt le docteur que Dervant était allé pré-
venir. La science confirma ce qu'avait deviné l'expérience de
Tréray. D'instant en instant, la faiblesse augmentait, et une
partie de la vie s'en allait; les mains devinrent froides; la
voix s'éteignit : le regard vécut le dernier : sa dernière ex-
pression fut pour Mme Trémy; elle semblait parler de recon-
naissance.
La pauvre femme ! quand à quatre heures du matin la bonne
tète chauve de son mari eut les yeux fermés, on eut bien de
îa peine à la décider à se mettre au lit, et Marie veilla près
d'elle en tâchant qu'elle ne l'entendît pas pleurer , tandis que
dans la chambre mortuaire, près du prêtre qui, à genoux ,
lisait dans un livre, Dervant priait aussi, non de la bouche,
non du latin, mais de ces prières sans mots qui sont écoulées
<le Dieu.
Toute la journée qui suivit fui employée à ces tristes pré-
paratifs, à ces détails dont un ami est toujours chargé ; à peine
Dervant put-il un instant le soir voir Marie , et Mm;' Trémy
à qui le médecin avait défendu de se lever. Le lendemain ma-
lin , avec le moins de bruit possible , eut lieu 1 e triste départ.
Cet homme qui vivait seul fut suivi à sa dernière demeure
par bien des gens qui racontaient dans la route les bons traits
de sa vie. Sur sa bière qui avait déjà reçu la terre jetée parle
prêtre , on prononça ('.es paroles que les journaux ne répétè-
rent pas, mais qui firent pleurer bien des yeux.
Lorsque Dervant rentra, Madelon , les yeux enflammés,
mais sans larmes, courut à lui : Ah! venez, mon bon mon-
sieur, venez , je ne puis pas arracher Mlle Marie d'auprès de
Mme Trémy.
— Et pourquoi l'en séparer?
— Parce qu'elle est morte!
— Morte! et il s'élança dans la chambre où Marie sanglo-
tait , couchée sur ce corps déjà froid.
L'ame qui avait vécu dans deux corps ue fut pas long-temps
dédoublée.
REVUE DE PARIS. 115
VI.
Il fallut éloigner de celle triste maison la pauvre Marie, à
qui CCS deux pertes faisaient mieux comprendre et ressentir
les malheurs passés qui avaient moins pénétré dans son anie
d'enfant. Dcrvant l'emmena avec Madelon dans son petit lo-
gement de l'île Barbe , et lui-même resta dans cette maison
déserte , où depuis un an il avait retrouvé tous ces bons sen-
limens qui font que l'homme chagrin se souffre et aime les
autres.
A Perrache, M'»^ Racine put remplir les longues lacunes
qu'elle avait été obligée de laisser dans l'histoire présente de
Dervant. Madelon, avec qui elle se rencontra plus d'une fois
dans cet échange de domicile, fut surtout pour elle un trésor
sans prix. La femme de ménage écoutait pour apprendre et
redire ce que la vieille bonne racontait pour louer ses anciens
maîtres et pleurer plus à son aise.
Dans une douleur comme celle de Marie, c'est un grand
soulagement qu'un changement complet de lieux, d'exis-
tence. Ainsi l'on échappe à ces habitudes où il y a un vide ,
où à chaque instant on cherche quelqu'un qui n'est plus là ;
mais, il faut bien l'avouer, ce qui console plus vite, plus cer-
tainement encore, c'est cet égoïsme à deux, cet amour qui
déplace la vie, enveloppe le cœur pour le serrer ou l'épanouir
à son gré. Sur une telle passion un grand chagrin peut bien
un instant se superposer; mais bientôt elle le repousse et le
surmonte. C'est le liège qu'une main d'enfant s'efforce de
plonger dans l'eau , et qui lui échappe pour jaillir à la surface
et s'j- étendre. Or Marie aimait Dervant autant que Dervant
aimait Marie. Dans le caractère de cet homme il y avait d'ail-
leurs quelque chose qui convenait à un amour retenu par la
douleur. Il avait été si peu habitué à voir ses vœux réalisés,
que chaque fois (et c'était tous les jours) qu'il franchissait le
long trajet qui séparait sa nouvelle demeure de celle de Ma-
rie, il craignait de ne plus la trouver aussi douce, aussi ai-
mante. Arrivé en sa présence , il attendait avec anxiété que
son regard fût venu à lui, que sa main eût été tendue à la
sienne. Alors seulement s'effaçaient les dernières traces de
If6 REVUE DE PARIS,
son mauvais rêve. Il restait là, près d'elle, dans de délicieux
entretiens , pendant des heures entières , de ces heures que
le tem|:s n'enlè>e\ite ainsi qu'aux amans et aux condamnés
à mort. Quelquefois il restait silencieux à la regarder, la main
sur sa poitrine ; et quand avec une tendre sollicitude Marie
lai disait, après quelques instans d'attente : « Qu'ayez-vous
donc,Dervant? » Il répondait à demi-voix : «J'écoute que je
TOUS aime et que je suis heureux d'être aimé de yous.»
Les bons Trémy avaient une part de pieux souvenirs dans
tous leurs entretiens; mais peu à peu leur mémoire eutmoins
de larmes, et l'on parla davantage de projets dont la réalisa-
tion approchait. Cependant Marie disait avec tristesse quel-
quefois : « Ne nous flattons-nous pas ? Nous avons tort peut-
être d'oublier cette lettre de mon père. Si quelque révélation
élevait entre nous un obstacle insurmontable ! » Ils avaient
peur alors; mais une demi-heure après, ils causaient avec
une nouvelle sécurité de leur prochain avenir. Ils devaient
quitter Lyon. Pour bien goûter le bonheur dont ils allaient
jouir, il fallait moins de bruit, moins de monde ; puis aussi
leur revenu ne leur permettait pas le séjour d'une grande
ville, car Trémy n'avait d'autre fortune que la pension qui
s'était éteinte avec lui. Parfois alors Dervant parlait d'un
ermitage qu'il s'était fait construire au milieu de la plaine de
Villeneuve -Saint- George , avant que les médecins ne lui
eussent ordonné d'aller vivre dans le midi de la France. Il
racontait en souriant toutes les précautions qu'il avait prises
pour s'isoler des hommes. « Un désert ! disait-il, une retraite
de trappiste ! une folie de misanthrope ! » et quoique depuis
plus de deux aas il eût proposé cette maison à vendre ou à
louer, personne encore ne s'était présenté, assez ennemi des
autres, ou assez content de soi, pour songer à y habiter. Marie
lui demandait alors s'il trouvait vraiment le monde moins
méchant ; et , en punition de sa question malicieuse, sa main,
qu'elle abandonnait, recevait mille baisers.
Ainsi s'écoula le temps jusqu'à la veille du jour où Marie
devait atteindre sa vingt et unième année. Au moment où
Dervant allait se retirer, après une entrevue où toutes les in-
quiétudes, toutes les espérances, avaient été exprimées:
REVUE DE PARIS. H"
« Mon ami , dit Marie , laissez-moi tous faire une prière que
vous comprendrez. Ne venez pas demain. Quelque chose que
puisse contenir la lettre que je dois lire, laissez-moi donner
cette journée tout entière à mon père; si je le puis , toutes
celles qui suivront seront à vous. » Dervant ne dit pas un mot
de l'horrible incertitude qui allait se prolonger pour lui ; il
baissa la tète , en signe de triste assentiment, et s'éloigna
sans oser se demander s'il avait plus de crainte que d'espoir.
Le lendemain, sans un empressement puéril, sans des
relards qui eussent été superstitieux, Marie donna à sa toilette
les soins qu'elle eût pris si elle avait dû recevoir une personne
honorée; elle fit ensuite une longueprière où vinrent se pres-
ser tous les souvenirs de son père, de sa mère , morte si jeune ;
de leur amour si malheureux, qu'elle invoquait en faveur du
sien. Plus rassurée , elle tira d'un portefeuille la lettre écrite
six ans auparavant , rompit le cachet d'une main un peu
tremblante , et, tout émue à la vue de ces caractères quelle
n'avait pas aperçus depuis si long-temps , elle lut :
« Ma fille , si malgré ma volonté, transmise par ton second
n père , tu es mariée au moment où tu liras cette lettre, je te
» défends d'aller plus loin, de jeter les yeux au-delà de cette
» ligne. îirùle ce papier; je le veux : du fond delà tombe je te
» l'ordonne. »
3Iarie continua.
«Tu as donc respecté la dernière prière que j'ai faite.
» Hélas ! ma pauvre enfant, pour ton obéissance, la récom-
» pense que je t'apporte est bien triste. Ma voix éteinte so
» ranime pour te dire que l'isolement auquel lu t'es condam-
» née jusqu'à ce jour doit durer toute ta vie. Je maudis avec
» toi la nature qui seule est coupable. Te rappelles-tu ta mère,
» ma Séraphine ( c'est la dernière fois que ma main tracera
» ce nom )? te souviens-tu de sa lente mort? Omon enfant I
» pardonne-lui , pardonne-moi; le germe du mal qui l'a tuée
» t'a été transmis. N'en crois pas les alarmes d'un père; mais
» j'ai interrogé la science : elle te condamne si tu le maries.
» Faut-il tout te dire? Oui ; car ce nouveau malheur peut être
» une coîibolalion : Si , m.ilgré cet arrêt, tu devenais épouse, •
» lu ne serais jamais mère. »
1 18 RLVUE DE PARIS.
)) Tout ce que je te dis là doit être bien affreux à apprendre ,
M mais c'est encore moins cruel que de te l'écrire. Oh! mon
)) Dieu! me survivre ainsi moi-même pour torturer mon en-
» faut! venir comme un fantôme lui crier: tu n'as plus les
» affections de la famille, et tu ne peux pas t'en faire une,
n car tu mourrais; tues seule, il fautrester seule, car tu mour-
» rais. Et si le bon Trémy me rejoint, que deviendras-tu ? Oh!
» maintenant je voudrais vivre , vivre pour toi , pour te con-
)) soler, pour pleurer avec toi. Oh! maintenantj'ai des remords
» d'avoir ainsi accueilli les ravages du mal dont je meurs.
» C'est un lâche suicide. Mon Dieu , si vous ne me punissez pas
» trop sévèrement, permettez-moi, réuni à sa mère, deveil-
» 1er sur cette pauvre créature à qui \"ous avez retranché tous
» les amours. Envoyez-lui la foi qui fait les saintes: pour se
» consoler de ne rien aimer ici , il faut aspirer au ciel.
» Je sens que ma douleur épuise mes dernières forces.
» Marie, ange qui ne dois aimer que Dieu, pardonne-moi ta
«vie; je t'en supplie, pardonne-moi.... C'est de mon lit où
» je vais expirer que tout-à-l'heure je priais le ciel; mais pour
» toi , me voilà à genoux, je veux t'écrire sur ce fauteuil où
» lu me veilles , et de là te prier d'avoir pitié de ma mémoire.
» Adieu, il faut finir. Je n'ose pas te bénir ; tu reculerais
» peut-être la tète. Oh ! mais tu trouveras ici bien des larmes ,
» bien des baisers de ton malheureux père. »
Marie avait tout lu d'abord à voix basse, puis elle avait pro-
noncé les mots que ses yeux voyaient; mais à la fin on n'au-
rait pas distingué ce qu'elle disait, tant les larmes la suffo-
quaient. A ces mots : La science te condamne , si tu te maries ,
elle s'était interrompue pour prononcer le nom de Dervant ,
et quand elle lut : Tu ne seras jamais mère ! on eût pu voir un
frisson parcourir tous ses membres.
Lorsque dix fois elle eut relu ce funeste écrit, elle se féli-
cita d'avoir prié celui qu'elle aimait de la laisser ce jour-là à
elle-même, et une profonde méditation succéda à l'accès de
sa douleur. Cette journée entière ne suffit pas aux pensées
qui l'assaillirent. La nuit n'eut pas de sommeil pour elle , et
le jour la retrouva la tête sur sa main, et le regard vague-
ment attaché sur le blanc mat d'une veilleuse en porcelaine.
RtVtE DE PARIS. 119
Elle ëlait encore ainsi quand Madelon yiul lui dire -.Mademoi-
selle ne se lève pas? elle a o'jblié que M. Dervanl viendra de
bonne heure aujourd'hui.
VIL
Lorsque Dervant entra , Marie avait fait disparaître de son
visage toutes les traces de ses tourmens qui pouvaient être
effacées; elle était cependant bien pâle , mais Dervanl était
plus pâle encore. Il s'arrêta sans oser s'approcher d'elle , plus
inquiet que jamais. Marie lui offrit la main, il accourut, la
saisit, la pressa sur son cœur, comme si elle eût dû fermer
la blessure dont il avait souffert.
— Tousne m'étesdonc pas enlevée? Ah I cette lettre' cette
lettre! que contenait-elle donc?
— Des recommandations paternelles qui me sont particu-
lières.
— Et rien contre moi ?
— Rien.
Près d'une demi-heure s'écoula ainsi en questions pour
s'assurer que rien ne menaçait leur avenir, en réponses pour
bannir toute crainte. Cependant la conviction et la sécurité
n'entraient pas dans le cœur de Dervant; elles résistaient
même à ces mots si puissans toujours sur ses doutes cl ses
chagrins, à ces mots ; Mais je vous aime, amilque Marie lui
répétait chaque fois qu'il gardait le silence.
— D'où vient donc , dit-il euOn, cette gène avec moi que
vous n'aviez plus depuis long-temps ? D'où vient que vos
jeux sont encore rouges cies pleurs que vous avez yersés ?
— Pouvez-vous donc m'en vouloir si de douloureux sou-
venirs se sont réveillés en moi ; si , le jour où vous venez
me demander de vo^s donner ma vie , quelques pensées plus
sévères , plus profondes , ont marqué leur passage sur mou
front ?
Ces pensées, dites-les-moi, chérie , que je les dissipe, si
je puis ; sinon , qu'elles maffligentavec vous. Est-ce que nous
pourrions vivre ainsi avec des âmes en désaccord? Malgré
vous d'ailleurs vos chagrins , même incounus, viennent se
120 REVUE DE PArilS.
refléter en moi, mais plus sombres , plus cuisans de toute mon
incertitude. Votre silence ne m'épargne rien.
— Vous avez raison, Dervant; quelles qu'elles soient, je
dois vous communiquer mes pensées; car moi aussi je veux
connaître toutes les vôtres.
— Oh! merci d'une confiance qui est l'amour vrai , l'amour
que j'ai rêvé toute ma vie , et que vous seule m'avez donné.
Parlez à votre ami, à votre amant, Marie, à votre époux.
— Vous allez tout savoir: mais, à votre tour, si je vous
adresse quelque question , vous répondrez dans toute la sin-
cérité de votre cœur ; vous me direz ce que vous pensez , ce
que vous sentez , sans chercher ni pour moi , ni pour quel-
que motif que ce soit , à dissimuler , à attiédir l'ardeurd'un
vœu, la chaleur d'un espoir.
— Je vous le promets.
— Eh bien! dites-moi, Dervant , n'avez-yous jamais en pen-
sée sondé le cœur d'une jeune tille qui , ignorante des choses
du monde , sans conseil , sans appui , va livrer sa vie , et cela
sans retour, sa vie à jamais ?]N'avez-vous pas songé qu'il doit
y avoir en elle des combats , des terreurs ? Dites.
— ?*on , chérie , jamais je n'ai pensé cela pour la jeune
fille qui , maîtresse de son choix , dirigée par son cœur seu-
lement , se donne à l'homme qu'elle aime ; car aimer c'est se
confier, et ce n'est pas aimer tout-à-fait que de craindre en-
core. Avez-vous donc pressenti en moi un maître ?
— Oh! non , mon ami, vous avez toujours été bon pour
moi comme pour tout le monde, et votre amour est néces-
saire à ma vie.
— Dites-moi donc , ange protecteur, quand vous vous
soumettrez à cette tyrannie que vous avouez n'être pas trop
cruelle... Qu'ai-je dit, mon Dieu? Vous détournez les yeux!
Vous ai-je donc affligée?
— Eh bien ! je l'avoue, près de contracter des nœuds dont
je comprends la sainteté , l'éternité , j'hésite , je tremble ; je
voudrais rester aimée comme je le suis , vous aimer comme
je vous aime.
— Vous ne pensez pas qu'elle me soit moins chère la
femme qui, sans calcul de famille , de convenances , m'aura
REYUE DE PARIS. 121
élu, moi que personne n'aimait, et m'aura dit: «Me voilà
parce que je t'aime? »
— Non, j'espère que cela n'arriverait pas.
— Mon Dieu! que voulez-vous donc? Je ne vous com-
prends pas. Ah! parlez, parlez ; ne voyez-vous pas que je suis
brûlant?
— Et moi , Dervant, j'ai froid.
— Au nom du ciel , qu'est-il arrivé , qu'ai-je fait ?
— Rien, mon ami, rien. Mais... Dervant, ne pourrions-
nous pas rester comme nous sommes ?
— Que dites-vous , vous qui si souvent?...
— Oh ! d'abord , je vous en prie à genoux (elle s'y jetait en
effet) , ne croyez pas que je vous aie trompé , que je vous
aie fait des promesses que je ne voulais pas tenir. Vous ne
pensez pas que j'aie été fausse , que jaie menti?
— Non, je n'accuse pas votre loyauté, votre franchise;
mais je ne sais plus... Si , je sais qu'il y a là une épée qui me
menace, et dont mon cœur commence à sentir le froid.
— Non , non , remettez-vous , calmez-vous. Si vous saviez
comme je vous aime I
Elle s'était relevée aux prières de Dervant, et assise près
de lui , le main dans sa main , et sur son regard sombre , at-
tristé, son regard plein de tendresse:
— Je suis si heureuse ainsi! Chaque matin je m'éveille
avecjoie, carjesaisque je dois vous voir: chaque soir je m'en-
dors au bruit de vos dernières paroles , qu'un écho , là , me
répète encore quand vous m'avez quittée. Connaissez-vous
félicité égale à celle de vous voir près de moi pendant des
heures entières , d'entendre votre voix ? Et quand vous me
dites que vous m'aimez , que vous m'aimerez toujours , je
vous crois si bien! que pourrais-je désirer de plus? Vous
souriez ?
— Oui, parce qu'il y a dans ce que vous me dites tant do
douceur que j'en oublie ce que vous me demandez. Ce bon-
heur , que vous peignez si bien , je le sens aussi , moi. Il fait
mon bonheur de chaque jour, de chaque heure; mais il s'y
mêle ce trouble , ce doute... non pas ce doute, chérie... cet
espoir, si -vous voulez, qui fait que l'attente même la plus
2 il
122 REVUE DE PARIS.
certaine a ses îourmens. Et voyez la mienne, si fondée, si
bien assurée hier encore. Je vous afflige? IS'e détournez pas la
tète, rendez-moi vos regards. N'est-ce pas encore la même
fatalité qui me poursuit? Je n'espérais plus être aimé, je le
suis, et par un ange! Tout espoir m'est permis. Je dois un
jour dire avec orgueil, avec ivresse: « Elle est à moi! c'est
mon bien , c'est mon trésor ! » Ce bonheur d'avenir s'ajoutait
au bonheur présent; car, sachez-le , Marie, j'ai calculé les
jours, les heures, jusqu'au jour, jusqu'à l'heure où vous m'ap-
partiendrez. Et maintenant vous me dites : « Soyez mon
frère! » Et moi qui vous ai chérie comme une amante, comme
une épouse, comme une idole, est-ce que je peux vous ai-
mer comme une sœur? Mais je mentirais si je vous le pro-
mettais. Est-ce qu'un frère qui quitte sa sœur éprouve chaque
soir le serrement de cœur que donne le mot adieu'! est-ce
que l'image de sa sœur exclut toute autre pensée de sa tête ,
tout autre sentiment de son cœur? Un frère aime sa sœur,
et il aime encore une autre femme : aimerai-je donc une au-
tre femme , moi, Marie? Et si je te retrouvais dans un ûls ,
dans une fille.
Marie détourna son visage, qui devint plus pâle encore.
— Ah ! pardon , continua Dervant , je vous offense ; chaque
jour ce serait là mon crime. Je ne pourrais pas enchaîner ma
pensée; voudriez -vous donc que mes paroles la trahissent ,
que sans cesse je fusse en lutte contre moi-même, là , près de
V ous, tourmenté de vœux que je n'oserais même pas exprimer,
haletant devant un bonheur toujours présent et toujours in-
terdit, souffrant sans pouvoir dire: «Un jour je ne souffrirai
plus ! »
Dervant parlait avec passion; les mots ardens se pressaient
dans son langage , qu'animait encore un regard où tour à tour
se peignaient la crainte et l'espérance. Tantôt Marie l'écou-
tait sans pouvoir détourner les yeux de cette figure, où tout
exprimait l'amour; tantôt, presque effrayée, elle levait les
deux mains comme pour lui dire de se taire. Il obéit enfin ;
et alors elle, d'un ton qui avait quelque chose de solennel ,
lui dit : « Yous me connaissez assez pour ne pas m'accuser ici
d'un caprice qui yous retirerait ce que je vous ai promis.
I
REVUE DE PARIS. 123
Croyez-le donc, Dervant, il s'agit ici pour moi de quelque
chose degrave. Regardez la pendule; \ingt minutes vont s'é-
couler avant que l'heure ne sonne : pendant ce temps ne me
parlez pas, que votre main même quitte la mienne; laissez-
moi réfléchir à ce que vous m'avez dit; et vous, pensez, avec
tout le sérieux de votre caractère, à celte question dont vous
me direz la réponse quand l'heure sonnera : «Ainsi que je vouç
le propose , pourriez-vous être heureux? »
Vingt minutes entières, rien ne troubla le silence , et même
ces regards qui se cherchaient toujours ne se rencontrèrent
pas. Le timbre de la pendule résonna sous le marteau ; Marie
leva la tête, et Dervant , d'une voix triste mais assurée, dit :
— Je ne serais pas heureux.
— Voici ma main , dit Marie , quand vous voudrez.
VIII.
Il fut court le temps qui s'écoula entre cet accord et le jour
où des sermens déjà inscrits au ciel y furent encore portés
par la voix d'un prêtre qui les bénissait; mais jusque-là pas
un mot ne rappela une conversation que tous deux parais-
saient avoir oubliée; et si parfois Dervant, lorsqu'il parlait
avec ivresse de l'époque qui approchait, entrevit une émo-
tion sur les traits de Marie, il put la iirendre pour le dernier
combat de la pudeur, et peut-être était-ce à une torture qu'il
souriait quand il croyait ne voir qu'un embarras dont il triom-
pherait bientôt.
Depuis plusieurs jours ils étaient unis, et Dervant deman-
dait à Marie si elle croyait qu'il pût y avoir un homme aussi
heureux que lui.
— Si ce bonheur suffit à ton existence, répondit Marie, il
faut songer à réaliser les projets de retraite que nous avons
formés; Madelon ne peut nous suivre, elle veut rester dans
son pays qu'elle n'a jamais quitté. Aux économies qu'elle a
lentement amassées , nous joindrons chaque année une petite
rente prélevée sur le peu que nous avons; ne sois pas inquiet,
il nous restera encore assez. Mais écoute une prière que j'ai
à l'adresser.
124 REVUE DE PARIS.
— Dis , bien-aimée, dis yite, que je puisse te plaire , te re-
mercier ainsi.
— Tu m'as parlé d'une maison isolée que tu as fait construire
au milieu d'une plaine , et que personne n'a encore habitée.
— C'est vrai.
— Allons-y demeurer. Je ne te dirai pas que là nous se-
rons plus riches , mais je crois que nous y serons plus heu-
reux. Renonce à ces projets de travaux que tu nourrissais
avec tant d'ardeur.
— Et le bien-être dont ainsi j'entourerai Marie?
— Et le temps que tu lui voleras? Oh! non, vois-tu, je suis
jalouse de tout ce qui m'enlèverait une de tes pensées. Cette
vie que tu m'as promise, je t'en demande tous les instans ; et
si la mienne allait être courte?
— Enfant ! dit Dervant avec un sourire.
— Je veux du moins qu'elle t'ait appartenu tout entière.
Quinze jours après, Dervant et Marie avaient pris posses-
sion de leur retraite : la vieille Madelon, dernier reste des
Trémy , à qui Marie n'avait pas dit adieu sans attendrissement,
avait été remplacée par une jeune paysanne de Choisy-le-Roi.
Propre et pleine de zèle, mais encore plus gauche, Ursule,
par sa mine épanouie, réjouissait ses maîtres, dont l'indul-
gente patience s'expliquait par le calme, chaque jour nou-
veau, chaque jour plus heureux, de leur existence.
Dervant habitait le premier étage, d'où le mur interceptait
toute vue ; Marie, du second , pouvait du moins mesurer la
solitude qui les entourait. Ursule , reléguée dans le petit
bâtiment à gauche, ne troublait, que lorsqu'elle était appelée,
celte vie où tout semblait calculé pour savourer des délices
dont on paraissait craindre de laisser échapper une goutte.
Chaque matin, Dervant entrait de bonne heure dans un cabi-
net de travail, où il se livrait à ses lectures favorites ; là, sous
la chambre à coucher de Marie, il entendait les premiers pas
qu'elle faisait, et toutes les fois que le bruit de sa marche
arrivait jusqu'à lui, il cherchait à travailler encore ; mais d'a-
bord il pensait qu'il allait bientôt lavoir; il trouvait ensuite
qu'elle tardait beaucoup ce jour-là, et s'étonnait que la pendule
donnât un démenti à son impatience. Enfin , il l'entendait
REVUE DE PARIS. 125
descendre ; ses yeux ne quittaient plus la porte. Alors parais-
sait Marie , déjà parée de toute sa simplicité, qui accourait,
avec du bonheur sur tous les traits, dans les bras que lui ten-
dait son bien-aimé , et , assise sur son genou, les bras passés
autour de son cou, donnait, recevait mille caresses , entre-
coupées de questions , de réponses qui toutes disaient : Je
t'aime ! Et toi?
Le milieu du jour était occupé , d'un côté, par les travaux
domestiques , de l'autre par ces études qui , en élevant notre
ame, nous rendent plus dignes d'aimer et d'être aimés. Mais
souvent les yeux du lecteur quittaient le livre pour contem-
pler le visage de vierge qui posait près de lui ; il la caressait
ainsi du regard en silence jusqu'à ce qu'elle le sentît, levât la
tête à son tour, et, laissant aller sur ses genoux sesdeux mains
qui tenaient son ouvrage, échangeât avec lui ces hymnes
muets, où il n'y a pas plus d'amour que de reconnaissance à
Dieu. Un geste de Marie , toujours plus raisonnable, disait :
Travaillons , et soyons sages ! Et tous deux , pas pour long-
temps , reprenaient l'ouvrage interrompu , sans s'être em-
brassés, sans s'être touché la main; car à cette heure du jour
ils s'éloignaient de quelques pas l'un de l'autre, comme Poly-
crate jetait son anneau à la mer.
Quelquefois ils se promenaient dans la belle avenue de
Choisy ou sur la grande route. Si venait à passer un couple
voyageur : « Ils ont l'air d'être heureux, disaient-ils, mais
pas tant que nous î » Et leurs bras enlacés se serraient plus
élroilement. Si une chaise de poste entraînait au galop un
homme impatient : « Il va la rejoindre ! » murmuraient-ils
en le regardant; car jamais ils ne supposaient un autre intérêt
qu'un intérêt d'amour; mais c'élai t surtout le soir qu'ils s'appar-
tenaient davantage ; le soleil , la campagne , n'étaient plus là
pour les distraire l'un de l'autre. Des lectures où à chaque
instant se rencontrait une allusion à leur tendresse, à eux-
mêmes, où la voix de Dervant manquait tout-à-coup à un mot
qu'il sentait trop bien , n'étaient interrompues que par ces
conversations où le cœur se déploie plus aimant de mille
manières; à cette heure aussi , ils étaient plus près l'un de
l'autre que dans le jour,
2 11.
126 REVUE DE PARIS.
Ainsi le temps s'écoulait pour eux; nulle secousse n'aver-
tissait de sa fuite inaperçue. Pas de mois , pas de semaines ,
pas de dates, chaque jour du bonheur, de l'amour, comme la
veille en avait donné , comme le lendemain en promettait
encore.
Nulle visite ne troublait leur solitude. Si quelque étranger
avait besoin de parler à Dervant, Marie s'enfuyait , comme si
elle eût du se soustraire à tous les regards; peut-être voulait-
elle éviter ainsi que des yeux qui, comme ceux de Dervant,
ne l'auraient pas vue à chaque instant du jour, remarquassent
quelque changement. C'est qu'en effet six mois étaient à peine
écoulés, et Marie était plus pâle, l'ovale de ses traits était plus
alongé.
Un soir que leur promenade avait été un peu plus longue
qu'à l'ordinaire, Dervant vil quelque altération dans les traits
de Marie; il lui demanda si elle souffrait. «Non, répondit-elle,
un peu de fatigue.
— Mais dans celte fatigue il y a de la tristesse ! » Il la
pressa si tendrement que le courage de Marie faiblit un ins-
tant, et une larme grossit lentement au bord de sa paupière.
« Oh ! du chagrin , s'écria Dervant , du chagrin à toi , et je ne
le sais pas, et je n'ai encore rien fait pour t'en délivrer !
— Ce n'est rien, ami , une idée ! un regret ! »
Mais les instances de Dervant devinrent si pressantes qu'il
fallut bien céder un partie du secret.
— Je me souviens, dit-elle enfin, d'un jour où tu me
parlais avec enivrement d'un fils, d'une fille... Ton espoir ne
se réalise pas; il ne se réalisera jamais ! ajouta-t-elle eu san-
glotant.
— Et tu crois que je m'en afflige, et tu te tourmentes d'une
douleur que je n'ai pas ! Écoute-moi , chérie ; ce soir, moins
que jamais , un pareil regret ne peut arriver jusqu'à mon
cœur. Un enfant de loi ! oh ! oui, je l'aurais aimé , parce que
c'eût été une partie de toi, un autre toi. Mais sais-tu par quel
supplice il aurait fallu l'acheter cet enfant ? Te voir souffrir,
voir dès les premiers temps tes trails s'allérer et s'amaigrir,
pendant des mois entiers être témoin de douleurs toujours
croissantes, et attendre pour leur terme une crise affreuse,
REVUE DE PARIS. 127
oh ! j'en serais devenu fou 1 Songe donc, il m'aurait fallu en-
tendre tes cris , des cris d'angoisses , des cris que je l'aurais
arrachés; oh ! non , pas de fils , pas de fille à ce prix ! mais
toi , toujours loi, toi riante, heureuse, et moi à tes pieds 1
Marie, rassurée par cet excès d'amour, ne craignit plus
les regrets de Dervant, et fut heureuse de tout le bonheur
qu'elle pouvait donner.
IX.
Il y eut cependant un matin où le sourire ne s'étendit que
lentement et avec peine sur les traits souffrans de Marie.
Dervant fut effrayé. Cette fois il ne l'attendit pas en lui ten-
dant les bras; il courut à elle et la porta presque sur son
fauteuil; il se mit à ses genoux pour mieux interroger tous
les linéamens de son visage, et cet examen, que n'avait ja-
mais précédé le soupçoc d'une douleur, lui révéla d'affreux
ravages. C'est que réellement Marie était bien changée ; mais
elle avait si bien caché ses souffrances I elle avait étudié avec
une si divine coquetterie tout ce qui pouvait retarder le jour
où son amant surprendrait le secret de ses douleurs ! car elle
avait compris que ce jour-là Dervant mourrait au bonheur;
mais le malin dont nous parlons, tous ses efforts furent inu-
tiles. Au demi-aveu qu'il lui arracha, ' il devina une partie de
ce qu'elle dissimulait, et elle, qui sentait qu'elle était trahie ,
cessa un moment de s'imposer un masque. Alors ses traits ,
qui n'étaient plus soutenus par son courage, tombèrent avec
un si grand abattement que, quelques minutes après, malgré
les prières de Marie, Dervant courait sur la route de Paris ;
et, trois heures plus tard, un cheval couvert de sueur et d'é-
cume s'arrêtait devant la porte de la Maison de la Plaine,
et Dervant faisait descendre du cabriolet le docteur qu'il ra-
menait avec lui.
Marie désira être seule pour parler au médecin. Dervant
descendit chez lui et attendit avec d'inexprimables angoisses
le résultat de celte visite. Ce ne fut qu'au bout d'une heure
qu'il entendit le docteur sortir de la chambre; il courut à sa
rencontre, sur l'escalier, il l'engagea à entrer chez lui. Le
docteur s'excusa, disant qu'il était Irop pressé; il avait l'air
128 REVUE DE PARIS,
embarrassé; mais surtout il était ému. Aux questions qui lui
furent adressées il répondit d'une manière évasive , sans in-
diquer la nature de la maladie, mais sans dissimuler ses in-
quiétudes. Aussitôt après son départ, Dervant monta chez
Marie; elle avait pleuré, mais paraissait mieux cependant.
Les regards de son mari l'interrogeaient en silence. « Te
voilà tout consterné, lui dit-elle en l'attirant à un baiser; et
ce jour, plus que jamais, tout ce que la parole a de douceur ,
tout ce que le regard a de charme , tout ce que les caresses
ont d'enivrement, fut prodigué à Dervant. Était-ce (Je l'oubli
qu'on lui versait? était-ce un adieu?
Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivirent, quel-
les poignantes inquiétudes! quels tristes regards sur l'avenir!
que de douleurs cachées, dissimulées ! Oh ! cela serait trop
pénible à raconter, sous ce ciel sombre, près de cette maison
abandonnée , où je suis encore , tapdis que ma pensée vous
redit cette histoire si simple , voilà du froid qui me gagne,
rien qu'à revoir en idée tant de maux. Ah ! passons ! passons !
IVous sommes au mois de mai, le 14; il est quatre heures
du matin ; le disque du soleil s'aperçoit au-dessus des basses
collines qui bornent la plaine à l'orient, et à chaque instant
sesrajons envahissent Ja campagne comme la poussière chas-
sée par le vent. Regardons dans cette petite chambre bleue
du second, où, pendant un an , il y a eu tant de bonheur et
d'amour. Les premières clartés du jour luttent avec la lueur
pâlissante d'une lampe qui , il y a quelques instans , éclairait
toute cette pièce, excepté la tète de ce lit d'où les rideaux
écartent une lumière trop vive. Là, sur un oreiller blanc,
repose une tête plus blanche encore; du pied du lit, où il faut
se placer pour la voir, on a peine à la distinguer , tant ses lè-
> res sont devenues blanches aussi. Sur un fauteuil et le corps
penché vers le lit, est Dervant. Ses yeux, enflammés parla
veille, ne quittent pas la figure pâle, dont la respiration sem-
ble régler la sienne. La regarder et pleurer , ce fut sans doute
là toute l'occupation de sa nuit; car auprès de lui il n'y a pas
de livres, pas de traces de travaux qui auraient pu un instant
s'emparer de sa pensée.
A un signal qu'il entend, il se lève avec un mouvement
REVUE DE PARIS. 129
d'impatience, comme si en ôtant son regard à Marie on la pri-
vait d'un soulagement. Il marche sur la pointe des pieds,
ouvre la porte , la tète toujours tournée vers Marie, comme
pour lui demander pardon du bruit qu'il pourrait faire, et
descend l'escalier pour introduire dans la maison Ursule, que
l'inquiétude a éveillé de bonne heure; car elle aussi aime Ma-
rie à sa manière.
— Comment va madame? dit-elle à Dervant, aussitôt qu'elle
est entrée.
— La nuit a été assez calme, plus calme même qu'à l'or-
dinaire. Elle dort encore.
— Si vous alliez vous reposer un peu, monsieur? Depuis
près de deux mois...
— Et quand, en s'éveillant, son regard me chercherait?
Veux-tu donc que je lui cause un chagrin ? Je remonte. Aus-
sitôt que tu entendras le docteur, tu m'avertiras.
— Je ne pourrai pas, monsieur.
— Pourquoi donc?
— C'est que...
— Voyons.
— M. le médecin a dit qu'il ne reviendrait plus.
Dervant saisit les mains d'Ursule et fixa sur les deux yeux
ve la pauvre fille ses prunelles ardentes , pleines de menaces;
il croyait plutôt à une atroce ironie qu'à la réalité de cet aban-
don. Il fallut qu'Ursule répétât encore que le docteur ne re-
viendrait pas et pourquoi il cessait ses visites. Quand il l'eut
entendu , il s'élança sur l'escalier , dans la chambre , jusqu'au-
près du lit sur lequel il se pencha; il sembla plus tranquille
quand il vit qu'elle était encore là. Mais quelque précaution
de silence qu'il eut prise dans sa course, il y avait eu du bruit,
les rideaux s'étaient agités; Marie ouvrit les yeux , mais ils
ne voyaient pas encore; aucune pensée ne les dirigeait, ne
les animait; c'était le regard vague d'un enfant qu'une mère
cherche à arrêter sur elle en lui disant des paroles d'affection;
ainsi Dervant présentait sa tête du côté où Marie tournait la
sienne. Mais il semblait qu'après une absence de la terre elle
y revînt quelques instans et eût besoin de rapprendre ses
douleurs et ses affections. Elle devina enfin celui qui était là,
130 PxEVUE DE PARIS.
et sa main blanche , sillonnée de veines bleues fit un mouve-
ment pour se lever ; déjà Dervant s'était précipité à genoux et
la couvrait de baisers et de larmes. Après quelques instans
où il n'osa pas lui parler de peur que la secousse d'un bruit
ne rompît le dernier fil de cette vie adorée : «Chérie, dit-il
tout bas, chérie, comment te Irouves-tu? — Bien, mon ami,
bien ; seulement il y a une force qui me saisit là, à la poitrine,
et qui me retire de toi. Retiens-moi! » Par un dernier effort
son bras se leva , vint retomber sur le cou de Dervant et en-
traîna sa tète près de la sienne ; leurs joues pâles se touchaient;
on n'aurait pas su qui des deux allait mourir. Un petit balan-
cement faisait osciller ces deux tètes unies, semblable à ce
mouvement donné à un enfant qu'on endort. Elles s'arrêtè-
rent; l'autre bras de Marie vint s'unir au premier pour em-
brasser Dervant; seslèvres s'agitèrent ; il vit qu'elle allaitpar-
ler; il retint son haleine. As-tu été heureux , dit-elle ?
— Oh, oui! s'écria-t-il avec un horrible désespoir.
L'ame de Marie venait de s'envoler contente.
X.
Si ce sont d'horribles heures que celles qui suivent une
mort, même lorsqu'on est entouré d'amis qui vous consolent,
qui vous épargnent d'affreux détails, qui vous cachent les
préparatifs de la dernière séparation , combien de tortures eut
à supporter Dervant qui était seul , qui seul voulut suffire à
tout et boire sa douleur jusqu'à la lie! Quand lui-même eut
aidé à porter jusqu'au cimetière celle que lui-même avait pa-
rée pour le cercueil, quand il fut resté jusqu'au soir agenouillé
sur le tertre frais , et qu'Ursule l'eut ramené avec cette es-
pèce de violence qu'on emploie pour un vieillard tombé en
enfance , il resta toute la nuit et les jours qui suivirent dans
un stupide abattement qui faisait peur à la pauvre paysanne.
Au bout d'une semaine, il lui prit l'envie de repasser tous
les souvenirs de son année de félicité. Ursule était allée à
Choisy, il monta dans la chambre de Marie, et en entrant,
quoiqu'il se fût bien armé de courage , quoiqu'il eut secoué
son front ainsi qu'on le fait quand on prend une grande rcso-
REVUE DE PARIS. 131
luiion, il lomba à genoux, et sa tête appuyée sur ses deux
ruains jointes par la prière frappa le carreau. Il se releva en-
lin, mais à travers ses larmes il la revoyait à chaque endroit
où il l'avait vue; elle lui apparaissait sous chacun des vêle
mens encore épars; et des sanglots, mais des sanglots af-
freux à entendre, soulevaient avec secousses son mouchoir
pressé sur sa bouche. Il voulut voir si elle ne lui aurait pas
laissé quelques mots d'adieu; il chercha dans ses papiers,
et d'abord trouva toutes les lettres qu'il luiavaitécrites, même
ces petits billets par lesquels il se consolait le matin lors-
qu'elle ne descendait pas aussi tôt qu'à l'ordinaire. Parmi les
feuilles qu'il parcourait avec avidité, il en trouva une à la-
quelle pendait encore un cachet noir; elle était signée Villon,
de son père. Il lut , il sut tout.
Ses poings frappèrent son front ; il s'appelait lâche, infâme;
il se roula sur le lit avec des cris de pardon, grâce 1 II étouf-
fait. Il bondit hors de la chambre, hors de la maison, courut
dans la campagne. En passant sur le pont de Choisy , il fut
aperçu par Ursule, qui le suivit en l'appelant. D'un pas rapide,
sans rien entendre, il traversa les champs et arriva sur la
route de Bicétre à Paris. Quatre grandes voitures chargées de
deux lignes d'hommes dont les jambes pendaient en dehors
marchaient sur le pavé, escortées par des soldats portant un
autre uniforme que celui de nos troupes.
— Ohé , mon pain qui est tombé I s'écria un des galériens.
Personne ne fil attention à ses cris.
Dervant , que ce spectacle avait presque rendu à lui-même
ramassa le pain et courut après la voiture pour le rendre au
condamné.
— Merci , gredin I dit celui-ci.
Dervant fit un pas en arrière, réveillé par cette insulte;
mais aussitôt il courba la tête, comme un homme qui se sou-
met à un arrêt, et continua à suivre la charrette sous les dé-
goûtantes injures que ces misérables faisaient pleuvoir sur
lui.
Ursule, épuisée de fatigue, fut obligée de renoncer à sa
poursuite.
Un de mes amis, qui, comme moi, connaissait celle his-
n2 REVUE DE PARIS.
toire, yisita an mois de septembre le bagne de Brest. Parmi
les hommes de peine , il en remarqua un dont la chevelure
blanche et touffue ombrageait des traits profondément creu-
sés. Dans toute sa visite , il eut l'esprit frappé de cette figure,
et demanda des renseignemens. On lui apprit que ce mal-
heureux , attaché depuis plusieurs mois au service du bagne ,
était comme le souffre-douleurs des forçats , dontles outrages
l'accablaient sans jamais lui arracher une plainte. Avant de
sortir , mon ami retrouva dans une cour ce triste jouet des
galériens. En passant près de lui , il affecta de prononcer le
nom de Dervant. L'homme tressaillit, mais ne détourna pas la
tête.
Prosper Dinaux.
LE CiVRÎV\YA.L «E MA.RSEÏLLE.
n est des villes qui jouissent d'un carnaval perpétuel : Mar-
seille peut être comptée parmi celles-là. Un peu plus vaste
que le foyer de l'Opéra , son port voit passer chaque jour , à
toute heure , sous un soleil ardent, sur des briques rouges ,
le long de ses maisons hàlées comme des matelots , le long de
son bassin huileux et calme , des masques de caractères qui
viennent de tous les pays ; sous le cafetan de Constantinople
et sous la barette de Tunis , dans les larges brayes du marin
dieppois ou dans l'étroite tunique du pilote persan , ceux-ci
touffus de barbe , ceux-là montrant leur menton jaune et im-
berbe de par-delà le Gange , population moins bigarrée encore
que son langage ; c'est un gazouillement dont n'approchent
pas les dissonnances gutturales , nasales de la plus folle nuit
de mardi-gras aux Variétés. Parmi les Italiens , le Génois,
pour parler, serre la bouche comme un chien qui tient un os,
le Napolitain l'ouvre comme un chien qui le lâche ,1e Sicilien
hennit , le Sarde aboie , le Corse hurle , le Vénitien grasseie ;
parmi les Levantins, le Maltais glapit, le Turc pérore. Bouchez-
vous les oreilles , vousn'é\ itérez pas le geste de l'Espagnol ,
de l'habitant de Barcelone , de Malaga ou de majorque , gens
qui ont autant d'idiomes qu'ils ont de doigts ; ils vous éblouis-
sent, vous fascinent, prient, répondent avec leurs mains;
fermez les yeux comme vous vous êtes bouché les oreilles , et
les odeurs vont vous assaillir. Cette odeur de morue annonce
les Bretons , ce parfum de harengs les Normands ; l'Arabe
exhale le musc , le Turc l'ambre , l'Indien la vanille qu'il
mâche , le Malais la cannelle. Je vous demande si l'on peut
comparer le ballet de Gustave , des Turcs de carton , des
2 12
134 REVUE DE PARIS.
Chinois en satin rose , des Grecs qui dansent un pas , avec
ces Turcs , ces Chinois , ces Italiens , ces Espagnols , ces An-
glais , ces Américains , ces Russes . ces Persans , qui ne dan-
i^ent aucun pas, mais qui sont yéritables?
Le carnaval augmente de bien peu en travestissemens la
cité qui a toute l'année tant de turbans et de moustaches et de
barbes à son service. Passerait-il dans la rue vingt Turcs ,
on dira't: Ce sont vingt Turcs! et voilà tout. Si ces vingt
Turcs parlaient turc, on leur répondrait en turc. — Où est la
parodie? Comment voulez-vous crier èt.la chian lit! lit! lit!
à des sauvages presque nus , parce qu'ils sont noirs comme
le diable au fond de leur bornons blanc ; ce ne sont que des
Bédouins , après tout ; et pour Marseille , depuis la conquête
d'Alger , le Bédouin est un compatriote plus intime que le
Parisien.
Aussi le carnaval est-il à Marseille une obligation sans ori-
ginalité , un devoir à accomplir , et ceux qui s'y plient ne re-
courent jamais , avec raison , au costume oriental , si cher au
Parisien. On le sait, le Parisien raffole de l'Orient, et dans
son enthousiasme, l'anachronisme ne lui coûte guère. Il revêt
la robe du Persan et chausse les babouches brodées de Tu-
nis , passe le pantalon du Klephte et se coiffe du bonnet de
l'Archimandrite. Profanation! il renchérit sur les professeurs
de littérature orientale àlaSorbonne ! Marseille n'a donc,
pour échapper à cette érudition qui l'écrase, pour éviter
cette similitude qui l'attend à la porte du bal , que le four-
reau à damier de polichinel et le lugubre domino; les nations
qui la visitent lui ont laissé libres ces deux costumes. Dieu
veuille, pour les Marseillais , qu'on ne découvre pas dans l'O-
céanie quelque peuple qui les ait adoptés.
Il y a cependant un beau jour pour Marseille à l'époque du
carnaval, c'est celui où on l'enterre. Enterrer est une anti-
phrase ; car le carnaval est brûlé , puis, tout en flamme, jeté
dans la mer ; on le brûle et on le noie. Rien n'égale la pompe
de ses funérailles, auxquelles se rendent tous les habitans ,
plus pâles des fatigues de la veille et du masque qui leur a
pressé les joues pendant toute une nuit, que delà cendre po-
sée le malin à leur front.
REVUE DE PARIS. 135
C'est une magnifique chaussée, celle par où passe le cortège
(lu carnaval défunt , au sortir de la \ille qui l'a tué dans ses
joies. Elle à pour nom Are ne ,d'arena, sable. Notre mémoire
nous la représente comme un chemin blanc bordé d'un côté
de maisons de campagne , bâties ou plutôt plantées sur le re-
vers d'une colline. Cette colline marche avec vous , avec tou-
tes ses guinguettes peintes et pavoisées , avec ses murs de
roseaux et ses buveurs que vous apercevez derrière les roseaux
quand vous passez au front des roseaux , des buveurs , de ces
guinguettes et de cette colline, dans quelque barque delà
plage et sur la plage même. Ainsi, à droite la campagne, à gau-
che la mer. Et quelle mer I la Méditerranée.
Dés le matin du mercredi des cendres, Arenc n'est qu'une
longue traînée de voitures. Longchamps en étale de plus
fièrement attelées, d'un vernis plus brillant; mais Long-
champs n'eu a pas de formes plus disparates. C'est un cau-
chemar de carrossier, tout y est; depuis le landau d'osier qu'un
cigarre malveillant pourrait embraser avec les deux che-
vaux- amadou qui le traînent, jusqu'à la voiture où se pa-
vanent les prud'hommes de la ville, amirauté, qui , en bonne
règle, devrait êtreremorquéepardes veaux marins. Le crayon
d'Henri Monnier , qui fait une figure d'homme avec les pièces
d'un cabriolet, ne suffirait pas pour reproduire ces cabriolets
qui ont toutes sortes de figures. Ce sont des apparences de
casquettes , des façons de soufflets , ce sont des coquilles , des
bateaux renversés , des portefeuilles de cuir, où se nichent,
s'accrochent, s'encaquent des familles entières. On met les
enfans sur le devant de l'équipage pour qu'ils ne soient pas
asphyxiés; les domestiques sont à cheval, pour prévenir tout
accident; mais les accidens sont impossibles. La tète du
second cheval à la file s'appuie et s'endort sur le train de
derrière de la voiture qui précède ; celui qui suit en fait
autant; ainsi de tous jusqu'à la dernière voilure ; en sorte que
chaque voiture devient la litière d'une autre , et toutes n'en
font qu'une seule et unique de deux lieues d'étendue : ce sont
deux lieues de cuir et de che>al , de vingt-cinq au degré.
La mer , qui > ienl écumcr et rouler des algues et des galets
jusqu'au bas de celte chaussée , présente un coup d'œil non
136 REVUE DE PARIS.
moins varié. Sorties de bonne heure du port , «ne foule de
petites barques peintes, payoisées, avec leurs tentes damas-
gées , à la file les unes des autres , chargées de masques qu'on
dirait arriver de Venise par le bon vent qui souffle et les sou-
lève avec leur cargaison, croisent des bordées dans l'anse
d'Arenc. Et sur la grève de cette anse , règne une activité ex-
traordinaire. Renommés pour l'excellence de leurs mets au
poisson , la fraîcheur de leurs coquillages , — deux spéciali-
tés qui ont des variétés infinies sous la main d'habiles cuisi-
niers, — les restaurans d'Arenc commencent ce jour-là leur
vogue du printemps. Des barques de pêcheurs lancent sur le
rivage des filets chargés de poissons; et quels poissons ! Yi-
vans, tout vivans encore ! Non ces poissons pâles de Paris,
qui semblent sortir de l'Hôtel-Dieu après une longue et dou-
loureuse maladie ; mais des poissons frais comme de l'herbe ;
ils ont le parfum de l'algue marine; ils sont jaunes comme
l'ambre , changeant dans leurs reflets de cristal ; ces filets sont
ramassés par les écaillères, et de la mer salée, ces poissons
tombent dans une mer d'huile. Tout cela comme le vent,
comme le feu. Vous mangez le premier service que le second
nage encore! D'autres pêcheurs viennent déposer leurs ri-
chesses conchyliologiques à vos pieds, sous la table. Les
moules bâillent; elles s'attacheraient volontiers à votre as-
siette. Elles sont encore enveloppées de vase, de sable, d'al-
gue, demousse, humides d'eau salée. On boit la Méditerranée.
On nage au carnaval à Marseille! Des nageurs au mois
de mars! et tandis que M. Chevalier fait insérer au Jot^rnai
de Paris le degré de froid, et qu'on marche sur la Seine.
Pays d'imagination, il va sans dire que Marseille ne se con-
tente pas d'une simple fiction en enterrant le carnaval ; ce
carnaval est un être à peu près réel , qui a un costume, qui
en a eu même plusieurs selon les temps; qui a un nom, Ka-
rêmentrant. Nom significatif, dont l'étymologie ne nécessi-
tera aucune recherche de la part des savans archéologues de
l'académie locale. On entre en Carême : Carême-entrant. La
lettre A' est une prétention ridicule, un prétexte pour fonder
un prix de 500 fr. destiné à celui qui expliquera le mot. Le
lî est un C : Donnez-moi 500 fr.
REVUE DE PARIS. 137
Caréwenfranf était probablement, avant la révolution , un
philosophe bourré de paille , les jambes pleines de son , ayant
le Co/ifraf5oc/a; sous le bras; on le brûlait, lui et ses jambes,
et son livre , au bord de la mer. Durant la révolution, Carê-
mentrant philosophe passa dans les rangs du peuple souve-
rain, et ce fut un prêtre qu'on brûla. On portait un cardinal au
bout d'une perche et l'on criait à bas le tyran ! puis on allu-
mait le tyran. Sous l'empire on rôtit quelques nobles farcis de
parchemin et de foin; on n'en rôlit pas long-temps. Sous la
restauration, il était difficile de brûler un cardinal , ou un roi.
ou un prêtre , ou un noble; les Anglais payèrent pour tous.
Carémentrant , revêtu d'un habit rouge, coiffé d'un chapeau
pointu à plumes de coq couchées , chargé d'épauleltes d'or ,
appartenant à la marine, par l'ensemble de son costume,
fut sacrifié aux Druides du mardi-gras.
Qui brûle-t-on aujourd'hui que nous ne vivons plus
sous la révolution , sous l'empire, ni sous la restauration,
comme chacun sait? Je l'ignore, et je ne le supposerai
pas.
Le carnaval de je ne sais plus quelle année, — vous ne te-
nez pas plus que moi à fixer cette date , — finissait à Mar-
seille au <on des violons et des contrebasses. Mardi-gras al-
lait sonner; heure suprême où celui qui s'est disloqué toute la
semaine croit de son honneur de redoubler d'élan pour sou-
tenir les fatigues d'une dernière nuit, de la plus belle, de la
plus étincelante, de la plus folle; paroli d'extravagance 1 ii
faut faire sauter la banque ; heure de séduction , où celui qui
a résisté par piété , par économie ou par devoir , à l'entraîne -
ment de l'ivresse générale , sautant devant lui, sous ses croi-
sées , sur sa tête , sort tout nu comme Archimède , ou presque
nu, comme je crois que sortit Archimède, et endosse le do-
mino noir, l'arlequin rayé, ou l'éternel Montaucîel, et s'en
va , lui comme les autres et avec les autres, briser ses fibres
Fouillées par une année de plus. En avant !
— En avant! se dit aussi un membre de la confrérie des
pénitens noirs — nous allons toucher un mot d'explication
sur celte confrérie, — en courant louer un habit de polichi-
nel dont il avait depuis long-tempsadmiré 1 a coupe origiuale,
1£8 REVUE DE PARIS.
les deux bosses bien releyées et la beauté du velours. Un po-
lichinel en velours !
Venons à la confrérie des pénitens noirs. Marseille a dix
ou douze corporations religieuses , sans vœu, ni profession ,
ni engagemens quelconques: carmélites , pénitens blancs,
pénitens rouges , pénileus gris. Sous le capuchon se cachent
de vertueux négocians, de braves portefaix, de pieux cour-
tiers qui , ne voulant pas être connus dans les bienfaits qu'ils
répandent, cachent leurs visages et leurs corps sous un habit
de pénitent, — longue toile de couleur, qu'on noue à la
ceinture par une corde terminée en deux os de mort , et cou-
ronnée d'un capuchon pointu , rabattu sur la tète , percée de
deux trous à la place des yeux. Ils soignent les malades, s'en-
tr'aident , visitent les prisonniers , enterrent sans frais les
pauvres , et accompagnent les condamnés jusqu'à l'échafaud.
Leurs actions sont nobles et louables; leur costume fait peur:
celui des pénitens noirs épouvante; la nuit, les femmes les
évitent avec terreur, quand elles les rencontrent venant vers
elles , avec leurs os qui bruissent, leurs robes noires qui frô-
lent et leurs lanternes portées au bout d'un bâton noir , abri-
tant, sous quatre lames d'ivoire , une flamme mouran le.
Notre polichinel appartenait à la compagnie des pénitens
noirs. Encore jeune , le carnaval le pique , un grelot retentit
à ses oreilles, une latte le tape sur l'épaule, un bonnet de
pierrot le rafle , et le voilà qui s'enflamme : il veut danser.
Empêcher un méridional de danser !
Le chef des pénitens noirs trouva à redire à ce manque
de gravité; il dissuada l'honnête confrère de changer la sainte
aumusse pour le nez monstrueux, le menton indécent et la
bouche impie de Polichinel. Le confrère promit et n'en lit
rien. Il fut surveillé; on le blâma en plein conseil, un jour
qu'il était absent: il n'en tint compte. Le damné costume en
velours ne le quittait pas; il s'y voyait dedans, fringant et
joyeux, dansant la polichinelle , qu'il possédait à merveille.
Cependant il résista jusqu'au mardi-gras. En passant devant
le polichinel , il allait vite , fermait les yeux; il évitait ainsi
la tentation. Ses pas étaient comptés : céderait-il ou ne cédc-
jait il pas?
REVUE DE PARIS. 139
Il céda. Le mardi-gvas était trop beau. Le carnaval allait
par les rues , hurlant de joie . balancé aux bras de ces ravis-
santes Méridionales, femmes dont l'ame est dans l'œil , et
dont l'œil est toujours sur le vôtre. Ces femmes passaient sous
ses croisées, pieds lestes, épaules nues et les joues enflam-
mées , l'appelant , l'invitant à descendre. Il bondissait dans
son lit, il dansait la polichinelle horizontalement; il pleu-
rait, se repentait, dansait toujours. Et le voilà hors de son lit,
allant chez le loueur d'habits : — Votre polichinel ? — Il n'est
pas loué. — Combien? — Trente francs. — Yoilà. Et il s'habille,
il est habillé , et il s'écrie : — En avant donc , moi aussi I
Jamais la polichinelle ne fut si bien dansée. Le diable ne
fait rien à demi. Le pénitent la dansa dix fois , vingt fois , il
n'avait plus ses talons. Danse I danse I un œil te regarde 1 un
œil de pénitent noir 1 — Confrère I
A trois heures après minuit, il rentra chez lui; nuit sombre
en mars, à cette heure. Il se déshabille, se jette de lassitude
sur son fauteuil et sommeille.
Mais qu'est-ce donc que ce bruit, cette clarté qui court au
niveau de sa croisée? Le voilà debout; il croit dormir, rê-
ver; il regarde mieux. Ce n'est pas une erreur: six pénitens
noirs. Il les compte trois fois d'un doigt glacé: six pénitens
noirs avec leurs lanternes noires à bâtons , leurs livres , leurs
sandales , leurs aumusses noires , percées aux yeux : six pé-
nitens, bannière de la confrérie déployée, psalmodiant en
latin, s'arrêtent à sa porte. Ils ouvrent, ils s'étaient procuré
une clef, les fantômes. Ils montent déjà l'escalier. C'est ef-
frayant. La voix devient plus lugubre ; déjà la clarté passe à
travers les fentes de la porte de la chambre. Ils cognent.
Notre pénitent n'est pas facile à intimider , heureusement.
Il élait déshabillé. Que fait-il 1 II coule dans son lit son habit
de polichinel, et laisse paraître seulement le nez de carton,
le menton pointu et le bonnet. Il revêt ensuite sarobe de pé-
nitent noir: c'est la toilette d'une seconde. Il ouvre aux six
pénitens, et se cache derrière la porte. Quand le sixième est
passé , il se met derrière lui et marche.
Les six pénitens entourent le lit; leurs regards se portent
avec colère sur ce polichinel désobéisirantà l'ordre, coupable
140 REVUE DE PARIS.
d'impiété ; la prière des morts commence autour de lui. L'eau
qui purge des maléfices tombe sur le masque de carton.
— Frère, combien étions-nous quand nous sommes partis
de la chapelle pour venir ici?
— Six bien comptés.
— C'est ce que je me disais aussi. Comptez pourtant. Un,
deux — trois; autant de l'autre côté du lit; un de plus , c'esl-
à dire , — mais nous sommes donc sept. — Il reprend son
énumération : toujours sept. Celui-ci communique ses ob-
servations à un autre, qui compte et tremble. — Sept. Nous
n'étions que six en partant, bien sûr. C'est moi qui ai distri-
bué les livres de prière.
Un troisième est averti, un quatrième. — La terreur passe
de bouche en bouche , et chaque capuchon , penché sur le ca-
puchon voisin , souffle ce nombre de sept dans des oreilles
crispées d'effroi.
On ne songeait plus au polichinel, qui paraissait plongé
dans le sommeil du juste.
On veut fuir : pas de clef. — Et ils sont sept! Quand un Mé-
ridional est courageux , il l'est bien ; quand il ne l'est pas, c'est
curieux à voir ; et quand six Méridionaux sont gagnés d'épou-
vante , c'est alors qu'ils sont beaux.
Un se dévoue et saute par la croisée, haute d'un petit étage;
un second, un troisième, tous les six y passent. Un seul reste
qui, fermant la croisée, dit en ricanant d'un ton lugubre :
Beatiqui moriuntur in DOMINO.
Epouvantable calembour que quelques-uns seuls entendi-
rent en fuyant.
Deux pénitens noirs moururent de peur à la suite de celle
plaisanterie de carnaval.
Le mercredi des cendres se glisse presflue inaperçu à Paris,
et pour notre part, nous n'avons jamais rencontré dans cette
journée de mortification, un seul habitant ayant au front le
symbole de son anéantissement; tandis qu'à Marseille, au
contraire, dès le matin du mercredi , la population se montre
dans les rues, avec la tache cendrée, dont le vent emporte
l'empreinte. Cette population , il est vrai , se compose de ma-
telots, natifs de Malaga, ou de Malte, ou de Paierme, hom-
REVUE DE PARIS, 141
mes crépus, basanés, taillés dans le bloc du fanatisme. Sous
un ciel qui est leur ciel , dans une cité qui est à eux bien plus
qu'au roi de France, ils se livrent avec liberté à toutes les
pratiques d'un catholicisme qui ne ressemble pas plus au ca-
tholicisme du nord que Jésus-Christ ne ressemble à Odin ou
au Krista des Bramines. Quelques églises sont à eux exclusi-
Yement. Les prêtres y sont Génois ou Siciliens; les cloches
répètent les airs de Civita-Vecchia; le pavé de la nef n'est
couvert que de Majorcains priant leur Tierge spéciale, celle
qui, dans sa main gracieuse, arrondit les citrons, et les an-
ges blonds dont le souffle les dore, dans les jardins embaumés
de Palma.
Or, cette population qui se nourrit de mets échauffans à
Marseille comme à Baslia, qui retrouve sur les quais de Mar-
seille la réverbération des dalles volcaniques de Xaples ,qui
prie à Marseille des saints vénérés à Cadix , des saints qui du
moins ne sont pas du nord et qui ne parlent pas français, cette
nation qui poignarde dans les cabarets de Marseille comme à
Venise ; en se mêlant par le sang et par le commerce à la ci-
vilisation passive de Marseille, qui est trop à tous pour se
posséder jamais ou se localiser, colore fortement celle-ci et
déteint sur elle. Si la France un jour se fractionnait, de même
que Calais serait une ville anglaise, Marseille deviendrait
ville italienne, ainsi qu'elle le fut sous bien des rois de France,
ou espagnole, ce qu'elle a aussi élé.
Le sultan y a pourtant des droits. Le pacha d'Egypte compte
à Marseille plus de six mille sujets , tous parqués dans un fau-
bourg, colonie parlant arabe, qui fume aux étoiles sur sa porte
le soir, et plante des concombres dans ses jardins. Les Ca-
talans, depuis un temps immémorial, ont une ville à eux
dans Marseille, et ils ne tiennent à la France que par les
contributions directes; comme sympathie, c'est y tenir peu;
les contributions indirectes disparaissent sous la contrebande
dont ils sonlles aigles. Les Grecs y possèdent également un
quartier séparé, un fanar; ils eu occupent même deux;
ils se divisent en Grecs orthodoxes et en Grecs hétérodoxes.
Ainsi leurs mœurs sont parfaitement conservées : ils s'ab-
horrent.
142 REVUE DE PAKIS.
Parmi les églises où cette affluence mixte de naturels et
d'étrangers se presse , le mercredi des cendres , celle de Saint-
Victor estla plus célèbre , la plus renommée à cause des mira-
cles qu'une Vierge noire y faisait et qu'elle n'y fait plus, quoi-
qu'elle y soit toujours \énérée et loujoursnoire.
Saint-Victor était autrefois une abbaye; la révolution guil-
lotina l'abbaye, et sur une partie de son emplacement éleva
une manufacture de tabac, le tabac à fumer passant avant
Dieu dans la constitution des Droits de l'Homme. L'empire ,
sur les terrains vagues qui restaient encore, permit qu'on
élevât des fabriques de soude factice. La restauration , ache-
vant de bouleverser les jardins de cette malheureuse ab-
baye , les vendit à des raffineurs de soufre. L'église seule
est debout : résistera-t-elle encore long-temps à ces trois
fléaux réunis , le soufre , le tabac et la soude factice ,
comme elle a résisté à ces trois autres fléaux successifs , Ro-
bespierre, les préfets et la bande noire ? Je parie pour le
soufre.
Montons àsa tour noire, maisnoire nonàla manière desmo-
numens de Paris , qui sont plutôt verts, mais noire du soleil
comme un pontonnier, de l'air marin et de la fumée du gou-
dron, cette fumée si bonne à respirer que si Marseille était une
fleur, l'imagination de ses enfans ne lui prêterait pas d'autre par-
fum. De celte tour, le coup d'ceil es t beau. Que voulezhvous voir?
laville? Ces vagues de briques rouges sont les toits delaville;
ces arbres qui pointent entre les briques sont la cime des pro-
menades; ce dôme couleur de perle, c'est le ciel. Ce n'est
pas un ciel sculpté par Jean Goujon ou Perrault, comme les
Parisiens pourraient aisément se le figurer, eux qui en sont
privés; c'est un ciel véritable, dont le soleil est chaud, l'air
doux, la clarté vive.
Voulez-vous suivre mon doigt du regard , du haut de cette
tour, d'où nous descendrons ensuite pour visiter, à l'heure
de la prise des cendres , le caveau de la Vierge noire ?
Regardez d'abord cet étranger qui s'avance jusqu'au rivage
du port, les bras croisés, la tête pensive; là, arrêté dans sa
course de par-delà le Rhin peut-être, par l'eau salée qui vient
mouiller sa chaussure poudreuse. Il soupire, jette, déses-
REVUE DE PARIS. 143
perd, son bâton sur la vague de la grève, et attend la cuit pour
se noyer.
Vernela peint dans sa collection des ports de France ce-
lui de Marseille; mais il n'a rendu avec quelque vérité que
certains détails matériels d'architecture navale qui n'existent
plus aujourd'hui. Il n'a pas su fixer sur la toile, par impuis-
sance de son art, ce qui caractérise essentiellement la phy-
sionomie de la grande cité méridionale, du Paris de la Médi-
terranée , le bruit et l'odeur. Les hommes se reconnaissent à
ia forme; les villes maritimes , à l'odeur et au bruit. Où en-
tendre, confondus dans un ensemble constant, comme à
Marseille, sans interruption durant lejouretpendant l'année,
le cri de la corde sèche dans la poulie, le cri de l'oiseau de
mer planant sur le bassin , le bruit d'airain des planches mé-
talliques qu'on cloue au vaisseau, celui du marteau sur l'en-
clume , celui de la hache dans le chêne, celui des matelots,
les mille voix des rameurs se hélant sur une bouée ; par-des-
sus tous ces bruits, les cloches, et celles des vaisseaux, et
celles de la ville; par-dessus les cloches , le murmure du vent
du nord? On la reconnaît aussi à ses odeurs, et chaque odeur
est un pays dont elle évoque le nom pour qui la respire.
Foulez ses quais ; ces boucaux de riz , à l'exhalation végétale,
ne vous représentent-ils pas les champs de la Caroline? ce
sucre jaune , laMartinique et ses sucreries ? ces offres de can-
nelle , Ceylan ? Ces barriques d'huile , les oliviers de la Canée?
L'ame se laisse conduire par des rayons et des parfiim.s. On
peut connaître l'Inde sans y être jamais allé; l'odorat, qui
vous y mène, est un sens bien plus aimant que la vue. Mar-
seille est la synthèse odorante du monde.
Au pied de celte tour, ne voyez-vous pas maintenant une
large vallée, et dans cette vallée quelques hommes fixant dans
la direction de l'horizon , sur des assises de chêne, une pièce
de bois d'où ils élèvent de distance en distance, tandis que
nous causons, des vertèbres et des côtes, jusqu'à ce que ces
côtes et ces vertèbres réunies , plus nombreuses , offrent par
leur savante anatomie l'aspect d'un cachalot dépouillé de ses
chairs? C'est un vaisseau en construction. D'autres ouvriers
viennent clouer à ses flancs d'épais bordages en bois du Nord,
144 REVUE DE PARIS.
qu'on arrondit au feu comme des rubans. Ce rubans sont re-
tenus pas des clous de six pieds. Sous yous la clouterie. Ces
cyclopes de suie au bras de fonte , au tablier gras, qui forgent
ou fondent ces clous, ont aussi des vaisseaux sur les mers
océanes : leurs clous leur ont yalu des vaisseaux ; leur pre-
mière mise defonds est un clou. Le chanvre, en longues char-
pies, pénètre partout dans les épaisseurs du vaisseau où l'air
pourrait se faire jour. La précaution est bonne. Sur une fente
de quatre-vingts pieds de longueur, si une ouverture grande
comme le trou d'une petite vrille se faisait , le vaisseau , co-
que et gréemens, descendrait comme une ligne de plomb,
en quelques heures , au fond de l'eau. Ce chanvre se durcit
sous un enduit de goudron. Vous voyez d'ici , car d'ici nous
voyons tout, fumeries chaudières dans lesquelles le goudron
bout; où, depuis le point du jour jusqu'à la nuit, il est en fu-
sion. Chaque vaisseau y puise comme à une gamelle com-
mune; chaque nation y plonge une éponge ou un pinceau.
Ouvrez vos sens à cette divine fumée rousse, parfum des
peuples commerciaux. Le ciel en est obscurci ; il sera plus
bleu après de toute cette souillure. Le soleil et le vent cri-
blent et balaient ces taches ; le ciel redevient net.
Le vaisseau est goudronné, le grand vaisseau qui contien-
dra mille balles de laine de New- York, six cents barriques
de vin, trente personnes d'équipage, cinquante passagers. Eh
bien! qu'un enfant ôte celte cheville de bois, et, saluante
droite et à gauche, comme un éléphant, le vaisseau ira triom-
phant à la mer, et il semblera s'y rafraîchir de tout le feu qu'ont
subi ses flancs pendant qu'on le fabriquait; il se posera au
milieu de la vaste écume qu'il aura soulevée eous ses nageoi-
res, et puis, tranquille, de niveau, fatigué de sa course , le
mastodonte de chêne s'appellera V Aimable Rose ou VHeu-
reuse Amélie; car désormais il a une sœur ou une mère de ce
nom; il a une famille: il existe.
Nous sommes bien placés ici pour étudier le mécanisme
au moyen duquel un màt de cent pieds est soulevé , mis à pic
et descendu dans le vaisseau , qui a pris rang dans le port. Ce
màt, arbre entier, droit et uni, arrive delaPiussie; il a été
lancé sur les glaces, dans la Baltique ; il a traversé la mer du
REVUE DE PARIS. I4ô
Nord , l'Océan et la Méditerranée ; il n'est pas venu tout seul:
la forêt a suivi l'arbre; la forêt entière est ici sous nos yeux;
au lieu d'être debout, elle est couchée. Ce vaste bassin con-
tient des bois de mâture pour mille armemens. Que de tem-
pêtes promises à ces mâts de toutes dimensions, sur lesquels
des enfans s'amusent comme sur les roseaux d'une mare !
Les mâts sont à leur place; c'est déjà prêt. Aux mats il faut
des voiles et des cordes. De l'autre côté de la rive , examinez
cette ligne de maisons qu'on dirait à l'ancre, tant elles tou-
chent de près la rive. N'apercevez-vous pas des places blan-
ches comme du linge au séchoir , et des mouvemens courant
sur ces taches ? Je vous ai désigné les magasins de voilures ,
où des milliers de femmes aux; doigts armés d'un dé en fer et
d'une aiguille d'un pied de long cousent la toile taillée en
brigantine ou en foc. Ainsi, nous avons vu le vaisseau dans
un hangar, les mâts dans un bassin, les toiles dans des bouti-
ques. Singularité : chaque industrie s'exerce à part. Chaque
métier a sa science indépendante. Car tous ces gens-là qui
édiûent si merveilleusement pièce à pièce le phénomène d'un
vaisseau , n'en connaissent que certaines parties ; il y a plus,
c'est qu'ils ne sont pas marins; à certains égards , ils ne sont
que tailleurs, peintres et menuisiers; la pensée du marin
seule relie ces choses éparses , pour en être l'ame ; par lui le
bois marche, par lui la voile respire , les vergues vont saisir
le vent.
Si sur l'autre rive on taille les voiles , sur celle où nous
sommes on fait les cordes, nerfs du vaisseau. Tournons-ncu?.
Poignée à poignée, regardez le chanvre qu'on sort du gre-
nier; une main le tend , une roue de gaiac le saisit , le tord ;
il est déjà tordu ; il retiendrait bien une coquille de noix sans
casser; mais il s'envole ailleurs, il est joint à un autre cor-
don; il est corde; hâtez-vous de la couper si vous voulez
étayer vos mâts et armer vos vergues de drisses; sinon, la
corde, unie à la corde, l'aussiére à l'aussière, serpeniant
l'une sur l'autre, en deux tours de roue , et la roue ne s'ar-
rête pas, vont reparaître tressées en grelin, corde épaisse
comme le bras; dans quelques minutes le grelin sera câble,
un câble énorme, capable de retenir un yaisscau au milieu
2 13
146 REYUE DE PARIS.
des brisans, par l'ouragan des équinoxes qni soulève la mer
et déchire le ciel ; mais le cable est à bord du vaisseau , roulé
en spirale, et déjà son ancre se forge.
Entendez-vous la forge ; elle luit là-bas dans ces cavités
ardentes, le grincement monte jusqu'à nous. Ces hommes
noirs qui se baissent, ramassent des poignées de vieux fer; ces
hommes noirs qui soufflent , le font rougir et le pétrissent;
ces hommes noirs dont nous ne distinguons que le dos en
sueur , le découpent comme dupapier. Ceux-ci façonnent des
ancres, ceux-là coulent des canons , qui roulent enflammés
jusqu'à la mer , où ils s'éteignent. Mais notre ancre est forgée.
Tout est prêt maintenant : chaque industrie a misladernière
main au vaisseau , toutes en ont vécu, toutes en vivront; le char-
pentier, le négociant, le forgeron qui l'a prémuni contre la
tempête , et l'assureur qui garantit l'œuvre du forgeron et en
répond contre la destinée. Pour Marseille, chaque vaisseau
est l'Arche, car tous ses habitans y ont un espoir embarqué.
Admirable création des hommes , adieu ! Le vaisseau neuf
va partir, il partira au soleil levé , quand la brise sera fraîche
et viendra de la terre. La brise souffle, et le soleil est rouge:
il part. Comme il glisse , voyez ! au pied de ces tours , de celle
où nous sommes qu'il salue avec le canon , auquel la cloche
répond ; respect ici, bénédiction là-bas. Voilà l'œuvre du voi-
lier etdu forgeron! ou plutôt l'œuvre puissante, progressive,
immortelle de l'industrie etdu commerce. Et cet homme qui
attendait la nuit pour se noyer, vous l'avez deviné, c'est le
commerce. Descendu nu et pauvre avec un bâton , il monte
au vaisseau , s'aventure , ose ^ travaille, souffre , pense, ne se
décourage pas , aborde avec lui tous les rivages , échange une
idée pour une plume d'autruche en Afrique , vend la plume
d'autruche aux Cafres pour un peu de poudre d'or , à cinq
cents lieues de là , la poudre d'or pour un sac de perles ,
porte ses perles à Java et y reçoit en retour cent tonneaux de
poivre ; revient avec ses tonneaux , riche du monde qu'il sait ,
des langues qu'il a apprises , rentre au port sur un vaisseau à
lui , dont il est maître après Dieu, jette l'ancre , et, considéré
de tous, il monte les escaliers de marbre de la Bourse , capi-
tule de la fortune.
REVUE DE PARIS. 147
On prétend que l'intercession de la Vierge noire était au-
trefois pour beaucoup dans ces prospérités acquises sur les
rives étrangères par les Marseillais. Allons la saluer dans son
caveau sombre et humide. D'ailleurs , je vous l'ai dit , recon-
naissance ou respect , le mercredi des cendres est le jour de
l'année où l'on se souvient encore d'elle.
Elle n'est plus riche ; sa rivale , Notre-Dame-de-la-Garde ,
l'a saintement dépouillée des poissons d'argent , des petits
vaisseaux votifs en vermeil , des œufs d'autruche, des ancres
marines en diamant, dont elle aimaità se parer jadis; seule-
ment elle est restée bonne et noire dans le malheur. L'obscu-
rité de sa retraite n'est réjouie que par une bougie verte qui
brûle à ses pieds , funèbre lueur qui éclaira , il y a quelque cin-
quante ans, une scène dont la tradition a conservé la terrible
moralité.
Le carnaval finissait , il était fini même. Minuit avait sonné
à Saint-Victor; l'abbaye était en prières; repentans de leurs
folies de la veille , les fidèles s'humiliaient à deux genoux ,
dans le caveau, pour recevoir la cendre qui fait souvenir d'où
l'on vient et rappelle où l'on ira. La sinistre bougie verte pro-
menait sa lueur sur des visages blêmes de fatigue et de con-
trition. La moins morte de tous était la Vierge noire de Saint-
Victor. De son doigt funéraire le prêtre touchait les vivans
avec la poudre des morts. Folie ou sacrilège , parmi ces per-
sonnages il en était un qui était resté masqué. La Yierge noire
semblait le regarder et porter sa lueur verte sur lui , sur le
carton jaune et hideux qui le comprimait. Pour le sauver de
la damnation éternelle , elle inspira à quelques gens pieux
l'idée de lui dire combien cela était mal et dangereux. Il ré-
sista, et on entendit même un ricanement odieux derrière le
masque. S'étant approché pour lui eflleurer le front, le prê-
tre recula de terreur; il dit à l'impie d'ôterle masque: un si-
gne négatif répondit. Alors le prêtre imprima sur le carton
athée , au milieu de l'effroi général , la cendre qu'il destinait
au visage du chrétien. Là ne s'arrête pas la tradition.
Au sortir de l'église quand le libertin chercha , dans son
trouble, à retirer son masque pour respirer plus librement ,
une force invincible, un ciment qui faisait corps avec la peau,
148 REVUE DE PARIS.
l'avait collé au visage. Ses efforts furent vains ; ses doigts se
fatiguèrent à cette lâche; ils se crispèrent contre cette surface
glissante , ils eurent du sang : le masque resta ; il s'était fait
chair. Et cet homme , condamné à ne plus voir, à ne plus
sentir , à ne plus respirer qu'à travers ce visage de quelque
monstre ; condamné à un éternel travestissement et à un
carnaval dont il devait traîner le supplice à table et au lit,
triste ou souffrant, devint fou, et il mourut déchiré par ses
propres ongles.
A propos du carnaval , dont l'ivresse remplit Paris et de-
mande une place à toutes nos préoccupations , nous avons
écrit ces quelques lignes très-imparfaites sur un pays que nous
aimons. Un prétexte frivole a servi d'occasion à un épanche-
ment vrai. Nous serions désolé du ton de légèreté qu'il nous
a fallu prendre dans le cours de cet article , si le véritable
motif qui nous Ta dicté n'était pas compris. Ce n'est pas quand
un fléau terrible éclaircit les rangs de nos amis et leur fait, à
eux aussi , un masque livide, que nous aurions l'insouciance
coupable d'être possédé par un autre sentiment que celui
d'une tristesse profonde. Allez au bal, vous autres , car vous
avez eu aussi les mêmes douleurs; allez, le cœur gai, les
mains pleines de fleurs, aux samedis fabuleux de M. Mira;
mais pour nous qui ne sommes pas d'ici, — pas de bal, point
de fctes. — Prions.
LÉON G0ZLA>'.
I
LES
HOMMES POLITIQUES
DE LA BELGIQUE.
Je ne m'occuperai pas ici de Techercher les causes qui oui
amené le diyorce de la Belgique etde la Hollande , ces deux
infortunés conjoints auxquels la Sainte-Alliance donna pour
cadeau de noces le monument de Waterloo. Toujours était-il
aisé de prévoir que celte union d'un peuple protestant et
d'une nation catholique, que cetteaggloméralion de 2,000,000
de Hollandais et de 4,000,000 de Belges devait enfanter
quelque monstre. Après quinze ans de gestation laborieuse,
les fiancés de la Sainte-Alliance ont mis au monde une révo-
lution.
Maintenant, que celle révolution ne présente qu'une con-
trefaçon de Paris , événement de hasard que le hasard eût
pu faire avorter, ou bien qu'elle ait été préconçue dans les
traités de 1814 et de 1815 , elle n'en demeure pas moins un
grand fait qui touche par tous les points à l'histoire géné-
rale de l'avenir.
Une nouvelle planète s'est formée dans le ciel orageux de
la diplomatie par suite de cette commotion de la comète
révolutionnaire. Un royaume de Belgique a été constitué.
Soit ignorance, soit mauvais vouloir, presque tous les
publicisles se sont obstinés jusqu'ici à nier l'importance de
2 13.
150 REVUE DE PARIS.
cette création. A peine ont-ils consenti à tracer sur la carte
politique le contour de ce petit état, comme on indique un îlot
désert qu'un Tolcan fait surgir au milieu de l'Océan. Un pays
dont l'industrie agricole sert encore de modèle à l'Angle-
terre, un pays dont la concurrence manufacturière fait trem-
bler des royaumes qui ont huit fois sa surface et sa popula-
tion, un pays qui peut mettre cent vingt mille hommes sous
les armes, doit pourtant peser quelque chose dans la balance
européenne. Sous ce rapport il mérite qu'on s'occupe de lui.
Une étude complète du pays serait longue, et il faudrait
des volumes pour l'examiner sous toutes les faces. Je ne me
propose dans ces pages que de toucher divers points ignorés
qui se rattachent immédialementàmon sujet, c'est-à-dire qui
peuvent servir à faire connaître les principaux acteurs du
drame politique dont la Belgique a été le théâtre depuis
1830. Presque tous sont des hommes nouveaux, et peu de
chose a transpiré de leurs actes antérieurs. Il n'existe pas
même un ouvrage où l'on ait apprécié la part qui revient à
chacun d'eux dans la manipulation des affaires depuis qua-
tre années. Une biographie des hommes politiques de la Bel-
gique est donc un document qui manque à notre histoire con-
temporaine : c'est une lacune que je vais essayer de remplir.
Ce n'est pas , comme on pourrait le croire, la question de
dynastie qui divise les partis en Belgique. La querelle des
maisons de Nassau et de Saxe-Cobourg n'arrive que comme
auxiliaire dans la grande bataille des opinions. La célèbre
Union des catholiques et des libéraux qui refoula le roi
Guillaume sur le territoire hollandais, ressemblait à ces
armes indiennes qui contiennent deux épées dans le même
fourreau. Chacun des principes vainqueurs a tiré la sienne ; et
le duel recommence. A qui le champ restera-t-il des libéraux
ou des catholiques? C'est là la question du moment. Plus tard
un autre duel se présentera, celui des communes contre le
principe d'unité gouvernementale, c'est-à-dire contre la
royauté. C'est là la question de l'avenir. Cependant , comme
nous le verrons plus loin, la question n'est pas encore là tout
entière.
La première couche bien tranchée que l'on rencontre à la
REVUE DE PARIS. 151
superficie de l'opinion en Belgique, est composée d'un amal-
game de ces deux principes opposés qui luttent entre eux, le
libéralisme et le catholicisme. 'Mais si l'on creuse plus ayant ,
rhacune de ces deux divisions se subdivise elle-même en
deux autres catégories , et chacune de ces catégories forme
un parti politique qui a son étendard, ses soldats , son mot de
ralliement. La chambre des représentans , qui est censée tra-
duire la pensée du pays, offre donc les quatre classifications
suivantes : 1° un parti catholique aristocrate; 2*^ un parti
catholique opposant; 3° un parti libéral gouvernemental;
4° un parti libéral d'opposition.
Les catholiques aristocrates ont fait alliance avec une
fraction du parti libéral , et leur réunion constitue la ma-
jorité parlementaire qui soutient le gouvernement du roi
Léopold. Cette majorité englobe les quatre cinquièmes de la
chambre. L'opposition ne compte que dix-huit voix, sur cent
deux, qui lui soient complètement acquises. La république
a seulement trois organes, et l'orangisme n'est nullement
représenté. Nous passerons en revue les hommes qui ap-
partiennent à chacun de ces quatre partis, soit dans les deux
chambres, soit en dehors de l'action parlementaire , tout en
annonçant d'avance que nous n'avons aucunement l'inten-
tiondedéveloppericidesthéoriespolitiques, nid'agiterdevant
nos lecteurs une grave et savante dissertation, mais bien
de nous borner à quelques notes biographiques et anecdoti-
ques, lesquelles, à défaut d'autre intérêt , offriront du moins
celui de la nouveauté,
§ ïer. — PARTI CAXnOLIQrE ARISTOCRATK
Certes, ce ne dut pas être un léger sujet d'étonnemenl pour
ceux qui avaient apprécié l'influence ecclésiastique dans le
mouvement révolutionnaire belge, d'entendre cette popula-
tion si amoureuse de processions et de messes, appeler, par
la voix de son congrès , un prince protestant à la gouverner ;
et la surprise ne s'accrut-elle pas encore quand on vit ce
nouveau trône schismatique défendu par une majorité ca-
tholique contre les attaques d'une opposition libérale? C'est
152 REVUE DE PARIS.
que d'une part l'aristocratie du parti catholique , menacée
dans son essence par le débordement de l'élément populaire,
jugea du premier coup d'oeil qu'il fallait à tout prix faire la
chaîne autour de ce faible et tendre rejeton de l'arbre mo-
narchique, l'environner de ses soins et l'arroser de son sang
s'il était nécessaire , afin qu'il put quelque jour portera ses
branches les fruits dorés du privilège et des emplois de cour,
fruits doux et sucrés à toute lèvre aristocratique. La nouvelle
monarchie , de son côté , se souvenant du mot d'Henri IV :
Parisvaut bien une messe , alla, non pas renier la foi de ses
pères sur le seuil d'une sacristie, mais fraterniser aristocra'
tiquement ayecVorihodoxie flamande qui venait à elle parée
de sa bonhomie campagnarde, la bouche mouillée de bierre,
et de l'eau bénite au bout du doigt.
Ainsi fut conclu le pacte tacite de l'aristocratie catholique
et de la royauté protestante. Cette alliance se fit sans pro-
tocole , sans conférence; il n'y eut besoin , pour l'aristocratie
comme pour la royauté, que d'un regard jeté sur leur position
respective. L'une apporta dans l'alliance son influence sur
les Flandres, sur le Limbourg et la province d'Anvers, et
l'autre des promesses et des poignées de main, papier-mon-
naie des royautés du jour.
Maintenant, si l'on me demande qui eut tort ou raison , je
répondrai que toutes deux firent sagement, et la royauté et
l'aristocratie; elles en seront quittes plus tard pour vider
entre elles le différend.
Les catholiques aristocrates qui occupent aujourd'hui le
pouvoir dans la personne de leurs principaux chefs , et qui
tendent moins à régénérer la morale chrétienne qu'à résister
aux envahissemens démocratiques, sont combattus très vio-
lemment par une fraction dissidente, laquelle prétend allier
la liberté avec les doctrines de l'Évangile , et compte dans
son sein quelques jeunes abbés, remarquables par leur
talent et par la ferveur de leur conviction. Mais cette fraction
catholique, presque tout entière en dehors de la chambre
des représentans , est souvent entravée dans ses efforts par
les remontrances ecclésiastiques, et subit la loi de sa po-
sition.
REVUE DE PARIS. 153
On ne doit pas cependant s'exagérer la puissance du parti
catholique, ni s'imaginer que les neuf provinces de la Belgique
ne soient peuplées que de couvens et de monastères obéis-
sant au bon plaisir d'un grand inquisiteur. Si les deux Flan-
dres, le Limbourg, Anvers, une portion du Brabant et du
Hainaut , envoient à la chambre des hommes dévoués à la
prédominance catholique , en revanche , Bruxelles, Namur,
Liège et le Luxembourg nomment des députés libéraux. Ce
qui contribue principalement à assurer la majorité aux pre-
miers , c'est que les élections sont faussées dans leur prin-
cipe. On a voulu combiner le vote indirect , qui était le mode
d'élection dans l'ancien royaume des Pays-Bas , avec le vote
direct , usité dans les pays constitutionnels, et l'on est arrivé
à une représentation qui n'est pas exacte. Par exemple, dans
l'ancien gouvernement , l'élection était faite par les états
provinciaux , composés de députés de la noblesse des villes
et des campagnes. Les villes étaient représentées à part. Le
cens électoral de celles-ci n'avait aucun rapport avec celui
des communes rurales , et les communes votant par canton,
le cens d'un canton demeurait indépendant de celui du can-
ton voisin. Aussi les quotités s'établissaient-elles de manière
à faire concourirà chaque électionun nombre suffisant d'élec-
teurs, et à éviter un trop grand concours. Ainsi le cens de
telle grande ville était de 400 francs, celui de tel village
seulement de 25 francs. Dans la nouvelle loi électorale, on a
conservé cette diversité du cens et rendu l'élection directe
par le concours de tous les élecîeursd'un arrondissement. Les
législateurs belges ont puisé ce principe vicieux dans l'ar-
rêté du gouvernement provisoire qui réglait les élections au
congrès.
C'est principalement dans les Flandres que le parti catho-
lique se rend maître des élections , par l'influence qu'il
exerce sur les habilans des campagnes. Ces votes dévoués et
aveugles constituent une majorité compacte et inébranlable ,
contre laquelle vient se briser le vote des villes.
Quand le jour de l'élection est arrivé, les chefs -lieux
voient accourir dans leurs murs, de tous les points de l'ho-
Jizon, de petites troupes de paysans , conduites par des hom~
154 REVUE DE PARIS.
mes en soutane , qui marchent le front rayonnant et la canne
à la main. Ce sont les villages qui viennent voter, avec
leurs curés en tête. Arrivés aux salles d'élection , les curés
embataillonnent leurs ouailles comme un sergent aligne ses
recrues , par rang d'intelligence , les plus grands les pre-
miers, et , derrière, les plus petits- Puis ils leur répètent la
harangue de la veille, et leur distribuentsur des cartes le
nom du candidat qu'ils soutiennent, menaçant au besoin les
récalcitransdeleur chicaneries billets de confession.
Aux dernières élections, quelques libéraux résolurent de
rangerde leur côté, par la ruse, cette force brutale et déci-
sive , et en conséquence ils se placèrent de grand malin
aux portes de leur ville , pour attendre la venue des paysans.
Lorsque ceux-ci se montrèrent avec leur cortège habituel ,
les loups constitutionnels, revêtus de la peau des agneaux
catholiques, se glissèrent traîtreusement au milieu de l'inno-
cent troupeau, et là, feignant de voter aussi pour le candidat
des curés, ils escamotaient habilement la carte catholique, et
y substituaient une autre carte semblable, portant le nom du
candidat opposant. Mais la manœuvre resta sans succès, et
cette fois le libéralisme en fut pour sa courte honte.
Les premiers noms que l'on rencontre à la tête du parli
catholique sont ceux de Monseigneur Van Bommel, évêque
de Liège, etdeMonseigneurSterx, archevêque de Malines. Ces
deux personnages ne prennentpas,ilestvrai,unepartactiveet
avouée aux affaires du gouvernement , mais on les regarde
comme la pensée incarnée du synode. Les autres dignitaires
ecclésiastiques transmettent leurs volontés aux branches les
plus infimes du clergé, et par ces divers canaux les eaux de
la grâce et de la saine doctrine apostolique se répandent
dans toutes les parties de la population.
M. FélixdeMérode, ministre d'état sans portefeuille, est,
par leur influence , placé au conseil pour le maintenir dans la
droite voie, tandis que l'amitié bien connue qui lie M. de
Theux, ministre Je l'intérieur, à Monseigneur de Malines,
donne aux chefs de l'église toute garantie pour la direction et
le maniement des affaires. Le premier peut être considéré
comme un ambassadeur du pouvoir spirituel auprès du pou .
REVUE DE PARIS. 155
Toir temporel; le second, comme un général d'armée qui
met les plans en œuvre. Du reste, il n'y a rien à dire de
particulier sur les antécédens de Monseigneur Sterx, sinon
qu'il est fils d'un fermier de M. le baron d'Hoogvorst.
Quant à Monseigneur Van Bommcl , évéque de Liège , il a
déployé, dans la courte carrière qu'il a parcourue jusqu'ici,
plus de tact et de finesse qu'il n'en faudrait pour illustrer
un diplomate. C'est un homme d'un esprit cultivé, aimable,
et dans toute la vigueur de l'âge. Son extérieur rappelle le
temps où les princes de l'église laissaient percer volonliers
sous le rochet épiscopal le jabot musqué de Ihommeàbonnes
fortunes; quelques-uns de ses fidèles vont même jusqu'à le
regarder comme dangereux pour leurs femmes, tant la
calomnie s'accrédite facilement dans ces petites villes de
province , dont la brutale clairvoyance ne sait respecter
aucun voile.
L'abbé Van Bommel dirigeait , avant la révolution belge,
un petit séminaire près de La Haye. 11 vit un jour fermer sa
maison par ordre du gouvernement hollandais , sous prétexte
que nul ne devait pratiquer l'enseignement public sans avoir
été préalablement instruit lui-même selon les régiemens
établis. Cette persécution, qui renversaittoutesses espérances,
le jeta dans les rangs de l'opposition, et il écrivit plusieurs
brochures pour la liberté de l'enseignement, ayant soin
toutefois d'abritersaseigneurie future sousle masque prudent
de l'anonyme.
Cette sortie un peu vive n'empêcha pas le gouvernement
hollandais de l'envoyer, en 1829, prendre possession de
l'évêché de Liège, ce qui contribua peut-être à opérer dans
son esprit cechangement subit qu'on y remarqua tout d'abord.
Après sa promotion , ce publicisle frondeur , ce champion
intraitable de la liberté de l'enseignement, prêchait en
pleine église, dans son diocèse, le droit divin et l'obéissance
passive. La révolution de 1830arrèla dans son vol l'éloquence
de Monseigneur de Liège. Il lui fallut de nouveau, embarqué
sur un radeau d'argumeus improvisés, franchir la cataracte
écumante qui séparait le pouvoir déchu du pouvoir naissant,
un abîme grondant, plein d'orages et de sinistres, qu'il
156 REYLIE DE PARIS.
passa comme Moïse fit de la mer Rouge , sans se mouiller
seulement le bout du pied. Monseigneur Van Bomrael, mal-
gré les difficultés sans nombre dont sa qualité de Hollandais,
et plus encore ses antécédens politiques, hérissaient son
chemin , parvint néanmoins à rentrer en grâce auprès de la
révolution à l'avénemerit du roi Léopold. Il sut se concilier
les esprits, et il marche aujourd'hui , avec l'archevêque de
Malines , à la tète d'un parti tout-puissant.
Les catholiques aristocrates, qui reconnaissent l'évêque
de Liège et Monseigneur Sterx pour leurs chefs spirituels,
appuient principalement leurs espérances sur trois grandes
familles dont les noms , la fortune et la considération résu-
ment ce que la Belgique a de plus respecté et de plus inlluent.
Je veux parler des Mérode, des Robiano et des Vilain XIV.
Ces familles sont le foyer de concentration des pures doc-
trines de l'aristocratie catholique. La domination hollandaise
ne trouva pas d'ennemis plus acharnés ; mais après la vic-
toire , la plupart de leurs membres ne prirent plus la peine
de cacher leur aversion pour le principe qui les avait fait
triompher , c'est-à-dire pour les libertés du pavs.
Les avis sont cependant partagés sur l'arrière-pensce que
l'on suppose àM. le comte Félix de Mérode, ministre d'état et
frère du jeune Frédéric, blessé à mort en combattant conlreles
troupes de Guillaume. M. Félix de Mérode fait publiquement
profession de vouloir la liberté en tout et pour tous, mais
la position qu'il occupe dans son parti , et l'intimité qui l'u-
nit à l'archevêque de Malines , sont de nature à faire douter
de sa siiicérité politique. Sa vie privée est des plus honorables,
et ses adversaires s'accordent à reconnaître qu'aucune de ses
actions ne fui jamais dictée par l'intérêt personnel. L'estime
dont il jouit est si haute et si entière, qu'en 1830, avant qu'il
fût question d'offrir la couronne de Belgique au duc de Ne-
mours , il fut porté comme candidat à la royauté. L'antique
souche de sa maison, dont l'aîné porte le titre de prince de
Rubempré , rendait peut-être moins ridicules les projets de
grandeur que ses partisans avaient conçus pour lui. Le souve-
rain manqué se borna à participer au gouvernement des affai-
res en acceptant le portefeuille de l'extérieur, puis celui de la
REVUE DE PAPxIS. 157
guerre par intérim. li siège Riiiinlenant au conseil corariie lai-
nistre sans portefeuille. Ses deux frères eurent encore moins
d'ambition. L'aîné se contenta d'un fauteuil au sénat , et le
cadet , dans la curée des places , n'en Toulut prendre une que
sur les bancs de la chambre des représentans. Pliit à Dieu que
tous lesfervenscatholiques eussent poussé aussi loin l'abnéga-
tion et le mépris des biens terrestres !
L'aîné de la famille de Robiano ,1e comte François, ancien
chambellan du roi de Hollande et aujourd'hui sénateur belge,
le seul qui, parmi ses paisibles collègues, se laisse aller quel-
quefois à des velléités d'opposition , fait tache dans l'unité ca-
tholique et absolutiste de sa lignée. C'est un gracieux conteur
d'anecdotes, qui passe parmi les siens pour ayoir lu sans hor-
reur les abominables compositions en prose et en vers de
l'école philosophique du dix-huitième siècle. Il est même ac-
cusé de savoir par cœur des tirades entières de Toltaire, et de
ravaler la dignité de la noblesse jusqu'à fréquenter d'habitude
desphébéieus qui n'ont pas même passé par la première épu-
ration de 1 anoblissement ro\al.
On raconte à ce sujet qu'un sénateur d'extraction popu-
laire, célèbre en Belgique par sa fortune industrielle, vint
un jour visiter l'un des membres de l'illustre famille. Sa dé-
marche fut trouvée si inconvenante, que les dames levèrent le
siège et jugèrent à propos d'abandonner le salon. Je cite ce
fait moins comme une critique que parce qu'il exprimeàmer-
veille ce sentiment d'aristocratie dont on chercherait vaine-
ment chez nous une aussi énergique tradition.
M. de Robiano d'Ostregnies, frère du comte François de
Robiano , siège aussi parmi les membres du sénat. Quoique
plus franchement dévoué à son parti, il est loin, par sa position
sociale et politique , autant que par ses moyens intellectuels ,
de jouir du même crédit que son frère aîné.
M. Robiano deBorsbeke se fait remarquer plus encore que
ses deux frères par l'ardeur de ses opinions. Il est un de ceux
qui excitèrent le plus violemment le peuple contre le gouver-
nement du roi Guillaume. C'est un homme de mœurs irrépro-
chables, sévère pour lui comme pour les autres, et jaloux par-
dessus tout de l'honneur de fa maison et de ses privilèges de
2 14
158 REVUE DE PARIS.
caste, privilèges perdus et abolis à tout jamais, mais dont il
conserve les titres comme un droit qui plus tard peut repren-
dre son empire. L'anecdote suivaRte le peindra tout entier.
L'année dernière un enfant lui naquit. Il seprésenta devant
le curé de sa paroisse avec le parrain et la marraine qu'ilavait
choisis. Questionné sur les noms et qualités de ce nouveau
fils:
Inscrivez, dit-il, messire de Robiano.
Le curé objecta que cette qualification de messire n'avait
plus de cours, et qu'il était plus simple d'inscrire le nouveau-
né sous le nom de comte de Robiano, sur quoi M. de Bors-
beke prouva gravement que l'aîné seul de sa famille avait le
droit de porter le titre de comte , et que de temps immémo-
rial celui de messire avait été l'apanage des cadets de sa mai-
son. Nouveaux refus de l'ecclésiastique. Le père alors , plutôt
que de subir cette infraction aux us de ses aïeux , emporta le
jeune messire dans ses bras, et un curé de village, plus res-
pectueux pour la tradition historique, baptisa le noble enfant
avecles égards et le titre auxquels son origine l'ii donne droit.
M. Robiano de Borsbeke faisait partie de la chambre des
représentans; il se démit de ses fonctions quand parut la fa-
meuse encyclique du pape dirigée contre les principes démo-
cratiques. Malgré l'antipathie que tout homme raisonnable
éprouvera nécessairement pour de pareilles doctrines , il est
impossible de ne pas estimer ceux qui les professent avec tant
de franchise et de loyauté. Pour moi, j'admire réellement
cette ténacité que rien ne saurait émouvoir , ni le temps , ni
le malheur, ni le danger; il me semble voir ces vieux portraits
de Van Dyck et de Velasquez descendre de leurs cadres ver-
moulus pour juger les siècles qui les ont mis au tombeau.
Quoiqu'on les nomme aussi parmi les chels du parti ca-
tholique, les Vilain XIV restent bien en arrière de MM. de
Robiano, quant à la \erdeur des opinions et à l'exagération
des principes. Ils appartiennent cependant, si on veut les en
croire, à la plus ancienne noblesse flamande. Ils descen-
draient immédiatement des comtes de Gand, dont il est sou-
vent question dans l'histoire des comtes de Flandre et des ducs
de Bourgogne. Le comte Philippe Vilain XIV. fut maire de
REVUE DE PARIS. 159
Gand en 1808, et Napoléon attacha sa femme , la baronne
de Feltz , à l'impératrice Marie-Louise , en qualité de dame
du palais. Depuis 1815 jusqu'en 1829, il siégea aux états-gé-
néraux des Pays-Bas, où il s'occupait principalement de
questions financières. Après que le gouvernement hollandais
eut empêché sa réélection dans les Flandres, soit timidité ,
soit nonchalance , il laissa la révolution marcher son che-
min. Plus courtisan que champion politique, il ne figura pas
dans les rangs de l'insurrection aux jours d'orages et de tem-
pêtes. Cette étoile disparue ne se remontra dans le ciel patrio-
tique qu'aux rayons du soleil du lendemain, quand lair fut
redevenu serein et limpide, et que la rosée des grâces et des
faveurs commença à laver les traces du sang répandu.
Le vicomte Charles Vilain XIV, son fils , entra au contraire
avec vigueur dans la guerre que la presse fit au gouvernement
hollandais. Ce fut lui qui rédigea la célèbre pétition en fa-
veur de la liberté d'enseignement. Le roi Léopold, à son
avènement, le choisit sur les bancs du congrès , où il repré-
sentait le Limbourg, pour l'envoyer, comme ministre plé-
nipotentiaire , auprès du Saint-Siège et des gouvernemens d'I-
talie. Il est aujourd'hui gouverneur de la Flandre orientale ,
et fait partie de la chambre des représentans. Le vicomte
Charles Vilain XIV ne passe pas pour un catholique vérita-
blement convaincu. C'est plutôt chez lui le raisonnement que
l'enthousiasme qui agit. Il est de ceux qui pensent que l'élé-
ment religieux est plus propre qu'aucun autre à reconstituer
la société sur des bases monarchiques.
J'ai dit que les trois familles que je viens de nommer pou-
vaient être considérées comme la tel e du parti catholique aris-
tocratique. Ce n'est pas que l'on doive regarder ces hommes
comme les penseurs et les arbitres exclusifs de la cause, mais
par les racines qu'ils ont jetées dans le sol, par la puissance
de leurs noms, par leurs fortunes , ils forment comme le pal-
ladium delà noblesse, derrière lequel vont se retrancher les
débris des traditions historiques mutilées par le choc des
idées nouvelles.
Il serait difficile d'ailleurs de classer les hommes politiques
selon leur mérite réel ou leur influence. En Belgique , plus
160 REVUE DE PARIS.
que partout, la chose est impossible, car là les partis ne
sont pas disciplinés : dans aucun camp il n'y a de chefs recon-
nus; on combat à la manière des barbares, tantôt de près,
tantôt de loin, sans tactique , sans subordination , sans plans
de campagne arrêtés. L'escrime de la plume et de la parole
est à peine connue de quelques hommes. On ferraille plutôt
qu'on uacadémise. Souvent les témoins se mêlent au duel
des rivaux; souvent les champions se réunissent tout-à-coup
pour se tourner contre leurs témoins. C'est que le sujet de la
querelle est complexe : il ne s'agit pas seulement, comme je
l'ai dit plus haut , des deux grands principes du catholicisme
et du libéralisme, car on entend d'une part le catholique
M. Dumortier crier au minisire catholique de Theux : Vous
nous avez ravi toutes nos libertés , et les libéraux à leur tour
reprocher durement à ce même M. Dumortier d'avoir voté
avec les ministres pour la censure théâtrale.
La question diplomatique est la première qui ait- divisé
les partis; il s'est rencontré des deux côtés, pour la défense
et pour l'attaque, des libéraux et des catholiques de toutes
les nuances. Maintenant cette question s'est calmée pour
faire place à une autre : la question intérieure religieuse,
(pii comprend la liberté de renseignement. Bientôt se lèvera
la question intérieure administrative , c'est-à-dire les débats
sur la centralisation, où l'on verra l'antique esprit communal
et provincial sortir du cercueil où il dort depuis le xvi'^ siè-
cle. Plus tard la question industrielle et commerciale , où les
champions de la liberté du commerce frapperont dans tous
les rangs les partisans du système prohibitif.
Ces élémens de discorde brouilleront long-temps encore
les classifications que l'on tentera d'établir sur la situation
des partis en Belgique. Toutefois celle que j'ai indiquée me
paraît la meilleure et la seule praticable pour le moment.
Mais revenons à notre biographie des catholiques aristocrates,
sans craindre de l'entremêler de digressions , si elles peuvent
servir à mieux faire comprendre le sujet.
M. de Theux, ministre actuel de l'intérieur, que nous
avons déjà présenté comme l'arae damnée de Monseigneur
Slerx , archevêque de Matines, occupe l'une des plus im-
REVUE DE PARIS. '61
portantes positions pour le parti, car il a dans sou ministère
les cultes et l'instruction publique. M. de Theux est un
homme d'administration plutôt qu'un orateur; c'était , ayant
la révolution , un simple propriétaire de la province de Lim-
bourg ; il n'a d'autre importance que celle qu'il tire de ses
fonctions. C'est sous son influence que fut consommée de
fait la dissolution du monopole universitaire exercé autrefois
par le gouvernement , et cet événement, qui sera fécond plus
tard en graves conséquences , laissera rejaillir quelque célé-
brité sur le ministère de M. de Theux.
La première idée d'une université libre appartient aux
catholiques. L'archevêque de Malines s'entendit à cet effet
avec les évêques belges , et ils publièrent des mandemens
pour engager les fidèles de leurs diocèses à se faire action-
naires dans l'université libre, qu'on n'appelle université
catholique que depuis que les libéraux en ont tenté une con-
trefaçon à Bruxelles. De cette manière les deux enseigne-
mens, livrés à une active concurrence , se préparent à se
disputer l'avenir du pays. L'éducation publique gagnera-
t-elle à ce démembrement ? C'est ce dont personne ne peut
répondre. Toujours est-il \Tai de dire que les trois universités
royales de Gand , de Liège et de Louvain ont perdu dans ce
choc les meilleurs élémens de leur succès. Les c'eux univer-
sités libres , de leur côté , ne sont pas encore en mesure de
guérir le mal que la révolution a fait aux universités de l'état;
sous le futile prétexte que l'éducation devait être confiée à
des nationaux, on a éliminé à Liège, par exemple, deux
professeurs allemands du plus haut mérite, M. Denzinger ,
professeur de philosophie , et M. Bronn , professeur de mi-
néralogie.Le Hollandais Kinker, professeur de littérature,
le philologue Limburg-Brouwer , Van Recs , professeur de
mathématiques , ont eu à subir la même humiliation. A
Louvain, on a congédié MM. Mone, Iloltius, et plusieurs
autres encore.
L'université catholique , fondée sous le patronage direct
de l'archevêque de Malines , et qui se voit entourée par
conséquent de toute la sollicitude de M. de Theux , obtint du
saint Père une bulle d'inï^liluticu qui fut publiée en Belgique
2 14.
162 REVUE DE PAPxIS.
avec tout l'éclat imaginable. Elle fit sa séance d'ouverture
le 4 novembre dernier à Malines où une messe du Saint-Esprit
fiitcbantée solennellement dans la cathédrale, par l'archevc-
que en personne. L'abbé de Ram, nommé par l'épiscopat
belge recteur magnifique de la nouvelle université (c'est le nom
qu'on donne en Belgique aux chefs de l'instruction), monta en
chaire et prononça un discours latin qui dura plus d'une heure,
et dans lequel il s'appliqua à démontrer que les idées catholi-
ques n'étaient hostiles en rien au progrès des sciences et des
arts. Cette université est maintenant en pleine activité, et
déjà l'esprit prêtre qui l'anime fermente dans son sein et me-
nace de déborder. La petite ville de Malines ne suffît plus à
sa domination ; elle couve du regard lavieille cité deLouvain ,
où fut fondée , en 1426 , la première université belge. M. de
Theux, qui n'a rien à refuser à monseigneur de Malines , qui
de son côté ne peut en conscience rien refuser aux univer-
sitaires catholiques, a promis de céder aux désirs de ses frè-
res en dévotion , et c'est déjà une chose convenue qu'à
l'automne prochain l'université deLouvain deviendrale siège
de la propagande catholique. Si Dieu prête vie aux projets
de ces saints régénérateurs de l'éducation , et aussi au porte-
feuille apostolique de M. de Thcux, il sortira du séminaire
catholico-ministériel une armée de curés docteurs dans
toutes les sciences, et prêts à débarrasser les laïques du soin
desaffaires de ce monde comme de l'autre.
L'université libérale ouvrit ses portesà lajeunesse studieuse
quinze jours après l'installation de sa rivale. Son secrétaire,
homme de savoir , ancien professeur à l'école normale de
Paris, M. Baron, prononça le discours d'ouverture dans la
salle gothique de l'hôtel-de-ville de Bruxelles, au bruit de
mille bravos prolongés. Il accepta franchement, au nom de ses
collègues , la guerre déclarée par le parti catholique , et fit
ressortir les avantages d'une cinquième faculté, consacrée à
l'étude des sciences politiques et administratives, que l'uni-
versité libre venait d'admettre dans la liste de ses travaux (l).
(i) Celle cinquième faculté se compose : i" du droit public inlerne
et exlernej 2>^ de l'iiisloire politique , traités, diplomatie, etc.; 3" de
REVUE DE PARIS. 1G3
L'université libre de Bruxelles compte parmi ses fonda-
teurs , comme parmi les savans professeurs qui lui ont
consacré leurs talens, des hommes avantageusement connus
dans les sciences et dans les lettres. Tels sont, entre autres,
MM. Henri de Brouckère , le philosophe Ahrens, M. Baron,
et le célèbre Polonais Lelewel. Il est à craindre seulement
que l'appel fait au patriotisme des souscripteurs ne ren-
contre beaucoup de sourdes oreilles. Le parti nommé vul-
gairement libéral ne fut jamais libéral , comme on sait, dans
toute l'acception dumot. Le parti catholique, au contraire, est
tout de dévouement, et ne laissera jamais chômer son recteur
magnifique. Déjà quelques-uns de ces libéraux à grands sen-
liroensavaient eu l'impudeur de demander à la nouvelle uni-
versité qu'elle professât gratuitement, ignorant ou feignant
d'ignorer que la plupart de ceux qui se consacrent à cette car-
rière si honorable et si digne d'encoura^emens sont aussi
pauvres que peut l'être le premier manœuvre d'atelier: aussi
le secrétaire de l'université, M. Baron, dans son discoursd'ou-
verture , releva-t-il avec convenance et dignité cette préten-
tion mesquine et indélicate.
Les catholiques qui, par M. de Theux, ministre de l'inté-
rieur, ont commencé à détourner à leur profit l'influence
universitaire,dominent également la politique extérieure par
M. de Muelenacre, ministre des affaires étrangères, qui n'est
pas moins dévoué au parti. Hâtons-nous d'ajouter cependant
que M. de Muelcnaere est un homme d'une autre portée que
jM. de Theux. S'il seconde les catholiques dans leurs projets
d'envahisseraens, c'est moins par bigoterie et par faiblesse de
caractère que par une prévision politique qui lui fait crainder
le développement illimité de l'esprit révolutionnaire. M. de
Muelenaere est un diplomate habile , qui ménage au besoin
toutes les factions , et qui n'appartient réGllcment à aucune.
Chacun des actes de sa vie porte ce cachet de prudence
égoïste qui caractérise ce que l'on a appelé \2^ hommes du
léconomie poHtique ;4o de l;i science financière, 5" delà slalisllqiie j
(i'> (lu droit administratif; ;'■ de riiisU'iredcs assemblées délibérariles,
chartes et i oiislilulions.
J64 REYUE DE PARIS.
lendemain , pour donner un nom honnête à la couardise
élevée à l'état de système. Simple procureur du roi à Bruges
en 1824, M. de Muelenaere siégea aux états-généraux parmi
les membres de l'opposition, mais il votait rarement avec
elle quand l'intérêt de sa province n'était pas directement en
jeu. Le gouvernement hollandais en prit cependant de l'om-
brage, et empêcha qu'il ne fût réélu en 1829. Ce fut alors
que les électeurs firent frapper une médaille commune à
M. de Muelenaere et à M. Vilain XIV, avec cette inscription :
Le pouvoir les proscrit, le peuple les couronne: Au moment
où M. de Muelenaere recevait cette récompense civique, il
adhérait d'un autre côté , comme procureur du roi , au mes-
sage royal du 11 décembre, qui renversait toute la constitu-
tion du pays , et il déclarait qu'il devenait urgent de prendre
des mesures rigoureuses contre ia licence de la presse. Par
cette prudente tactique, quelle que fût l'issue des événemens,
il s'assurait un port dans l'avenir. Lorsque Bruges s'insurgea,
M. de Muelenaere , qui ne savait pas encore de quel côté
tournerait la victoire , montra une aversion invincible pour
toute fonction , pour toute dignité qui tendait à le tirer de
sa chère obscurité; mais quand les troupes hollandaises eurent
décidément évacué le territoire belge, il consentit à devenir
gouverneur de la Flandre occidentale. Peu à peu sa répu-
gnance pour les places et les dignités s'affaiblit à tel point ,
qu'appelé au ministère des affaires étrangères en 1831 , il
refusa de pourvoir à son remplacement comme gouverneur
de province. Depuis ce temps il quitta son portefeuille et le
reprit , et il est encore aujourd'hui ministre et gouverneur.
Son plus beau titre politique est la discussion du traité des
vingt-quatre articles, qui réglait les conditions de séparation
entre la Belgique et la Hollande , et dont l'acceptation par
la chambre est due à l'habileté de l'orateur diplomate.
Cet homme d'état est très-simple dans ses manières et
dans ses goûts. Quoiqu'il possède une grande fortune, il vit
en bon bourgeois flamand , fait ses courses à pied , et dîne
d'habitude avec plusieurs de ses collègues dans le salon
banal d'un petit restaurateur de Bruxelles , au prix maximum
de deux francs rar lète. Pendant son uiinislcre de 1832, il lo-
REVUE DE PARIS. 105
geait chez un apothicaire , rue de la Montagne, au coin de la
rue d'Aremberg , et il fallait traverser la boutique pour arri-
ver jusque chez lui. Ce n'est que cette année qu'il s'est décidé
à accepter les frais de représentation alloués par la chambre.
Il s'en était abstenu jusqu'ici, disant qu'il ne voulait pas
représenter. Les journaux du pays, dont bon nombre lui
sont hostiles, ont raconté vingt anecdotes qui feraient de son
économie bien connue une ladrerie véritablemeat judaïque.
Le trait suivant en fournirait une preuve. Le ministre suivait
le convoi d'un de ses parens à Bruges. Il était dans une voi-
lure de louage, et son domestique se tenait respectueusement
derrière la berline, faisant reluire au soleil le magnifique
écarlate d'une livrée neuve, galonnée d'argent. Avant que
le convoi eût atteint le cimetière , une grosse pluie vint à
tomber; l'excellence aurait alors ouvert elle-même la por-
tière, et du geste et de la voix contraint le domestique et sa
livrée, confus d'un tel excès d'honneur, de prendre place
dans le carrosse jusqu'à ce que l'orage cessât de menacer
le Casimir écarlate elles galons d'argent. M. de Muelenaere
est honoré de l'amitié particulière du roi Léopold, qui,
dans sa correspondance avec lui , remplace les formules
d'étiquette par ces simples mots : Mon cher ami. Le roi lui
écrivit les détails de son mariage , dans une lettre datée de
Compiègne, le jour même de la célébration.
Il y a loin de M. de 3Iuelenaere à M. Raikem , président de
la chambre des représentans; je ne les séparerai cependant
pas. M. Raikem a mérité d'être placé au premier rang dans
l'armée catholique aristocrate, par sa loi d'organisation
judiciaire au moyen de laquelle il a introduit le parti dans
la magistrature. C'est un service que les catholiques ne
doivent pas oublier ; toutefois ils ont plus de confiance
dans les intentions de M. Raikem qu'en son talent. M. Rai-
kem, ancien avocat au barreau de Liège, daigna , comme
tant d'autres, le lendemain de la révolution, accepter l'une
des premières places de sa province. Il se laissa jeter sur
les épaules une robe de procureur-général, ce qui l'amena
successivement à la vice-présidence du congrès national, au
ministère de la justice et à la présidc::cc de la chambre des
166 REVUE DE PARIS.
représentans. M. Raikem est un orateur abrupte et sans élé-
gance, mais qui ne manque pas d'une certaine clarté. Il est
parfois tout aussi bourgeois dans son éloquence que son col-
lègue M. de Stassart, président du sénat, lequel dit un jour
en pleine assemblée de la chambre : Messieurs , L'honorable
M.... ne pourra pas venir à la séance parce que sa femme est
malade, et son petit bonhomme enrhumé.
De même que M. Raikem fut procureur-général après les
événemens de septembre, M. de Stassart accourut de la fron-
tière de France, où il attendait l'issue de la lutte patrioti-
que, pour accepter les fonctions de gouverneur de Namur.
M. de Stassart était doublement odieux au gouvernement hol-
landais, comme membre actif de l'opposition et comme an-
cien préfet de Napoléon à La Haye , où les souvenirs qu'a
laissés son administration faillirent plusieurs fois le faire met-
tre en pièces par le peuple. Le préfet réquisitionnaire de
l'empire a cependant des instans de bonhomie commele Scha-
habaham de M. Scribe. Il se délasse en prose et en vers de
cette chimère , hélas! que l'on nomme grandeur, ainsi qu'il le
dit lui-même dans une épître datée de i817. Napoléon, la
Sainte- Alliance, le prince d'Orange et la révolution ont reçu
tour à tour la fumée de son encensoir littéraire. J'extrais ici
d'un petit journal de Bruxelles un échantillon des divers styles
de l'ex-préfet de Napoléon, de l'ancien chambellan de l'em-
pereur d'Autriche, puis gouverneur de Namur, et de la pro-
vince de Brabant pour la révolution belge.
1811.
Quelle plirase , quelle période oratoire pourrait valoir ce cri popu ■
laire qui s'échappe de tous les cœurs :
Vive NAroLÉON-i-E-GRAND £T LE BienÂuib !
1818.
Au PfllNCE d'OuANGE !
Que j'aime à retracer nos époques de gloire ,
A peindre nos anciens Léros!
1
REVUE DE PARIS. 167
Mais, prince, vos nobles travaux
Nous rendent bien mieux leur histoire !
1819.
Flatter un ministre insolent
Ou ramper devant une altesse ,
Applaudir un sot opulent ,
Faire trafic de la bassesse j
Triste jouet des favoris ,
Se soumettre à la servitude ,
Voilà la cour, mes bons amis :
Vire la solitude!
On peut remarquer, dans le strie de l'illustre fabuliste, un
détournement ultià-romantique du sens naturel et de la va-
leur des expressions : dans la boutade de 1819, par exemple,
le mot solitude se trouve signifier préfet impérial à La Haye,
chambellan autrichien, poète de cour orangiste et gouver-
neur révolutionnaire. En vérité, n'est-ce pas abuser étrange-
ment de la langue? M. deSlassart traite les mots du diction-
naire comme il traitait les" conscrits autrefois. Il faut bon gré
mal gré qu'ils aillent se faire tuer sur la ligne de ses hémis-
tiches sous peine de se voir conduits à la bataille entre deux
gendarmes. Il est à regretter que l'œuvre politique de M. le
gouverneur du Brabant ne se borne pas à des fables comme
son œuvre littéraire : personne ne songerait à la tirer du tom-
beau. M. de Stassart a certainement moins de peine à gou-
verner ses sénateurs que ses rimes : sur les cinquante-deux
honorables conOés à sa présidence, il n'y a pas trois récal-
citrans. Tous passent plus ou moins glorieusement dans les
eaux catholiques. On ne voit, sur cet heureux océan, ni ora-
ges ni coups de mer; ce sont de vieux navires calfeutrés d'é-
toupes qui sommeillent à l'ancre au plein milieu de la rade,
et si l'on entend quelques sifflets dans les manœuvres, à
coup sûr ils viennent toujours du dehors. Quarante ans et
mille florins de contributions, patente comprise, constituent
ce que l'on nomme un pair belge. L'élégance et l'étude de
la période sontdes accessoires inutiles, attendu que l'on traite
168 REVUE DE PARTS.
là les affaires comme dans le cliàteaii de la Belle au bois dor-
mant. Un membre commençait ainsi, l'autre jour, l'exordc
d'une causerie sur la peine de mort : Excusez-moi si mon
rhume m'empêche d'exprimer mes idées. Tout cela est grotes-
que assurément. Mais disons bien vile, par manière de cor-
rectif, que ce sénat, produit des élections, est presque tout
composé de gens honnêtes, s'ils ne sont pas brillans, et qui
jouissent, comme particuliers, d'une considération méritée à
tous égards. S'ils secondent aujourd'huiles menées du parti
catholique , c'est qu'ils redoutent les excès de la pensée révo-
lutionnaire. Plus tard, quand la faction absolutiste aura dé-
masqué ses projets, nul doute que cette majorité modératrice
ne se partage pour porter secours aux libertés en péril.
Le président de la chambre desreprésentans a besoin de
tenir le timon d'une main plus ferme que le président du sé-
nat. Il est secondé aussid'une façon plus active, non-seulement
par les membres que nous avons déjà nommés, mais par d'au-
tres encore qui, dans leur sphère, ont leur valeur et leur in-
iluence.
Et d'abord les frères P«.odenbach, cosaques du parti, qu'on
envoie en éclaireurs pour fiairer le terrain desquestions. L'un,
Constantin Rodenbach, est devenu commissaire du district
de Malines, de médecin qu'il était sous le gouvernement du
roi Guillaume. L'autre, Alexandre Piodenbach, a complète-
ment perdu la vue depuis làge de dix ans, ce qui ne l'em-
pêche pas , avec une rare sagacité , de s'occuper activement à
la chambre, non-seulement de questions générales, mais aussi
des discussions financières qu'il suit dans leurs moindres dé-
tails avec une incroyable facilité de mémoire. Ils ont un
troisième frère, qui ne fait point partie de la chambre, le
colonel Pierre Rodenbach, ancien sous-lieutenant de l'em-
pire, que la révolution de 1830 tira d'une distillerie pour lui
donner le commandement militaire de laplacede Bruxelles.
Cette famille s'est fait une illustration à sa manière par la
passion qu'elle montra contre la maison de Nassau. L'aveu-
gle, Alexandre Rodenbach, fit signer les premières pétitions
dans les Flandres, et son frère Constantin fut 'rais en avant
pour proposer au congrès l'exclusioii à perpétuité de la fa-
REVUE DE PARIS. 109
mille d'Orano^e, mission périlleuse qu'il accomplit avec le
sang-froid d'un Baskir livrant aux flammes la belle ville im-
périale de Moscou. C'est sur le colonel Rodenbach que l'opi-
nion publique fait peser la responsabilité des pillages commis
à Bruxelles les 6 et 7 ayril 1834, à propos d'une prétendue
démonstration orangiste. Un petit journal avait même très-
bien caractérisé la conduite du commandant de la place pen-
dant ces déplorables événemens , en l'appelant : le colonel
Rôde-en-bas-pendant-quon-pille-en-haut. Ce mauvais calem-
bourg se trouvait une excellente traduction des mouvemens
incroyables de M. Pierre Rodenbach. La vérité est que dans
ce tumulte la faute fut à tout le monde et à personne. Les au-
torités eurent peur, et les troupes demeurèrent en face de
l'émeute, l'arme au bras, attendant une signature qui ce
trouva pas de plume pour se formuler.
Parmi les enfans perdus de l'armée ecclésiastique , il faut
aussiranger^ï. Desmet, surnommé plaisammentr/co/^oc/a^fé!,
parce que les caricatures ont le privilège d'exciter sa fureur,
et qu'il les déchire dans les cafés quand elles offrent à sa vue
la personnification de quelques béyues catholiques. Mention-
nons pareillement M. Legrelle, représentant d'Anvers, qui
s'est immortalisé par l'épilhète de lubrique qu il eut l'heureuse
idée d'appliquer au Tartufe de Molière , à propos de la discus-
sion sur la censure théâtrale.
Dans le corps de bataille de l'aristocratie catholique , l'abbé
de Foere , député des Flandres , tient le pennon de M. de
Muelenaere , son suzerain et son ami. L'abbé de Foere est
un petit homme ramassé, de cinquante ans environ , qui se
distingue par des connaissances assez étendues en économie
politique. Quand la question de la liberté commerciale sera
mûre, on le verra se poser le champion du système prohi-
bitif. 11 fut condamné sous le roi Guillaume comme écrivain
de l'opposition: enfant de la presse de 1830 , il renie aujour-
d'hui sa mère. Puis viennent M. Liedls, autre député des Flar-
dres, appelé à trente ans à la présidence du tribunal d'Anvers;
M. de Sécus, fils du sénateur; M. Adolphe Dechamns, le plus
jeune catholique de la chambre, versificateur et orateur à la
fois, le spes altéra du catholicisme à la tribune, jeune homme
2 lô
170 REVUE DE PARIS.
(le vingt-six ans, qui partagea d'abord les idées palingénési-
ques de M. de Lamennais, qui soutint que le pape ne devait
avoir aucune puissance temporelle, et qu'il pouvait gouver-
ner , simple citoyen des États-Unis, aussi bien que souverain
dans Rome , mais qui maintenant voit ouvrir devant sa jeune
ambition une route plus large dans le parti monarchique.
Ainsi se composent les forces catholiques aristocrates dans
les chambres et en dehors des chambres, en y ajoutant toute-
fois le nom d'un homme qui joua son rôle durant les premiers
temps de la révolution, et qui s'est réfugié depuis dans une
position moins en évidence, tout en conservant cependant une
influence sourde , et non moins réelle pour cela, sur les af-
faires du gouvernement. Je parle de M. de Gerlache, qui cessa
de faire partie de la représentation nationale pour entrer
dans l'ordre judiciaire comme premier magistrat du royaume.
M. de Gerlache, président de la cour de cassation, ne sert pas
moins le parti catholique que lorsqu'il présidait le congrès et
la chambre des représentans. Mais c'est dans l'ombre qu'il
s'occupe à coudre quelques mailles au grand filet apostoli-
que, que la nouvelle congrégation belge doit étendre un jour
sur toute la surface du pays.
g. II. — PARTI CATHOLIQUE OPPOSANT.
J'ai dit quels étaient les hommes sur lesquels s'appuient en
ce moment les espérances du haut parti catholique , c'est-à-
dire du parti qui tend à reconstituer la monarchie absolue sur
les bases de la prédominance ecclésiastique. On a vu ce parti ,
allié à la jeune monarchie du roi Léopold, s'en faire un bou-
clier contre les prétentions libérales, jusqu'à ce qu'il en puisse
forger une épée tranchante et aiguë , qui soit dans sa main un
instrument aveugle de terreur et de nivellement de toute
autre puissance et de toute autre autorité.
En attendant que le pouvoir royal devienne assez fort pour
revendiquer son droit , une fraction du parti catholique se
sépare violemment delamasse et s'allie à la pensée libérale en
lutte avec cette pensée de réaction. Cette fraction, au lieu de
faire rétrograder l'élément religieux, le met entête du mou-
REVUE DE PARIS. 171
vement des idées et le fait peuple dans toute l'acception du
mot. Cette fraction demande le suffrage universel et la natio-
nalité avant tout. Elle ne veut pas de privilèges pour les
prêtres, point de salaire pour eux, ni d'exemptions , même
pour le service militaire, qui serait remplacé par une contri-
bution en argent. Elle nage en pleine eau de républicanisme,
et n'a plus qu'un pas à faire pour suivre M. l'abbé de Lamen-
nais sur le terrain où il s'est placé. Il n'est pas jusqu'au pape
dont elle n'improuve la conduite. Écoutons M. Bartels , l'un
des plus fervens rédacteurs du Catholique des Pays-Bas, for-
muler ce principe dans son livre remarquable sur les Flandres
et la révolution belge.
« Une discussion approfondie sur l'encyclique exigerait
un traité spécial : je me contenterai ici, n'envisageant que
sous le point de vue politique cet inconcevable manifeste du
souverain pontife contre la liberté de l'église même, d'exami-
ner s'il a le moins du monde influé sur la conduite des catho-
liques belges comme citoyens. Pour ne chercher nos exem-
ples que dans l'assemblée représentative, semble-t-il que
MM. Dumortier et Doignon en soient moins opposés à la di-
plomatie étrangère, MM. de Smet et Liedls aux inconstitu-
tionalités du pouvoir? Et si MM. Charles Yilain XIY et de
Muelenaere proTessent ou approuvent l'arbitraire large et
très large, ce n'est pas l'encyclique apparemment qui a modi-
fié leur conviction ; car nous ne pensons pas que cette ma-
lencontreuse conception eùi déjà vu la lumière, lorsque le pre-
mier vota l'abandon aux Hollandais de la province qui l'avait
élu , ou lorsque le second adhéra au message du 1 1 décembre
1829 »
Dans un seul paragraphe, voici donc deux des plus influens
catholiques aristocrates, et le pape en personne, attaqués
par un catholique non moins croyant qu'eux-mêmes , mais
qui obéit à une idée politique diamétralement contraire, et
l'encyclique , qui condamne les principes de la démocratie ,
taxée d'inconcevable manifeste et de malencontreuse concep-
tion. Et plus loin , M. Bartels ajoute :
«M. Charles Vilain XIV est nommé gouverneur de Gand la
veille du quatrième anniversaire d'une révolution accomplie
172 REVUE DE PARIS.
au cri de justice et de liberté ! Ce fait isolé caractérise toute
une situation. — Ainsi, nous n'avons que déplacé, nous n'a-
vons pas écrasé le despotisme. Patience !... »
Ces lignes donneront une idée de l'effervescence du parti
catholique de l'opposition , qu'on peut nommer sans crainte
parti catholique démocrate, quoique tous ses membres n'ad-
mettent pas la doctrine laméniste jusqu'au principe républi-
cain inclusivement. Ce parti d'opposition religieuse n'a de
représentans parlementaires que MM. Dubus et Dumortier ,
tous deux députés de Tournay, le premier, vice-président de
la chambre, le second, l'un des questeurs ; encore faut-il faire
des restrictions avant de placer ces deux membres sur la liste
des orateurs de la démocratie. L'opposition de MM. Dubus et
Dumortier a toujours été plutôt dirigée contre la personne des
ministres que contre un principe bien arrêté. C'est un reste
de ce levain de haine qui avait si bien fermenté sous le mi-
nistère de M. Lebeau. M, de Theux, ministre de l'intérieur,
et l'ex-libéral M. Ernst, ministre actuel de la justice, ont
bien encore quelquefois à s'en plaindre; mais MM. Dubus
et Dumortier n'useraient pas de la même violence vis-à-vis de
M. deMuelenaere ou de M. Félix de Mérode. Ils sont retenus
par une secrète sympathie de famille, qui se fait jour à tra-
vers la mauvaise humeur d'un moment. Quand la question
catholique pure est en jeu, M. Dubus devient le conseil du
parti, et M. Dumortier son orateur par excellence. Mais si
la question monarchique montre seulement le bout de l'o-
reille , M. Dumortier se transforme en tribun populaire et
refuse au roi jusqu'au droit de dissoudre les conseils provin-
ciaux. Si les orateurs du ministère parlent de concessions di-
plomatiques, M. Dumortier se lève et fulmine : « Tant qu'il y
aura un drapeau brabançon sur un clocher de la Belgique ,
je ne désespérerai pas de l'indépendance du pays. » M. Du-
mortier est un orateur très-passionné, mais très-inégal dans
ses idées et dans son style. Les politesses de tribune lui sont
tout-à-fait étrangères, et il pousse volontiers la personnalité
jusqu'à l'insulte.
La sentinelle la plus avancée du parti laméniste est
l'abbé de Haerne, jeune ecclésiastique âgé de trente ans,
REVUE DE PARIS. 173
qui Tota , dans le congrès, ponr la république, et qui, aux
dernières élections, fut mis à l'index par les catholiques eux-
mêmes. On peut citer, après lui, l'abbé de Smet, lequel,
étant régent au collège d'Alost, composa un abrégé de l'his-
toire de la Belgique, que les gendarmes vinrent saisir comme
séditieux jusque dans les pupitres de ses élèves. Je ne men-
tionnerai que pour mémoire, après ces noms, l'abbé Helsen,
espèce d'abbé Chàtel, qui dit la messe en flamand et fait
des brochures contre le célibat des prêtres. Le peuple de
Bruxelles, qui n'entend pas raillerie sur ces matières, lui a
manifesté son peu de sympathie en brisant ses vitres, tandis
que l'archevêque de Malines s'est contenté d'envoyer une
circulaire aux curés de son diocèse pour qu'ils voulussent
bien prier Dieu d'illuminer le prédicateur schismatique, et
de lui inspirer de meilleures idées.
§. III. — PARTI RÉPDBLICAIX.
C'est ici que se touchent, par leurs extrémités, ces deux
irréconciliables partis, qu'on appelle les libéraux et les ca-
tholiques , les laménistes d'une part, et les républicains de
l'autre.
La république, en Belgique, n'a pas encore fait de nom-
breux adeptes. Nous avons dit qu'elle ne comptait que trois
organes dans le sein de la chambre desreprésentans; encore
ses partisans n'ont-ils jamais cru à la possibilité d'une instal-
lation directe. Ce n'est que par la réunion de la Belgique à
la France qu'ils espèrent nous faire jouir collectivement du
gouvernement républicain. Aussi , malgré leurs constantes
dénégations, s'obsline-t-on à n'y pas voir autre chose; d'où
il suit que leur pensée est complètement anti-nationale.
Le club de la rue de la Bergère , qui fit tant de bruit à
Bruxelles dans les premiers mois de la révolution, fut clos ,
pour ainsi dire, par les propres mains du peuple, à qui l'on
avait persuadé que ce club était une succursale des saints-
simoniens. Son président, M. de Polter, eut à peine le temps
de se sauver à la frontière , ce qui lui fut durement repro-
ché par ses collègues , et notamment par M. Gendebicn.
2 15.
174 REVUE DE PARIS.
M. Gendebien , qu'on peut considérer comme l'homme le
plus remarquable du triumvirat républicain qui siège au-
jourd'hui àlachambre, nourrissait d'ailleurs d'autres griefs
contre M. de Potter. Il savait que le président du club de la
Bergère aspirait tout simplement à la dictature, et que ses
ministres, déjà désignés, étaient MM. Tielemans et Les-
broussart.
Dans les séances du gouvernement provisoire , où les
membres discutaient sur le pied de l'égalité, M. de Potter ne
manquait jamais de signer, le premier et le plus près possible
du texte, les arrêtés et les délibérations. M. Gendebien alors
affecta de signer encore plus haut, entre le texte et la si-
gnature de M. de Potter, comme pour dissiper la fumée d'aris-
tocratie qui semblait parfois troubler le cerveau de son col-
lègue.
Battu sur ce point, M. de Potter prit l'habitude d'arriver
le premier aux réunions, et il s'emparait ainsi du fauteuil
de présidence, qui de droit n'appartenait à personne, et
dont il fit sa chose propre par sa ponctualité à se rendre aux
séances une heure entière avant l'heure convenue. Ces petits
envahissemens , qui n'avaient rien , du reste, de bien cou-
pable, prirent fin de la manière suivante. En arrivant à son
heure habituelle, M. de Potter trouva un soir M. Gendebien
installé dans le fauteuil. Il comprit la leçon, et depuis ce
temps renonça à ses projets de dictature. Aujourd'hui M. de
Potter a complètement disparu de la scène politique, et
M. Gendebien, au contraire, supporte à peu près à lui seul
toutes les discussions dans lesquelles l'opinion républicaine
se trouve engagée à la chambre ; son thème , du reste , n'est
ni long , ni difficile , ni considérablement varié ; il ne sort
pas de deux ou trois axiomes qu'il jette à la tête de ses
ennemis avec une singulière impétuosité. Son duel avec
M. Charles Rogier a fait assez de bruit pour qu'on se le rap-
pelle; à quarante pas en marchant sur son adversaire, M. Gen-
debien logea une balle de pistolet dans la bouche de l'hono-
rable orateur : singulière façon de le réduire au silence !
Les deux aide-de-caraps de M. Gendebien sont MM. Déro-
baulxctSéron. A eux (rois, ils forment tout le corps d'armée
REVUE DE PARIS. 175
républicaine. M. Dérobaulx est de loule façon inférieur à
M. Gendebien, pour l'influence comme pour le talent; c'est
un ancien avocat du barreau de Liège, orateur prolixe, inco-
lore et sans aucune forme littéraire; il était libéral-unioniste
avant la révolution , et depuis, il est devenu l'antagoniste le
plus acharné des catholiques. Ce qui distingue éminemment
M. Séron, représentant de Philippeville , c'est qu'il est le
seul membre de la chambre qui porte un chapeau à cornes,
une queue et des bottes à la Souwarow.
§. IV. — PARTI LIBÉRAL d'0PP0SIT10>'.
Nous voici arrivés au parti libéral proprement dit; nous
parlerons d'abord des principaux membres du libéralisme
opposant, et nous rejetterons parmi les libéraux gouverne-
mentaux ou ministériels, non-seulement ceux qui marchent
dans la ligne du ministère d'aujourd'hui , mais aussi ceux
qui prirent part au gouvernement depuis 1830, et que l'on
ne saurait classer dans aucune des trois autres catégories.
Cetle seconde partie de la tâche comporte des développe-
mens qui nous obligent d'esquisser la première plus rapide-
ment que nous ne voudrions le faire.
Sur les vingt membres environ dont peut se composer la
minorité libérale à la chambre des représentans , ceux dont
les noms suivent méritent une attention particulière : ce
sont MM. Henri de Brouckère, Fallon, Jullien,Fleussu, Cor-
bisier , Meeus et Rouppe. M. Rouppe, bourgmestre actuel de
Bruxelles, remplissait déjà cette fonction quand Bonaparte
était premier consul de la république française. L'indépen-
dance de son caractère et la libéralité de ses idées d'admi-
nistration eurent l'honneur de porter ombrage au grand gé-
néral, qui, pour débarrasser la Belgique de son influence ,
envoya un beau matin au paisible bourgmestre un brevet de
sous-lieutenaut qu'il lui fallut accepter. C'est par celte bizarre
circonstance que M. Rouppe fit plusieurs campagnes, au lieu
de demeurer tranquillement dans son fauteuil municipal à
défendre les inlérèls de sa ville. Legouvcrneraenl hollandais
le laissa en dehors des emplois publics; il ne repril son
176 REVUE BE PARIS.
ancienne position qu'après la révolution de septembre.
MM. Meeus et Corbisier brillent surtout dans les questions
financières et industrielles ; mais le dernier se hasarde rare-
ment à prendre la parole en public. C'est alors son collègue
M. Fleussn, conseiller à lacour de Liège, qui le supplée à la tri-
bune. M. Fleussu, quoique opposant à la nomination du roi
Léopold , fut choisi par le congrès pour faire partie de la dé-
putation à Londres. Il est de tous les membres de la re-
présentation nationale celui qui met le plus de sens commun
dans ses discours. Cet éloge en vaut bien un autre.
M. Jullien, Français naturalisé Belge depuis trente ans,
et qui exerça long-temps à Bruges la profession d'avocat avec
une honorable distinction, se pose, au contraire, comme
l'homme d'escarmouche du parti. Il sacrifie tout à un sar-
casme, et c'est d'ordinaire contre les prêtres qu'il dirige le
feu roulant de sa plaisanterie, renouvelée quelque peu des
diatribes voltairiennes. M. Fallon se montre aussi mesuré dans
sa conduite parlementaire que M. Jullien l'est peu. On ne
connaissait à M. Fallon aucun antécédent politique avant
1830. Il avait cédé le champ à son frère cadet, aujourd'hui
président de la cour des comptes, et qui , pendant plusieurs
années, s'était assis sur les bancs des états-généraux. M. Fal-
lon n'est pas un discoureur brillant ni chaleureux, mais son
vote entraîne d'habitude la partie timide de l'opposition.
En regard de M. Fallon, il faut placer M. Henri de Brouc-
Jtère, jeune homme plein d'énergie , et le plus élégant ora-
teur de la chambre. M. Henri de Brouckère vota au congrès
pour l'élection du roi Léopold , et fut l'un des commissaires
envoyés à Londres pour le déterminer à accepter la couronne.
Il combattit le traité des 18 articles qui enlevait à la Belgique
l'arrondissement de Ruremonde dont il est le représentant,
ce qui n'empêcha pas le parti catholique de faire échouer son
élection en 1832 dans le même arrondissement. Bruxelles le
vengea depuis, et il est demeuré l'un des plus vigoureux
champions de l'opposition libérale. C'est lui quia eu l'hon-
neur de demander le premier en Belgique l'abolition de la
peine de mort et la révision du Code pénal. Quoique le suc-
cès n'ait pas répondu à ses efforts, sa motion n'en demeure
REVUE DE PARIS. 177
}<as moins une protestation du siècle qui se lève contre lo
biécle qui s'en va, et pour lui-même un beau litre de gloire que
l'aYenir lui conseryera.
En finissant la nomenclature des hommes qui marchent à
la tête de l'opposition libérale en Belgique , et après ayoir
nomme' M. Henri de Brouckère, c'est ici le lieu de parler de
M. Charles de Brouckère, frère du précédent, quoiqu'il se
soit retiré depuis quelque temps du monde politique, et qu'il
ne siège même plus parmi les représentans du pays.
M. Charles de Brouckère a été mêlé à toutes les affaires
importantes qui se sont débattues en Belgique depuis quatre
années. Il a occupé successivement le ministère des finan-
ces , celui de Tintérieur et celui de la guerre , et toujours
dans les circonstances difficiles, quand les ambitions les
plus Yoraces se tenaient cachées sous la table du festin gou-
vernemental , craignant que quelque bombe hollandaise ne
vînt briser les bouteilles elles plats.
Lorsque M. Coghen eut renoncé à diriger les finances d'un
coffre vide , c'est M. Charles de Brouckère qu'on vint trou-
ver. Lorsque le désastre de Louvain eut montré la faiblesse
de l'armée belge et sa déplorable organisation , opposées à
la forte armée du roi Guillaume, encore menaçante, c'est
M. Charles de Brouckère qu'on supplia de se laisser investir
de la responsabilité du portefeuille de la guerre. Toujours
flatté et caressé au moment du péril, toujours éconduit aux
jours du triomphe , 31. de Brouckère n'a jamais failli à
ceux qui ont fait appel à son cœur ou à son bras au nom des
libertés belges. Son front pâle et malade dans sa main, les
yeux creusés par le chagrin de se voir trompé, méconnu ,
humilié , calomnié . M. de Brouckère a bu le plus terrible
breuvage qu'il soit donné au sort d'approcher des lèvres hu-
maines, à savoir l'ingratitude populaire mêlée au poison de
la courtisanerie , abominable mélange de fiel cl de vinaigre,
comme l'éponge de Jésus sur la croix.
Quoique M. Charles de Brouckère eût voté dans le con-
grès contre l'élection du piiiice deSaxe-Cobourg, et qu'il eût
quitté le conseil des ministres pour entrer dans les rangs de
l'opposition, il fut appelé parle roi Léopold à la direction do
178 REVUE DE PARIS.
l'intérieur le 3 août 1831, c'est-à-dire lorsque le général
Chassé venait de dénoncer l'armistice, et que les Hollandais
envahissaient le territoire du nouveau souverain des Belges.
Le roi Léopold était alors occupé à visiter les établissemens
industriels de Liège, quand lui arriva la nouvelle de l'inva-
sion hollandaise. Ce fut un coup de foudre pour tout le
monde. Le roi revint en hâte à Bruxelles, ne sachant si l'en-
nemi n'était pas déjà sur sa trace, et craignant de le voir en-
trer dans la capitale avant lui. Le général de Failly, qui rem-
plaçait à la guerre le général d'Hane, demeurait consterné.
M. Goblet, général du génie, eut avec le ministre une con-
férence qui se prolongea une grande partie de la nuit , sans
amener le plus léger résultat. Les instans étaient cependant
précieux : il y allait du sort d'un royaume. M. Charles de
Brouckère se rendit au palais, où le roi le chargea de pour-
voir à tout et d'employer son activité bien connue à rallier
l'armée au plus vite et à mettre au moins la capitale à l'abri
d'un coup de main.
M. de Brouckère se transporta immédiatement au minis-
tère de la guerre, où, en vertu des pouvoirs qu'il avait reçus
du roi, il ordonna à M. de Failly de partir sans plus atten-
dre pour l'armée de l'Escaut, tandis que M. Goblet courrait
s'emparer des deux rivières qui coulent entre Anvers et Ma-
tines.
Le roi partit le 4 pour Anvers. M. de Brouckère, ministre
de l'intérieur, revêtit son ancien uniforme de colonel d'ar-
tillerie , et lui servit d'aide-de-camp. Cependant on reçut au
quartier-général la nouvelle de la défaite du général Daine,
et ce fut encore M. de Brouckère que l'on chargea de ramener
sur Louvain le corps d'armée qui se trouvait dans la pro-
vince de Liège. En vingt-quatre heures, le ministre de l'in-
térieur eut réorganisé ses troupes, et les eut pourvues d'ar-
mes et d'habillemens. Quand il arriva sur le lieu de l'action,
à la tête de dix mille hommes , la capitulation était signée.
De retour à Bruxelles, M. de Brouckère, cédant aux instan-
ces de ses amis, consentit à se charger du portefeuille de la
guerre. C'était une tâche immense qu'il entreprenait, et si
périlleuse, que personne ne voulait en accepter le poids. Il
REVUE DE PARIS. 179
s'agissait , non-seulement de reconstituer une armée, mais de
rompre en yisière au déchaînement de toutes les ambitions,
et de se défendre à la fois contre les petites conspirations de
cour et contre les grandes injustices populaires. Le nouveau
ministre de la guerre réunit et équipa en quelques mois
quatre-Tingt mille hommes, prêts à entrer en campagne.
Pour le récompenser de son repos sacrifié , de sa santé per-
due dans les veilles et le travail , pour couronne civique
enfin, on l'accusa d'avoir laissé dilapider les deniers de l'état.
La diplomatie , pendant ce temps, ne cessait non plus de
travailler au renversement de M. Charles de Brouckère, qui
ne promettait pas de toujours plier aux exigences de sir Ro-
bert Adair et aux complaisances que demandait M. Sébastiani.
Les ministres eux-mêmes jugèrent à propos de ne point sou-
tenir leur collègue dans les débats du budget de la guerre,
et on allajusqu'à lui chicaner une allocation de cinq cents
florins pour le fourrage de ses chevaux. Outré de tant de
persécutions mesquines et offensantes , M. de Brouckère se
retira du ministère, et dès-lors le roi, qui lui avait donné
tant de marques de bienveillance et d'intérêt, cessa de le
considérer comme un ami.
Un commérage de famille, parti du château des Tuileries,
acheva d'éloigner 31. de Brouckère de toute participation aux
affaires publiques. Lorsque le roi Léopold quitta Bruxelles,
pour aller épouser à Compiègne la fille aînée du roi des Fran-
çais , toute sa maison militaire reçut l'ordre de l'accompa-
gner ; M. de Brouckère seul ne fut pas invité. Le jour même
du départ, il se présenta au palais pour faire son service
d'aide-de-camp. Ce fut le suisse qui lui annonça le voyage de
la cour et du roi. Le lendemain on se contait en riant , dans
les salons de Bruxelles, le motif de l'exclusion de 3L de
Brouckère. Il s'agissait d'un propos qui aurait été tenu par
l'ex-ministre de la guerre sur le compte de l'auguste beau-
père de la royauté belge. Ce propos, qui avait paru suffisant
pour motiver l'impolitesse dont M. de Brouckère venait
d'être l'objet, était tellement grossier, que la supposition
qu'il en pût être l'auteur devenait une double insulte pour
lui. 11 n'hésita donc pas à prier humblement sa raajesl<i
180 REVUE DE PARIS.
de vouloir bien accepter sa de'mission d'aide-de-camp, la seule
place qui lui restât avec le grade de colonel d'artillerie.
M. Charles de Brouckère est maintenant directeur de la
monnaie, et se tient éloigné des affaires. Après avoir ocQ,upé
les fonctions les plus éminentes, rendu à son pays les plus
utiles et les plus brillans services, il a subi le destin de tout
homme de cœurqui apporte une conscience droite au milieu
des intrigues de nos gouvernemens modernes ; jeune encore,
il sait ce que la vieillesse seule apprit à tant d'autres. Profi-
tera-t-il de son expérience? Nous craignons qu'il l'oublie, s'il
yoit quelque jour, nouvel Achille retranché dans sa colère, la
patrie, cette mère repentante, les yeux en pleurs et les bras
au ciel, appeler à sa défense les enfans que son lait a nourris.
§ V. — PARTI G0UTER>EME>'TAL.
Maintenant, nous avons fait connaître les hommes politi-
ques que la passion agite autour de la nouvelle rojauté belge;
nous avons montré les efforts des uns pour la défendre, les
manœuvres des autres pour l'attaquer, et tous se disputant
ses faveurs comme les paladins d'autrefois se battaient dans
la lice pour les couleurs d'une maîtresse. Il nous reste à ca-
ractériser les hommes qui se groupent autour du gouverne-
ment pour lui-même et sans aucune arrière-pensée d'envahis-
sement ni du côté del'absolutisme ni du côté des libertés popu-
laires.
Ces hommes, ainsi que les précédens, sont nés de la révo-
lution de 1830. Le trône de Léopold est leur œuvre aussi, et
la monarchie constitutionnelle représentative est leur dernier
mot. C'est sur eux que s'appuie l'espoir de la dynastie; ils
Représentent l'arsenal où la royauté prendra toujours ses
plus sûres armes» Tous sont en place ou ont rempli des
fonctions publiques. L'amour du pouvoir tient plus d'espace
dans leur esprit que les affections politiques. Sans éducation
première dans les matières ardues de l'administration et de
la diplomatie, ils se sont trouvés lancés tout-à-coup au milieu
d'un monde inconnu où les lumières seules de leur raison et
de leur intelligence pouvaient leur servir de guides. Quand
REVUE DE PARIS. 181
ils sont venus , après les scènes du combat, mandataires plus
paisibles, mais nonmoins méritansde leur pays, mettre lamain
au gouvernail pour empêcher le navire de s'en aller à la
dérive, d'eux seuls ils avaient reçu leur mission. Lorsqu'il
fallut, le désordre passé, renouer ensemble les actes du gou-
vernement aboli et ceux du gouvernement nouveau, et dres-
ser, comme après une faillite, le bilan de ce royaume im-
provisé, il se trouva que les pièces manquaient. Les cartons
des ministères restaient vides; c'était à La Haye qu'il aurait
fallu aller feuilleter les archives de la Belgique. Qu'on se re-
présente l'embarras dans lequel durent se trouver les mem-
bres du comité diplomatique par exemple elles députés au-
près de la conférence de Londres, chargés de parlementer
avec tous les cabinets de l'Europe et de plaider ex abrupto ,
et dans cet état de dénuement, la cause de la révolution.
L'extrême jeunesse des mandataires belges ne fut pas le
moindre sujet de surprise des négociateurs étrangers. M. Paul
Devaux,qui fut ministre des affaires étrangères en 1831 , n'a-
vait à cette époque que vingt-huit ans , de même que M. Van
de AVeyer, à qui le régent conûa le même portefeuille, et que
le roi Léopold envoya depuis à Londres en qualité d'ambassa-
deur. M. Charles Rogier, nommé ministre de l'intérieur en
1832, atteignait à peine sa trentième année, et M. Xothomb,
l'un des membres les plus actifs de la commission envoyée à
Londres , et auteur du bel ouvrage qu'il a eu la modestie
d'appeler un Essai sur la révolution belge, M. Nothombne
comptait que vingt-cinq ans.
Avant d'entrer dans quelques détails sur ces jeunes hom-
mes d'état et sur leur collègue M.Lebeau, qui fut comme l'in-
carnation de leur doctrine collective, nous parlerons d'abord
d'un homme à qui échut une destinée singulière, bien rare
dans les annales des familles : celle de se trouver tout-à-coup
investi du pouvoir royal sans que la naissance eût rien fait
pour lui, et de rentrer presque aussi soudainement dans la
condition d'un simple bourgeois après cinq mois de souve-
raineté effective.
EiLVSME Louis , baron Surlet de Chokier , ex-régent de
Belgique, naquit à Liège le 27 novembre 1769. On a prétendu
2 16
182 REVUE DE PARIS,
à tort qu'il devait son anoblissement asi roi Guillaume , car
le nom de Surlet se rencontre fréquemment dans l'histoire
de Liège dés le commencement du xv« siècle. A l'entrée de
l'armée française républicaine en Belgique , il fut l'un des ad-
ministrateurs du département de la Meuse-Inférieure , et il
quitta ses fonctions lors de la nomination des préfets. Il se
rendit alors à Paris où il fit , avec M. Kaisson de Verviers ,
quelques affaires de banque. Nous le retrouvons en 1812,
membre du corps législatif, où il demeure jusqu'en 1814,
époque à laquelle il rentra en Belgique pour faire partie des
états-généraux du nouveau royaume des Pays-Bas. C'est là
que son opposition aux actes du gouvernement hollandais et
la singulière causticité de sa parole commencent à le mettre
en relief parmi les hommes qui manient les affaires publi-
ques. En 1818, le ministère empêche sa réélection; il rentre
aux états-généraux en octobre 1828, ayant soutenu lui-même
sa candidature par une lettre aux électeurs membres des états
provinciaux du Limbourg , laquelle lettre fut insérée dans
les journaux , chose alors sans exemple.
Dans les sessions de 1828, 1829, et 1830 , il soutint, avec
Charles de Brouckère et les autres opposans, les pétitions
sur les griefs du pays et sur toutes les garanties demandées
alors par la Belgique. Les journaux français ont reproduit
avec de grands éloges le discours qu'il prononça le 18 mai
1830, sur la royauté dans les états modernes et sur le mes-
sage du 1 1 décembre. Cependant ce qu'il fallait louer , c'était
plutôt son courage que son éloquence.
Les dissertations de M. de Chokier ne répondent pas le
moins du monde aux qualités qui constituent le véritable ora-
teur. On fait trop bon marché de ce titre aujourd'hui comme
de tous les titres, et l'on peut affirmer que , parmi les Déraos-
Ihène et les Cicéron qui affluent dans nos chambres représen-
tatives, il n'y a pas dix hommes dont les meilleures phrases,
livrées à l'impression , s'élèvent au-dessus de la médiocrité
littéraire. Il enest doncde l'éloquence de M. Surlet comme de
tant d'autres éloquences qui font beaucoup de bruit chez nous.
Il n'y faut pas chercher le côté artiste , ni la puissance de la
forme où s'enchâsse l'idée, ni la délicatesse dans le choix des
REVUE DE PARIS. 183
mots, iil l'éclatant coloris qui rend la pensée viyante, et la
fixe d'un seul trait dans l'imagination des masses comme un
fait qui s'est passé sous leurs yeux. Les discours de M. de Cho-
kier étaient plutôt descai?«.67i8gqiio des morceaux de tribune.
Ses phrases se présentaient à l'état de trituraliôD, courtes,
«tans rhvlhme, sans esprit aucun , complètement dépourynes
d'images; et si parfois une métaphore se faisaitjour à travers
l'assemblage de ses incolores substantifs, c'était pour revêtir
la forme grotesque d'une plaisanterie vulgaire et déchaîner le
rire des assistans. De vieilles ruines d'érudition classique lui
revenaient souvent à la mémoire, et il parsemait ses étran-
ges plaidoiries de citations d'Horace et de Virgile, qu'il en-
tremèlail de noms hollandais et flamands, prononcés à dessein
avec l'accent français , afin de mieux exciter l'hilarité de ses
confrères; ce qui fit dire, au mois de décembre 1830, lorsqu'il
fut nommé président du congrès national , qu'il ne savait pas
maintenir la dignité de la chambre.
Avant d'arriver à cette présidence du congrès, qui lui
valut plus tard la régence du royaume, il quitta Bruxelles avec
les autres représentans pour se rendre à La Haye, où le roi
Guillaume, espérant encore calmer le premier incendie de
la révolution, voulait agiter devant les chambres la question
de séparation administrative et la révision de la loi fondamen-
tale. De retour dans la capitale de la Belgique , il vint repré-
senter au congrès le district de Hasselt, et presqu'aussitôt
ce même congrès le nomma son président. Ce fut en cette
qualité qu'on l'envoja à Paris avec ^IM. Félix de Mérode,
d'Arschot, Lehon, Charles de Brouckère,Mariet, Gendebien,
Boucqueau de Yilleraie, Barthélémy et de Rodes, pour offrir
ia couronne de Belgique au duc de Nemours. A cette époque,
on fit courir une prétendue conversation de M. de Chokier ,
qui a été reproduite dans une brochure allemande [der Ahfall
derNiederlande, etc.) sans que personne aitjamais été à même
de nier formellement la réalité du fait. L'auteur allemand cite
la phrase suivante qu'aurait dite M. de Chokier après le refus
du roi Louis-Philippe au nom du duc de Nemours : Messieurs ,
il ne nous reste d'autre parti à prendre que d'élire le prince d'O-
range.
184 i REVUE DE PARIS.
Voici deux anecdotes dont nous pouvons garantir l'authen-
ticité , et qui démontrent la fausseté de cette allégation ; la
première se rapporte au roiLouis-Philippe lui-même, et l'autre
à lord Ponsomby, ambassadeur d'Angleterre.
M. de Chokier pria le roi des Français de vouloir bien faire
deux changemens dans le discours qu'il devait prononcer en
réponse à celui de la dcputation belge. Dans ce discours, le
roi disait qu il ne permettrait à aucun membre de sa famille de
s'asseoir sur un trône quelconque de l'Europe. M. de Chokier
lui rappela que par ces mots, les membres de sa famille, il
semblait exclure les princesses comme les princes ses fils,
dans le cas où le nouveau roi des Belges trouverait conve-
nable de rechercher son alliance. Le roi répondit que telle
n'était point son intention , et il fit appeler M. Sébastiani, qui
promit de substituer ces mots, les princes mes fils. M. de Cho-
kier se retira satisfait. A une heure de la nuit, il fut réveillé
par un visiteur inattendu. C'était le rédacteur en chef du Mo-
niteur qui venait le trouver au lit pour savoir s'il était con-
tent du changement de rédaction, et qui venait lui deman-
der son bon à tirer, parce qu'il avait ordre de suspendre l'im-
pression du Moniteur iusqu à cequ'iH'eût reçu bien en règle.
Il est donc évident qu'à l'époque de sa présidence du congrès,
31. de Chokier agissait déjà dans le sens de l'alliance fran*
çaise.
L'autre fait se passa entre M. de Chokier, alors régent
de la Belgique, et lord Ponsomby. Ace moment, l'alliance
angle-française n'était pas encore consommée. L'ambassadeur
anglais, après avoir sondé le régent sur la possibilité d'une
restauration du prince d'Orange, et l'ayant trouvé de tout
point contraire à ses projets, finit par abandonner ce thème ,
et manifesta ses craintes sur la réunion des provinces belges
à la France. Il alla même jusqu'à proposer à M. de Chokier
de le faire élire chef définitif de la Belgique, l'assurant de
l'assentiment des cinq grandes puissances, à la seule condi-
tion de changer les articles de la constitution relatifs aux
limites. Le régent ne répondit pas d'abord à une aussi étrange
proposition; mais lord Ponsomby revenant de nouveau à la
charge, son interlocuteur, comprenant bien qu'on lui ton-
REVUE DE PARIS. 185
daitun plége,se fâcha sérieusement avec l'ambassadeur qu'il
cessa de revoir jusqu'au moment où se nouèrent les négo-
ciations qui placèrent le prince de Saxe-Cobourg sur ce trône,
objet de tant d'intrigues.
La régence de M. Surletde Chokier dura cinq mois moins
cinqjours,etdans ce court laps de temps, il vit passer devant
ses yeux ce qui aurait dégoûté du pouvoir l'homme le plus
ambitieux. Cette parodie de la royauté commença par une
conspiration qui avorta plutôt par le manque d'énergie des
conspirateurs que par la prévoyance du gouvernement.
A peine échappé à ce premier danger, le régent vit son mi-
nistère en butte aux aîtaques les plus violenîes; il le changea
pour un autre qui ne réussit pas mieux, et qui fut inauguré
par des émeutes et des pillages. On reprochait au premier
de continuer la révolution , on fit un crime au second de la
conduire dans des voies rétrogrades et à la remorque des ca-
binets étrangers, comme si la Belgique pouvait espérer se
maintenir contre le gré des puissances qui Ja convoitaient
déjà du regard.
Si nous ne nous trompons, ce dut être un beau jour pour
M. de Chokier que le 21 juillet 1831 , quand il déposa ses
pouvoirs entre les mains du président du congrès, et qu'il vit
s'avancer,le prince de Saxe Cobourg au milieu des salves et des
bravos populaires , pour prendre à son tour ce sceptre si
lourd à porter. Avec quel plaisir il dut revoir son petit village
de Gingelora, et troquer le trône de la régence contre le
bon fauteuil de bourgmestre qu'il occupe aujourd'hui.
Ce n'est pas que pendant ses jours de grandeur il ait eu
le temps de se blaser sur les luxueuses jouissances de la vie
royale. Il n'avait ajouté à ses habitudes de bon bourgeois
qu'une voilure de louage qu'il payait prudemment au mois,
ne voulant pas engager dans les liens d'un bail les chances
de son éphémère souveraineté. Le jour de son installation
comme régent , il fil pour la première fois l'essai de ce remise
aristocratiquement vernis et attelé de deux gros chevaux bra-
bançons. Comme on venait de replier le marche-pied derrière
lui , il vit tout d'un coup les chevaux disparaître au milieu
d'un flot de peuple , et il sentit la voilure s'ébranler sous
2 10.
t86 REVUE DE PARIS.
l'effort de cent bras qui cherchaient à la tirer en avant. Peu
habitué à ces sortes d'ovations, le régent eut peur, et il
s'échappa en ouvrant brusquement la portière; puis il courut
à toutes jambes à travers le parc, suivi d'une foule immense
qui ne voulait pas en être pour ses frais d'enthousiasme.
Harassé et haletant, il arriva enfin à son hôtel de la rue
Ducale dont il ferma violemment la porte à la barbe des pour-
suivans.
Le régent commençait d'habitude sa journée par recevoir
en robe de chambre et en bonnet de coton les députations de
la garde civique et les solliciteurs recommandés. Il présidait
ensuite le conseil des ministres sans changer grand'chose à
son costume. Puis il donnait une heure aux soins de son
empire, c'est-à-dire qu'il signait les pièces ministérielles, et
le resledu jour était remplipar des audiencesetdes causeries.
Après dîner , il allait passer une heure avec quelques amis
dans une petite maison de Laeken qui avait appartenu au
roi Guillaume , et il rentrait à Bruxelles pour recommencer
le lendemain.
Un jour par semaine, il y avait audience publique chez le
régent, et toute l'audience se passait à distribuer des pièces .
de 5 francs, empilées sur un bureau, aux malheureux qui
venaient réclamer des secours. Ces aumônes patriotiques et
les trois dîners par semaine que M. de Chokier se croyait
obligé de donner pour rester fidèle à la représentation que
lui commandait le budget , absorbaient à peu près les dix
mille francs par mois que le souverain provisoire de la
Belgique recevait comme émolumens de sa place. Ce roî
d'Yvetot, avait, ainsi que celui de la chanson, sa fidèle gou-
vernante qui partageait avec lui les roses et les soucis de la
vie, et qui prenait place au salon dans les réunions d'intimité,
donnant son opinion sur les affaires de l'Europe et sur les pâ-
tisseries de la rue de la Madeleine, avec le même aplomb et
la même sagacité. Depuis l'expiration du pouvoir de M. de
Chokier, M'i'' Joséphine s'est mariée, et son protecteur s'est
retiré seul dans son village de Gingelom, où il cultive lui-
même son champ, et où il élève des moutons mérinos pour
se distraire de toute préoccupation politique. Quoiqu'il n'en-
REVUE DE PARIS. 187
tende pas un seul mot de flamand, les paysans ne veulent pas
d'autre arbitre dans leurs querelles ; c'est toute la part de
pouvoir qu'il a conservée. La voiture de louage a disparu et
fait place à la blouse du simple cultivateur. Une rente de dix
mille florins, alloués à vie par le congrès, forment à cette
heure la liste civile du quasi-monarqne déchu.
C'est bien à tort que Ton s'est escrimé à critiquer l'ad-
ministralion du régent. Le bonhomme avait spirituellement
compris sa position. Le régent , disait-il, le régent régente et
ne gouverne pas. Fidèle à cette maxime , il changea son
ministère quand il eut cessé de rallier la majorité, et ce-
pendant plusieurs membres de ce ministère étaient ses amis
personnels. Il leur donna pour successeur M. Lebeau, qu'il
détestait cordialement, mais que l'opinion de la majorité por-
tait à la tête des affaires. Les pillages du mois de mars 1831
eurent lieu pendant l'interrègne ministériel. Le défaut d'or-
ganisation militaire , qui fut si funeste à la Belgique, ne doit
donc être imputé qu'au congrès, qui parlait toujours au lieu
d'agir, et qui se refusait à l'introduction de capacités étran-
gères dans une armée neuve et sans expérience.
Le premier ministère du régent mit en relief trois hommes
qui eurent une grande influence sur la plus difficile de toutes
les questions belges , la question diplomatique, de laquelle
dépendait, on peut le dire, tout l'avenir du pays. Parmi ces
hommes, les deux premiers soutinrent brillamment leur ré-
putation, soit à la tribune , soit par des publications politi-
ques; le dernier s'éclipsa presque entièrement dès qu'il cessa
de prendre une part directe au gouvernement. Ce triumvirat
était formé deMàM. Lebeau, Noîhombet Devaux. Tous trois
avaient fait leurs premières armes contre le gouvernement
hollandais dans la presse libérale ; tous trois appartenaient,
par leur âge et par la direction de leurs idées, au parti qui
combattait pour l'émancipation du siècle.
M. Lebeau, qui a long-temps été aux yeux de l'Europe
la personnification vivante des doctrines du cabinet belge ,
ne doit qu'à un hasard de position les deux tiers de la re-
nommée qu'il s'est acquise. En bonne justice, ces deux parts
devraient revenir à MM. Nolhomb et Devaux, qui l'aidé-
188 REVUE DE PARIS.
rent ayec tant de succès , le premier comme membre du
comité diplomatique d'abord , et ensuite comme commis-
saire auprès de la conférence de Londres , et le second
comme ministre d'état et comme défenseur du traité des dix-
huit articles devant la représentation nationale.
M. Jean-Louis-Joseph Lebeau est né à Huy, province de
Liège, le 2 janvier 1794. Il fut d'abord avocat à Huy , puis à
Liège où il plaida avec bonheur quelques procès criminels.
En 1824,'il fonda, concurremment avec MM. Devaux etRo-
gier, un journal d'opposition, le Mathieu Laensberg, plus
tard le Politique. C'est dans ce journal que furent exposées
les premières idées sur un projet d'union catholique libérale.
Dans les années suivantes, M. Lebeau établit une imprimerie
d'où sortirent, entre autres publications, des contrefaçons de
Mii^de Staël , de M. Thicrs et de M. Daimou. En 1829, il
publia son ouvrage politique ayant pour titre : Observations
sur le pouvoir royal, dont la première partie fut surtout re-
marquée.
Lorsque vint la révolution de septembre, le gouvernement
provisoire nomma M. Lebeau à la place de secrétaire-adjoint
de la commission de constitution, où siégeait comme secré-
taire M. Nothomb. Le district de Huy ne tarda pas à envoyer
M. Lebeau au congrès, où s'effectua l'alliance dont nous avons
parlé entre MM. Lebeau, Devaux et Nothomb. Ils soutinrent
la monarchie d'après les idées anglaises. Toutefois, les deux
premiers se montrèrent souvent hostiles au comité diploma-
tique ; ce ne fut que plus tard qu'ils s'associèrent, avec certai-
nes modifications , au système de politique extérieure repré-
senté par M. Nothomb.
A l'époque de la députation de M. Chokier à Paris ,
MM. Lebeau, Nothomb et Duval de Beaulieu , qui connais-
saient d'avance le refus de la couronne par Louis-Philippe, au
nom du duc de Nemours , firent , auprès du prince de Ligne ,
cette singulière démarche qui depuis leur a été si souvent
reprochée. Ils se rendirent au château de Rœulx, qu'habitait
le prince, pour lui offrir la lieutenance-générale du royaume
de Belgique, en lui donnant à espérer que bientôt le congrès
pourrait substituer à ce titre celui de souverain. Le prince ,
REVUE DE PARIS. 189
avec celte finesse d'esprit qui semble un héritage de famille,
répondit à ces messieurs : Je ne puis accepter la couronne
belge , parce que je suis déjà chambellan de V empereur d' Au-
triche.
Cependant la terreur panique qui avait poussé les deux
hommes d'état en herbe à la démarche que nous venons de
citer , se dissipa peu à peu, et ils effacèrent jusqu'au souvenir
de cette légèreté parle talent qu'ils déployèrent au milieu
des graves événemens qui suivirent.
M. Lebeau devint ministre de l'extérieur; M. Devaux lui
fut adjoint comme ministre d'état sans portefeuille, etM. No-
thomb, en conservant son titre de secrétaire-général des
affaires étrangères , apporta à ses deux amis l'expérience d»
comité diplomatique et du premier ministère du régent. On
peut affirmer que pendant celte période ils tinrent entre leurs
mains les destinées de la révolution belge. Tout leur sys-
tème se réduisait à ceci: — Sauver l'indépendance du pays
en nommant au plus vite un roi qui pût être reconnu par les
puissances ; transiger avec la conférence sur les limites et
les autres conditions d'existence du nouvel état; profiler de
la peur inspirée par les révolutions de France, de Belgique ,
d'Italie , de Pologne, et ne pas attendre le retour du calme
en Europe pour constituer la Belgique. Ce fut sur ces prin-
cipes que reposa tout l'édifice diplomatique du ministère
de M. Lebeau.
J'ai dit que M. TS'othomb , quoique simple secrétaire-gé-
néral des affaires étrangères, devait être placé sur la même
ligne que M. Lebeau, quant à l'inQuence exercée sur les affai-
res diplomatiques. Je ferai donc marcher de front sa bio-
graphie politique avec celle du ministre , sou ami et son col-
lègue actuel à la chambre des représenlans.
M. Nothomb , membre de la députation qui alla notifier
à Londres au prince de Saxe-Cobourg le décret qui l'ap-
pelait au nouveau trône de Belgique , était chargé en outre
par le ministre, ainsi que M. Devaux , d'une mission secrète
et non officielle. Il s'agissait de faire accepter par la confé-
rence un nouveau système d'enclave, qui , au moyen d'une
petite supercherie historique, agrandissait considérablement
190 REVDE DE PARIS.
le territoire de lapartiebelgedes Pays-Bas. Cette délimitatioi),
basée sur les droits hollandais en 1790, était l'ouYrage de
M. Nothomb. Il résultait de l'article 2 des bases de sépara-
lion du 27 janvier 1831 que la souveraineté de Maëstricht ,
qu'on avait crue indivise, appartenait à la Belgique seule ,
du chef des anciens princes de Liège , dont M. Nothomb se
réservait plus tard d'appuyer les droits au moyen de vieilles
chartes retrouvées à propos. Les plénipotentiaires des puis-
sances consentirent à cette délimitation sans comprendre la
portée de rengagement qu'ils prenaient. Mais au moment où
les commissaires belges se réjouissaient de c« triomphe, ils
furent appelés chez lord Palmerston , où tout faillit être ren-
versé. On leur apprit que les projets d'arrangement de-
vaient être remis par le prince Léopold, now «/g^nés, avec
l'assurance donnée par son altesse royale que l'acceptation
de ces conditions satisferait pleinement la conférence. Ceci
équivalait à une impossibilité pour le prince d'accepter une
couronne dont rien ne lui garantissait la tranquille posses-
sion. Les commissaires belges firent leurs remontrances , et
ils quittèrent l'hôtel de lord Palmerston en déclarant qu'ils
n'avaient plus qu'à retourner auprès de leur gouvernement.
Comme ils étaient réunischez leprincepour seplaindreà lui
de cette perfidie des négociateurs, on apporta à son altesse
royale un billet de lord Palmerston, qui déclarait queles com-
missaires devaient rester , et que la conférence prendrait le
traité des dix-huit articles sous la garantie de ses propres
signatures. Ce fut ainsi que dans cette affaire si compliquée
M. Nothomb , à peine âgé de vingt-six ans, et qui portait le
poids le plus rude de la tâche, sut se tirer avec bonheur des
embûches de la vieille diplomatie européenne , et même
l'attirer à son insu sur un terrain dangereux pour elle.
Malheureusement pour sa science et sa prévision, les événe-
mens postérieurs changèrent complètement les premières
conventions que la conférence avait acceptées.
Ce fut M. Nothomb qui apporta de Londres le traité des
dix huit articles ; et qui dans un comité secret, en rendant
compte de sa mission , découvrit à l'assemblée le projet de
partage que M. do Talleyrand avait proposé. Dans sa défense
REVUE DE PARIS. 191
des dix-huit articles devant le congrès , il excita de violeus
murmures, parce que, discutant les chances de victoire dans
une guerre contre la Hollande, il dit qu'il n'était pas convaincu
de la lâcheté des Hollandais. L'événement de Louvain le jus-
tifia bientôt aux yeux des plus aveugles patriotes; il défendit
aussi le traité des vingt-quatre articles, et il domina généra-
lement dans toutes les discussions qui s'établirent sur les
actes diplomatiques du gouvernement. Quand M. Lebeau
quitta le ministère, M. Nothomb n'en garda pas moins sa
place , parce que le système de politique extérieure se trou-
vaitmaintenant dans son intégrité : l'homme seul était changé.
Les faits qui signalèrent les deux ministères de M. Lebeau
sont trop connus pour que je les rapporte ici ; j'ajouterai
seulement que sa disgrâce fut l'ouvrage des diplomates étran-
gers , qui le minèrent sourdement dans l'esprit du roi. Le
peu de caractère et de présence d'esprit qu'il montra pendant
les scènes de pillage des 6 et 7 avril , lui portèrent le der-
nier coup, et dès-lors des démarches furent faites à son insu
pour le remplacer. On agit envers cet homme d'état comme
avec un laquais que l'on veut congédier ; MM. Ernst et
d'Huart avaient déjà accepté des portefeuilles, que M. Lebeau
ignorait encore ce qu'on tramait contre lui.
Quelque antipathie que l'on ait pour le s} stème de con-
duite politique sui>i par M. Lebeau, il est impossible de ne
pas rendre justice à sou talent d'orateur, et au noble désinté-
ressement qui l'atoujours distingué. M. Lebeau s'est retiré du
ministère sans fortune; pendant dix mois, il a refusé d'accep-
ter, comme ministre, le traitement auquel il avait droit , se
bornant aux 5,000 francs que lui rendait sa place de conseil-
ler à la cour de Liège. Plus tard il se démit de cette même
place, s'exposant à quitter le ministère sans pouvoir repren-
dre d'autres fonctions, le rang de conseiller ne pouvant se
conférer directement par le roi. Le plus grand reproche qu'on
puisse lui adresser, c'est d'avoir trop souvent obéi à un sen-
timent de vanité incompatible avec la circonspection dont
un homme d'état ne doit jamais s'écarter. C'est ainsi que ces
intempestives paroles de M. Lebeau : — Nous aurons le
Luxembourg et nous n'aurons pas la dette, lui attirèrent celte
iO'i REVUE DE PARIS.
juste incrimination de M. Gendebien. -^ Nous n'avons pas
le Luxembourg et nous avons la dette.
M. Lebeau est maintenant gouverneur de la province
de Namur et membre de la chambre des représeutans.
Malgré les griefs qu'on lui suppose contre le gouvernement,
il vote la plupart du temps avec le ministère, et forme avec
MM. Nothomb , Devaux et Charles Rogier , un parti de
jusle-milieu monarchique entre les catholiques et les libé-
raux.
Un des plus beaux titres de M. Nothomb, c'est sa belle
défense de M. Lebeau, devant la chambre, contre les accu-
sations de M. Gendebien à propos des extraditions , où le
jeune orateur, retraçant avec feu les services politiques de
son ami, fit accueillir son éloge par les applaudissemens d'une
assemblée prévenue d'avance contre lui.
M. Nothomb n'a pas trente ans , et l'on peut afûrmer, sans
craindre de se voir démenti par les événemens, qu'il devien-
dra l'homme politique le plus remarquable de sou pays. Dans
les affaires délicates qu'il a été appelé à traiter, il a fait
preuve à la fois des qualités les plus incompatibles. A la
vigueur età l'activité d'un jeune homme, il a uni la prudence
et la sagacité d'u i Aieillard; son éloquence n'est pas une
avocasserie de convention portée sur les roulettes des vieil-
les métaphores de tribune ; son style et ses idées sont de
bon aloi , logiques et littéraires, deux conditions de vie hors
desquelles il n'y a pas d'orateur. 'L'Essai historique et po-
litique sur la révolution Belge, publié par M. Nothomb, en
1833, est parvenu, en moins d'un an, à sa troisième édi-
tion; il a pris sa place de lui-même dans toutes les biblio-
thèques , et il restera comme le document de l'histoire con-
temporaine le plus profondément pensé et le plus élégam-
ment écrit que les matières arides de la diplomatie aient
jamais su produire. Encore quelques années, et M. Nothomb
prendra certainement la direction du cabinet belge, du
moins pour les affaires étrangères. Les intrigues de l'aris-
tocratie catholique s'opposeront bien quelque peuàl'élévation
d'un plébéien qui étudiait encore, il y a dix ans, sur les bancs
des écoles; mais les lumières gouvernementales deMM. Ernst
REVUE DE PARIS. J93
etd'IIuarl ne suffiront pas long-temps à éclairer les ténèbres
qui nous envahissent.
Après MM. Lebeau et Nothomb , il faut mentionner
MM. Rogier, Van de Wever et Lehon parmi les défenseurs
de la nouvelle monarchie lîelge. Tous sont également sortis
de la presse libérale pour occuper les premiers postes du
gouvernement. M. Charles Rogier, collaborateur de IMM. Le-
beau et Devaux dans le journal le Mathieu Laensberg et dans
le Politique, a été successivement gouverneur de la pro-
vince d'Anvers en 1831, ministre de l'intérieur en 1832,
et il a repris sa place de gouverneur lorsqu'il s'est retiré du
ministère en août 1834. M. Van de AVeyer, l'un des rédac-
teurs du Courrier des Pays-Bas, eut le portefeuille des affai-
res étrangères et de la marine , sous la régence de M. Surlet
deChokier. Il accompagna le roi Léopold à Compiègne, où il
fut fait officier de la Légion-d'Honneur par le roi des Fran-
çais, à l'occasion du mariage de la nouvelle reine des Relges.
Dans le même moment , les chambrci lui votaient à Bruxel-
les la décoration révolutionnaire appelée la Croix de fer.
D'honneurs en honneurs , le ci-devant rédacteur du Courrier
des Pays-Bas parvint jusqu'à l'ambassade de Londres , où
on l'envoya , dit-on, représenter la Belgique parce qu'il parle
parfaitement anglais. J'ignore si ce fut au même litre que
M. Lehon fut mis eu possession de l'ambassade de Paris.
Maintenant, si à tous ces noms Ton veut joindre encore ceux
des généraux Goblct et Evain, on aura la liste à peu près com
plèlc des hommes qui exercent à cette heure de l'influence
sur les affaires en Belgique.
Dans ce long article, je me suis efforcé moins d'écrire une
histoire des partis , de caractériser leur conduite politique et
de pressentir quelque chose de leur avenir, que de fournir
au lecteur des notes , la plupart inédiles et recueillies sur les
lieux , à l'aide desquelles il pourra lui-même étudier ce pays,
dont la destinée est si étroitement liée à la nôtre. Je termi-
nerai sans rien arguer des faits qiie j'ai produits : la conclu-
sion de ceci n'est pas dans le présent. Quand les armées com-
battent , le champ de bataille n'appartient qu'à Dieu.
Bruxelles, ce i*^"" mars i83j. • Alphonse Royer.
2 17
LE COMTE DE BAGNERES.
5 1er _ PARIS.
Au dernier bal de M. d'Ofalia (ce bal eut lieu quelques jours
avant les événemens de 1830) , je fus témoin d'une scène qui
ne sortira jamais de ma mémoire.
Nous étions encore dans l'un des salons de l'ambassade lors-
que cinq heures du matin sonnèrent. La fête avait été magni-
fique. Ceux qui assistèrent à ce baise souviendront sans doute
que la cour de l'hôtel avait été transformée en salle de danse
comme par un coup de baguette ; Cicéri l'avait décorée des pi-
liers moresques et des fruits de l'Alhambra, Des nègres aux
colliers d'or , figurés sur les balustres , pareils aux nains em-
pressés de Paul Véronèse , relevaient en grimaçant les drape-
ries de cette belle salle. Les citronniers, plus blonds à la
lueur des bougies , les fleurs , les grenades, faisaient de ce bal
un véritablepasëo , un jardin coquet, un grand parterre émaillé
des plusjoiies femmes de la diplomatie française et espagnole.
Ces deux natures s'y trouvaient partout confondues. Ici l'ex-
pression parisienne et indolente des belles comtesses delà rue
de Bourbon, le turban d'iîerbault, les nœuds à l'épaule
et l'étiquette élégante du faubourg Saint-Germain qui trônait
alors , et qui avait le pas sur la Banque ; plus loin , et par forme
de rivalité galante , les suaves contours de vingt figures cas-
tillanes brunes et dorées de chauds reflets comme les fruits de
ces arbres mouvans , si doucement agités par les brises de la
valse , et sous lesquels dansaient , aux gerbes des lustres , les
péris de celte magique soirée.
REVUE DE PARIS. 195
J'aime à croire , pourî'excuse de ceux qui restaient , qu'au-
cune des considérations ordinaires qui peuvent retenirun dan-
seur ou un coureur de bals jusqu'à cinq heures du matin , ne
leur manquait. Beaucoup d'entre eux avaient sans doute déva-
lues amours à poursuivre , une contredanse en retard, quel-
que jolie femme à reconduire , ou bien une revanche à pren-
dre au whist. Quelques-uns soupaient , d'autres causaient
politique. C'est une chose triste qu'un grand bal à l'agonie !
Lorsque vous verrez l'archet s'arrêter , les mères jeter l'é-
charpe au cou de leurs (illes, et les grands parens chercher
leur claque, dites-vous que toute votre joie s'en va ! Alors
une inévitable tristesse vous prend au cœur , à voir cette dé-
composition subite. Adieu les galops promis , les feuilles de
camélias qui se détachent , et que l'on ramasse, les romans
d'amour créés au souffle de Tolbecque, les brouilles charman-
tes, les innocens rendez-vous I Adieu ce parfum et ces anges
de poésie I L'inexorable grand-père , danse finale qui survient
alors, gâte tout; le grand-père tue le bal, comme un vieux ty-
ran de mélodrame, d'un air sournois et galant. Une fois désert,
le bal, si joyeuxquelques heures auparavant, vous épouvante.
Alors vous apparaissent les monstrueux débris du souper ra-
vagé par tant de mains , ces cadavres de cétacées , dont les
arêtes formidables vous répugnent à l'égal d'un tableau trop
vrai de natures mortes , ces gazons factices qui masquent à
peine d'énormes poêles , ces banquettes de velours à crépine
d'or dépeuplées et veuves de leurs danseuses ; alors vous en-
tendez le cliquetis des fourchettes à l'office , car l'office dîne
à son tour ; les fontaines glacées, où dort le Champagne, ne
coulent plus que pour la livrée ; les tables d'écarté rassem-
blent quelques habitués de la maison, le cercle des joueurs
est pressé , les paris énormes , tant on a hâte d'en finir ; car
le jour , déjà bleu , glisse à travers les draperies , le givre des
fenêtres se fond aux premiers rayons de l'aube. Encore quel-
ques heures , et il ne restera de ce grand bal qu'un vague par-
fum , et un glorieux article dans le Moniteur!
Il n'est personne qui, s'étant attardé jusqu'au jour dans un
raout , n'ait remarqué la tristesse de ce contraste. Dans le
splendide hôtel de l'ambassade d'Espagne , les sons do l'or-
196 REVUE DE PARIS.
cheslre venaient de s'éteindre , il ne restait guère que douze
joueurs aux (ahles d'écarté. Le major de N... tenait les car-
tes en baillant, personne ne se présentait; le major Tenait
de battre trois auditeurs au conseil d'état , un colonel russe
et un député. Tout-à-coup un jeune homme se présenta...
Rien qu'à son air gauche et à sa manière de mêler les
cartes , les juges du camp reconnurent bientôt son man-
que d'habitude; il jouait vraiment d'une manière impar-
donnable. Pour ma part, je fus pris d'un véritable effroi
en le voyant brouiller étourdiment ses rois et ses dames :
il allait en homme insensé à ce jeu d'escrime et de
science. Cependant le sort le favorisa tellement qu'il gagna
cette partie. Vint une seconde , une troisième , une quatrième ;
il passa enfin dix-sept fois. D'abord il n'avait hasardé qu'un
louis, ensuite il avait doublé cet enjeu; maintenant il avait
ses deux mainspleines.il se leva en effet, et, à notre grande
surprise , ramassant brusquement sur le tapis sa poignée
d'or , en essuyant de larges gouttes de sueur qui perlaient son
front , il se leva sans avoir perdu et après un jeu d'atouts ,
c'est-à-dire quand c'eût été à son adversaire de se lever.
Évidemment il n'était connu d'aucun des joueurs. La timi-
dité de ce jeune homme et son peu d'usage du monde étaient
visibles : il avait au plus vingt ans. Quand il eut ramassé pré-
cipitamment ses pièces d'or , il sortit bien vile , et ne salua
pas même l'assemblée. La seconde d'après nous entendions
les pièces rouler sur les marches de l'escalier.» Prenez,
prenez tout !» avait-il dit aux laquais. Ceux-ci ne se firent pas
répéter , et il sortit comme un fou par le péristyle , aussi dé-
sespéré qu'un homme qui aurait perdu.
Véritablement nous demeurâmes hébétés. Nous avions
à peine remarqué ce jeune homme au milieu de ceuxquinous
entouraient; il était venu comme tout le monde et à l'heure
de tout le monde , c'est-à-dire sur les dix heures. Il porlaitun
frac noir et des gants blancs ; c'était, je vous l'ai dit , un très-
jeune homme, de manières douces et polies. Moi, qui l'a-
vais vu lever ses caries, j'avais compris i)ien vite qu'il n'était
ni fils de pair de France , ce qui signifiait alors quelque cho-
se, ni auditeur au conseil d'état, ce qui n'a jamais rien signifié.
REVUE DE PARIS. 197
Ce devait être au plus un modeste éludianl , dans la poche
duquel se trouvait une carte signée du professeur Delvincouvl;
il me souvenait aussi de lavoir vu danser une galope avec
la marquise de M...
Par malheur, il n'y avait là ni crdnoiogiste ni médecin
homœopalhe capable de l'examiner; ce qui nous fit con-
clure naturellement , et d'après son action, qu'il était fou.
Dans un salon de Paris , il se rencontre rarement de pareils
drames ; le jeu , ce grand théâtre parisien qui enrôle les pro-
vinciaux, les trouve le plus souvent et d'un seul coup au
niveau de sa hauteur; l'absence d^études et l'inexpérience
de ces novices se compensent par leur sang-froid. Ici , au
contraire, le jeune homme anti-parisien s'était trahi. Evi-
demment il ne devait avoir vécu qu'en Sologne; il n'avait
joué qu'au loto chez un percepteur du Berry , aussi lourd que
«es moulons. Comment expliquer sans cela une aussi brusque
sortie? Comment absoudre de ce crime de lèse-politesse la
conscience de ce joueur singulier?
J'allais me perdre dans un dédale d'hypothèses , lorsqu'un
petit homme, qui avait à la lettre quatre pieds cinq pouces,
nie coudoya. Il marchait, bigarré de plusieurs ordres, dans
son maillot de pygmée; on m'apprit que c'était un grand d'Es-
pagne de première classe. Ce titre magnifique contrastait sin-
gulièrement avec sa taille. Quoi qu'il en soit, nous liâmes
conversation. Gil Blas est la cause de mon amour respectueux
pour les grands d'Espagne. Le seigneur Gil Blas de Santil-
lane les a si bien vus; il les fait si doctes, si élégans, si polis ,
si charmans seigneurs quand ils ne veulent plus être grands
seigneurs I Celui-ci conquit donc mon amitié.
— Monsieur , me dit-il en se rongeant les ongles d'un air
méditatif et secouant son makouba sur l'ordre du Christ qu'il
avait au côté gauche, pensez-vous que ce jeune homme ait
bu du punch ?
— Je vous avoue que je ne l'ai guère suivi.
— A quoi attribuez-vous son action?
— Mais, je pense, à sa libéralité. Il aura voulu payer en
grand les valets de l'ambassade.
— Ce jeune homme n'a jamais joue?
2 17.
198 REVUE DE PARIS.
— Il eslde ma force, c'est-à-dire qu'il tient à peine ses caries.
— J'aime à voir que vous ne lui faites pas l'affront de le
soupçonner. Puisqu'ilen est ainsi, monsieur, je veux bien vous
dire que je le connais. J'avais les yeux sur lui, dans l'angle
même de ce grand salon , où j'observe tout en philosophe ,
c'est-à-dire en ambassadeur émérite , car à cette heure , c'est ,
hélas ! tout ce que je suis. Nous autres vieux diplomates ,
c'est notre métier d'étudier. Ce jeune homme, qui est de Bor-
deaux , habite depuis hier l'étage d'un hôtel voisin du mien ,
rue Saint-Paul; cet étage il l'a fait gratter, blanchir à la
chaux et recrépir à ses frais , pendant huit grands jours, avec
autant de soin et de précaution que s'il devait y loger une
maîtresse. L'autre nuit, je dictais quelques lettres pour Bar-
celone , à mon secrétaire , quand j'ai vu se projeter à la per-
sienne deux grandes ombres. Il n'habite donc pas seul son
petit appartement. Maintenant, pourquoi a-t-il joué ce soir,
et pourquoi a-t-il si inopinément quitté la table de jeu? C'est
là , monsieur, une de ces énigmes dontvous chercheriez vai-
nement la clef, si je n'avais lu pendant un quart d'heure ,
avec ma vieille expérience, sur ce jeune front. Cette expé-
rience , je vous la livre; elle ne m'a jamais trompé. Ce jeune
homme est dans le monde de Paris depuis hier; il est venu à
ce bal, il a joué, gagné, il & passé dix-sept fois devant des
gens quilui étaient inconnus. Yous remarquerez qu'il Apassé
ces dix-sept parties, confus et rouge comme une cerise. La
sueur baignait ses joues, et sous la table ses genoux trem-
blaient. Plus les regards semblaient se fixer sur lui , plus son
alarme était grande ; il aura craint sans doute d'être flétri du
nom de fripon dans iaconscience des spectateurs; son bonheur
l'aura glacé. Le vertige , un vertige réel , éblouissant , l'aura
pris. Je suis trop vieil enfant de ma nature et trop jaloux de
juger vile les hommes, de les fusiller dans mon opinion ou
de les relever d'un seul coup , pour vous cacher que je l'ai
suivi. Oui, je l'ai suivi jusqu'au bas de l'escalier. En s'enfuyant
et en jetant l'or aux domestiques, il s'est écrie: Quel mal-
heur! quel malheur d'avoir gagné ! Cela fait, il s'est jeté dan s
un fiacre.
Maintenant , continua mon inlerloculeur en tirant sa
REVUE DE PARIS. 190
montre , Je tous quitte, monsieur ; il est six heures , et je de-
meure île Saint-Louis.
Ce récit, ou plutôt cette confidence du grand d'Espagne en
retraite, fit sur moi l'effet d'une noble apologie; la nature
timide et farouche de ce jeune homme m'intéressa. Ce digne
seigneur d'Espagne avait rempli près de moi l'ofûce d'As-
modée, j'étais ce Cléofas auquel on explique les cheminées
de 3îadrid. Du premier coup, je m'étais senti blessé au cœur
pour ce jeune homme ; j'aurais tout oonné pour être son dé-
fenseur et plaider sa cause. Je le comprenais donc enfin cet
inexplicable mouvement de colère, cette rage intime, cette
honte honnête et pure ; je voyais ce pauvre novice au milieu
de vingt figures pressées et moqueuses à cette table de jeu ,
retournant sa première carte d'un air timide , et comme ci
son roi devait être illégitime ; puis , tout d'un coup favorisé
du hasard, à l'égal d'un vieux joueur, poussé par ce qu'on
nomme la veine, libre de saisir en vrai pirate son butin do
pièces d'or. Je m'identifiais avec ce beau caractère qui me
promettait de larges et nobles passions. Certainement j'irais
trouver ce jeune homme, je l'empêcherais de jouer une autre
fois et de jeter l'or aux domestiques d'ambassade; j'irais le voir
et lui demander son amitié.
Délicieuses sympathies d'uneame jeune, rêves ébauchés et
détruits par un même coup de vent, intimité d'une heure dans
laquelle on se complaît , sans qu'il vous soit permis par le
Iiasard de l'accomplir 1 Un mois après, Olivier m'était encore
inconnu.
La vie de Paris est féconde en désirs et en oublis de cette
nature. Vous rencontrez une jeune et vive intelligence , une
éloquence passionnée , électrique d'idées comme de paroles,
une de ces âmes sœurs de la vôtre, grave ou folle comme la
vôtre, mais faite sur votre moule, étant enfin votre moi,
d'après la suave définition de Montaigne. Eh bien ! celte ame,
il faudra vous en séparer, admettre entre elle et vous les
hasards et les distances , renoncera ses reflets et à son com-
merce. Paris, le grand classificatcur, le veut ainsi ; il a pres-
crit à chaque organisation comme à chaque doultur ses limi-
tes et soa cercle ; il s'est arrogé le droit de diviser ce qui
200 REVUE DE PARIS.
devail êlre réuni, d'isoler les cœurs au lieu de les fondre : d«
là ces découragemens solitaires , ces isolemens pleins de tris-
tesse et d'ennui. Tel homme qui aurait pu tendre la main à un
autre , ne s'informera pas de sa vie, dès qu'elle n'a rien de
commun avec la sienne ; les tristesses humaines s'envelop-
pent d'un froid silence , les douces sympathies s'exilent , on
est égoïste par le fait même de la société.
Ceux qui comprennent le regret sensible qu'on éprouve à
quitter un beau portrait de Van Dyck que l'on n'a fait qu'en-
trevoir , apprécieront ma tristesse en ne retrouvant plus Oli-
vier. J'avais aimé ce jeune homme l'espace de cinq minutes ;
son souvenir ne me quittait plus. Ce que m'en avait ditl'es-
ambassadeur était devenu pour moi le motif d'une insurmon-
table curiosité. Olivier habitait un quartier perdu, cela est
vrai ; mais j'y allais passer de longues heures dans un atelier
voisin. J'essayai un jour de faire causer son concierge. La
maison se trouvait soumise à de nombreuses réparations , ce
qui en facilitait l'entrée, et donnait carte blanche au pre-
mier venu. La tactique de M. Prudhomme m'était connue,
mais elle échoua près du concierge : il me dit :il est vrai, que
M. Olivier Dumont habitait une partie de cet hôtel avec î^na
dame; mais quand je l'interrogeai sur le nom et l'âge de cette
personne, il répondit en homme à qui l'on a fait d'avance la le-
çon: c'est direquejene pusriensavoir.M.Olivierétaitunjeune
homme bien mis , au dire du gantier qui faisait l'angle de la
rue; l'autre printemps il avait un tilbury. Depuis quelques
mois il allait au bal plus rarement ; il travaillait et ne sortait
guère de chez lui. Ces différens aveux me coûtèrent 3 fr. 30
cent., prix d'une paire de gants de Suède fort douteux que je
payai au marchand.
J'avais alors la rage des armes gothiques; j'allais partout
brocantant chez Juste ou chez Lesueur , enviant jusqu'à en
perdre le sommeil les belles armures de M. le marquis de
Livry, les yataghans de mon ami Honoré de S..., cet anti-
quaire dandy de la Monnaie, les cuirasses et les heaumes
de M. Dussomerard. C'était encore le temps des bals do
Mme la duchesse de Bcrry ; on dansait partout , fraisé et
ganté comme d'î/pernon.
REYUE DE PARIS. 201
Laiévolulionde 1830 interrompit tellemeul les relations ,
cl le bouleversement de certains salons, fut si grand, que je
ne revis plus Olivier. A cette époque commença la rage des
annonces. Un marchand russe trouva donc prudent de se
faire annoncer comme arrivant de Saint-Pétersbourg. Il s'in-
titula: Xavier*** , marchand d'ordres et de jouets d'enfans;
il demeurait rue de Seine, au coin des Quatre-Nations. Son
commerce consistait bien , à la lettre , en décorations petites
et grandes, en plaques diamantées, étoiles et brochettes de
tous les pays et de toutes les cours. Il vendait aussi des pou-
pées et des hussards de la mort à cheval sur des moutons
mérinos; mais il traûquait surtout de mille autres objets plus
relevés, et je suis fondée croire qu'il brocantait en homme
fort instruit. Les belles dames de la rue deTournon avaient
leur pliant chez ce juif ; il leur vendait des pastels et des éven-
tails. Ajant réussi dans ce commerce au-delà de ses espéran-
ces de marchand, il afflcha dans tous les journaux sa retraite
définitive; il offrait pour la dernière fois son médaillier do
bagues et de croix , ses fauteuils et ses moutons aux amateurs.
L'afUuence fut très-grande. Il se vendit ce jour-là de fort bel-
les choses; les carrosses eux-mêmes prenaient la file à la
porte du marchand. Celte boutique offrait au premier coup
d'œil un mélange qui pouvait répugner à l'orgueil aristo-
cratique ; le tablier blanc des bonnes d'enfans , attirées par
la>ente des joujous,tranchailassez impertinemment avec les
robesàileurs et les petits manchons des belles marquises;
le marchand avait annoncé, comme il arrive, qu'il accepterait
aussi les échanges; mais nul amateur ne se présentait. Tout-
à-coup un murmure s'éleva.
La porte à sonnette de la boutique venait de tinter , une
femmes'avduçaitverslecomptoir du marchand. A la démarche
tremblante de cette personne, plus encore qu'à la timidité
de sa voix, les curieux pressentaient déjà le motif de sa visite:
elle venait sans aucun doute proposer quelque objet de trafic
à ce marchand. Le juif, comme un empereur païen , joyeux
de raffiner un supplice , n'allait pas même au-devant de son
embarras ; il attendait qu'elle parlât plus haut , et riait avec
les voisins. Lorsque celte femme entra, les regards se poF-
202 REVUE DE PARIS.
tèrent nalurellement sur elle : sa mise était des plus simples ,
et complétait à la première vue la tristesse que son visage
inspirait. Si la finesse des proportions et des lignes décèle
une véritable noblesse de race, l'aristocratie la moins dou-
teuse pouvait aussi bien s'applaudir d'avoir formé ces mains
nobles et délicates, que la souffrance de les avoir flétries
et sillonnées de grandes veines bleues, afin d'en faire mieux
ressortir toute la pâleur. Ses cheveux servaient à voiler ses
joues, dont le contour était déprimé. Elle portait une robe
noire , un chapeau et un sac de même couleur , si bien que
tout cela ressemblait à un deuil; elle était d'ailleurs si raide
et si étriquée dans ce costume, que ses vétemens avaient tout
l'air de pleurer. Était-ce une suite d'économie ou de misère
que cette toilette? La foule pouvait croire également, ou
que cette femme était pauvre, ou qu'elle ne voulait point
sembler riche. Dans ce dernier cas, elle se serait trahie par
quelques restes d'élégance et de grandeur. Une dentelle de
Bruges des plus fines formait son voile, elle était gantée
coquettement; le soin le plus minutieux avait présidé à l'a-
justement de ses épingles. En un mot, et malgré la maturité
de son visage, elledonnait encore lieu aux versions.
— Quelque veuve de colonel ou de général tué à Moscou,
dit sagacement à l'oreille de son voisin un opticien du quai
des Lunettes.
— Dites, s'il vous plaît , une comtesse de la rue du Cher-
che-Midi ; elle va aux conférences de M. d'Hermopolis et tient
à la main son Eucologe.
— As-tu vu, Justine, le bel anneau de noces qu'elle a I
Sont-elles heureuses, ces duchesses !
Ah ! bien oui, duchesse ! c'est une revendeuse à la toilette ;
vous verrez! une femme de rien , qui vend à ces dames. Ces
reines-là sont mises comme vous et moi.
Pendant que l'on faisait ainsi l'examen de sa personne, la
dame s'était approchée du marchand , et après quelques mots
d'lîésitation,avait tiré précipitamment de sonenveloppeune
magnifique giberne, ornée de filigranes d'or, comme on en
trouverait encore à grand'peine près d'Alger , et qui devait
provenir au moins de la campagne d'Egypte. Ce fut pourtant
REVUE DE PARIS. 203
avec une yoix tremblante qu'elle en demanda six louis. Le
marchand, trouvant sans doute son compte à celte affaire,
les lui donna. Elle fenditla presse d'un airaussi gêné qu'aupa-
ravant , et tenant son voile rabattu sur son visage.
— En voilà du drôle, fil l'homme en examinant sa nou-
velle acquisition, un portrait dans celte giberne! sans doute
quelque oubli!
La giberne ouverte, un portrait venait effectivement d 'en
tomber. Cette miniature représentait unhomme de trente an-
liées, le front découvert, avec une seule mèche de cheveux
avançant sur le front, comme il étaitde mode sous l'empereur,
qui affectionnait ce genre de coiffure. Le personnage ou por-
trait avait un uniforme de fournisseur, tel qu'en devaient
porter, en 1807, lesadjudans de M. Ouvrard. C'était une as-
sez mauvaise peinture. Le cercle, déchàssé du médaillon,
donnait à penser qu'on avait déjà commercé de ses brillans
et de ses perles.
— Encore une qui vend son onclelxous verrez! Dites donc,
la Liégeoise, c'est comme chez ce bon M. Martj^ de la Gaieté!
Lieu de Dieu! s'en consomme-til des oncles dans les vaude-
villes où ce que M. Parent joue !
— La miniature est jolie, dit un amateur.
— Oui, un gros père, et qui devait être un laridondé dans
ses jours gras.
— Je le donne pour cent sous ! dit le marchand.
Les rires redoublèrent alors à un tel point, qu'il devint im-
possible de s'entendre dans la boutique; un hasard bouffon
les déchaînait. Imaginez qu'au moment où chacun envisageait
ce médaillon , le commentant et le retournant sans trop de
respect, dans tous les sens, un nouvel acteur se présenta,
comme pour assumer à lui seul les regards et les gorges-
chaudes de l'assemblée. Ce personnage avait une si grande
ressemblance avec celui du portrait, que chacun s'en tint les
côtes. Il était drapé d'un manteau bordé de velours cramoisi,
sur lequel retombait une grosse torsade à glands d'or. Quand
le manteau s'entrouvrit, il laissa voir des jambes très-lines ,
bien prises dans un pantalon demi-coHant. Au lustre intact
de ses escarpinsjà son petit jonc surmoulé d'une pierre d'une
204 REYUE DE PARIS.
très-belle eau, aussi bien qu'à la vague senteur de musc qu'il
GTihalait, on aurait pu affirmer sans crainte que le porteur
(lu manteau revenait en voilure de la chambre de pairs; mais
ses prédispositions n'élaieut alors aucunement politiques. Il
regardait tout ce monde avec une charmante fatuité, prome-
nant d'un air assuré son lorgnon sur les figures. Le plus ha-
bile physionomiste eût été bien embarrassé de donner une
date à ce personnage, tant l'art avait effacé chez lui la trace
des années. Dès qu'il entra, le marchand courut à sa rencontre
en s'approchant d'un air empressé; et, après avoir donné un
tour de clef àVoriginal vendu :
— L'écrin est prêt, dit-il en le saluant très-bas.
— C'est bien. levons rappelle les autres envois que vous
devez me faire dans la journée. Voici votre argent, prenez.
L'acheteur, s'élant fait apporter le médaillier, choisit en-
suite quelques bagues et plusieurs décorations. Cela fait, il
tira de sa poche un petit rouleau de papier gris, se fit donner
sa facture et se retira. Le marchand l'accompagna respectueu-
sement jusqu'à sa voiture.
— Il paraît que le monsieur est un homme riche !
— Qui pis est, un décoré! As-tu vu les croix qu'il s'est choi-
sies!
— C'est égal, le tour est bon: vendre ce petit vieux-là!
Madame son épouse, k ce qu'il paraît, veut s'en défaire. Après
les diamans, le mari : c'est dans l'ordre.
— Doit-il être heureux, l'amant Ae celle-là! Ils s'en vont
manger à eux deux le vieux requin !
Ces conjectures injurieuses de cuisinières n'auraient peul-
être pas discontinué sans un grand tumuUe qui s'éleva subi-
tement à la porte même de la boutique. La calèche du mon-
sieur, attelée de deux mecklembourgeois assez lourds ve-
nait pourtant de faire ce qu'on appelle un malheur. Au petit
tournant du guichet de l'Institut, une femme , n'ayant pu se
garer assez vite , avait trébuché devant les pieds des chevaux .
C'était la dame qui venait de vendre le portrait et qui regagnait
sansdoute en ce moment sa demeure.
Ceux qui l'avaient vue s'arrêter au milieu de la rue pour
considérer le personnage qui passait la tête à la portière pou'
REVUE DE PARIS. 205
vaienl allribuer à lafiajeur du danger qu'elle courail l'es-
pèce de fascination dont cette lenime avait manqué de deve-
nir la victime; mais en examinant avec plus d'atlenlion le
bouleversement douloureux de ses traits, on eût reconnu faci-
lement la trace de quelque chagrin profond , blessure à peine
cicatrisée, rouverte par celte rencontre imprévue.
Le regard que la dame laissa tomber sur le propriétaire de
la calèche exprima plus d'angoisses queje n'en saurais décrire
dans une longue série de pages; mais cette expression,
empreinte de mépris et de pitié tout à la fois, passa comme un
éclair, ne laissant après elle que des nuages impénétrables.
Le monsieur, lui, ne montra aucune altération sur le miroir
poli de son visage; à peine fronça-t-il légèrement le sourcil
en reprochant à son cocher une maladresse qui retardait sa
marche de plusieurs minutes; puis la calèche reprit son essor
rapide, pendant qu'un jeune homme, que le hasard avait
sans doute amené là , relevait la pauvre femme dans ses bras ,
et lançait un coup d'œil insultant à cet impassible écraseur
de gens.
Le jeune homme transporta la dame chez le brocanteur ,
donnant des signes de tristesse tellement vrais que la foule
perdille courage de le plaisanter. Je me troiivai seul dans la
boutique du marchand, lorsqu'il entra.
Dans ce jeune homme je reconnus Olivier. Olivier était
pâle encore plus que cette femme; il arrivait de quelque con-
férence savante qui devait avoir eu lieu dans le quartier des
études, car il jeta vivement sur la table un dossier qu'il rap-
portait.
Olivier avait demandé en vain la cause de cet évanouis-
sement fatal : personne n'avait pu la lui apprendre. Il baisa
alors respectueusement les mains de la dame et lui fit respi-
rer un flacon de sels. Nous demeurions seuls ; car , excepté
moi, le marchand avait renvoyé tout le monde de la boutique.
C'était la seconde fois queje me trouvais vis-à->is de ce sin-
gulier jeune homme. J'ignorais les liens qui pouvaienU'unlr
à celte femme, celle femme encore belle et qui prit bien vile
avec lui un air de tendresse , soutenu d'une véritable auto-
rité. Quand elle fut revenue à elle , elle ne lui dit rien de l'ac-
•> 18
203 REVUE DE PARIS.
cident; elle attribua tout à un malaise. Olivier ne put savoir
non plus ce qu'elle éîaitvenue faire dans cette boutique. Lors-
que le marchand voulut partir , elle lui fit un signe de silence
en collant son doigt à ses lèvres. Olivier et cette femme se
parlèrent alors à voix basse. Olivier était aussi assidu à pré-
venir ses moindres mouvemens de souffrances qu'à contenir
les siens. Il bassina les tempes de la dame d'un air empressé;
il lui ragrafa ses socques. Tous deux se parlèrent ensuite avec
charme et passion. Je ne pouvais entendre ce qu'ils disaient,
me tenant à distance, en homme qui sait le monde; mais je
voyais bienqu'Olivier gérait mort pourempêcher cette femme
de mourir. Olivier, auprès d'elle, me parut parfaitement
jeune et beau. Elle le regardait avec une sensible tristesse.
Olivier lui alla chercher à boire , et elle but : c'était un simple
verre d'eau. En vérité, l'on eût dit que ce jeune homme ac-
complissait un service , qu'il était le familier à gages de cette
femme; il avait pour elle la politesse et l'effusion d'un vieil
intendant. Il me parut encore tellement obséquieux en la fai-
sant remonter en fiacre , un fiacre qu'il alla chercher lui-
même , qu'il me vint d'étranges idées. Je dois le dire avec une
franchise qui me fait honte , je soupçonnai le caractère de ce
jeune homme; je crus ses relations et ses empressemens d'a-
mour moins généreux. Notre société est tellement féconde
en commerces cachés de cette nature , elle fait si bon marché
du déshonneur, que je n'hésitai pas à croire Olivier le héros
d'un roman bâtard , roman exploité par tant de jeunes gens
sans fortune , roman d'impudeur , dont le héros se caclie ou
se baffoue lui-même en plein jour; je crus enfin ce jeune
homme esclave d'un lien qu'il avait tout intérêt de tenir ob-
scur. La vente du portrait faite par la dame elle-même valida
mes présomptions. L'École du scandale et les romans du
dix-huitième siècle avaient depuis long-temps façonné mes
résistances pudiques à cette manière de vendre ses proches.
L'argent de ceux qu'on n'aime pas , employé à enrichir ceux
qu'on aime , me paraissait l'explication la plus naïve de ce
trafic féminin. Je n'avais pas entendu les mauvais propos de
la foule, et déjà je pensais comme la foule. Olivier en était-
il là? Spéculait-il sur quelque maîtresse éprise? était-il l'a-
REVUE DE PARIS. 207
mant d'une douairière, enfin? Je connaissais plus d'un blond
jeune homme , moins timide ou aussi courageux que lui dans
de semblables relations. C'est là une des mille faces de notre
société stupide et mal faite, que de ne pas savoir imprimer
le signe de la \ertu ou de la honte au front des siens , de ma-
nière que l'on ne s'y méprenne pas; un de ses torts graves ,
que de présenter le monde au monde comme une énigme,
livre immense , composé de pages sans nul sens, de chapitres
humains sans traducteurs !
J'étais donc ébranlé dans ma croyance , je soupçonnais Oli-
vier. Le mystère dont il s'entourait me paraissait le fruit d'un
désordre. Il m'en coula d'abord singulièrement de renoncer
à mes sympathies d'estime pour ce jeune homme. Olivier avait
au front je ne sais quelle grâce triste; il portait sans doute au
fond du cœur un secret douloureux; il ne pouvait pas être le
jeune homme des folles joies, des orgies tumultueuses; sa vie
devait se concentrer dans un malheur ou dans un amour. Je
voulais connaître cette tristesse lente qui prenait sa vie, et la
séchait dans sa fleur, je voulais l'aimer tout à l'aise et le conso-
ler. Mais, je dois le dire, j'éprouvais une certaine inquiétude à
me rendre complice de cette existence parisienne, à fouiller
ce roman nouveau. J'avais peur d'y rencontrer de grandes ta-
ches à côté de grandes vertus. Mes forces répugnaient à ce
fardeau.
Ees circonstances assez indifférentes, mais qui me sem-
blaient alors précieuses pour mon diagnostic moral, me met-
taient à même cependant de rencontrer Olivier dans quel-
ques cercles , notamment chez Mme la baronne de R La
charmante Thébaïde qu'occupait alors à l'Abbaye-aux-Bois
cette femme remarquable, son cercle d'intimités illustres et
son parfum d'anecdotes attiraient merveilleusement Olivier.
Il ne manquait pas une seule de ses soirées. Là sans doute,
au milieu de ces étranges solitaires, de ces gens du monde
si gais dans ce salon ascétique, Olivier oubliait de vifs cha-
grins; il vivait un quart d'heure de la \ie paisible du cloître.
A ces réunions il venait seul , et dès qu'il parlait, ces hommes
graves et forts se surprenaient eux-mêmes à l'écouter. Sa pa-
role était puissante avec moùeslie; il entraînait avec un grand
208 REVUE DE PARIS.
charme. Olivier appartenait évidemment à celle classe d'es-
prits jeunes et chaleureux qui ne marchandent pas avec les
principes, quand même ces derniers blesseraient leurs af
fections; il voyait les choses en homme arrêté et invariable
dans ses croyances. C'était l'applaudir que l'écouler^ tant on
éprouvait le besoin de correspondre avec son ame généreuse!
La restauration a été féconde en organisations de cette na-
ture; organisations brisées et devenues inutiles à l'heure qu'il
est et dans le tripot d'aujourd'hui, parce qu'elles ne sauraient
trouver un monde où se dépenser, et que la seule conscience
de l'improbiîé du siècle les tue. Olivier demeurait comme un
survivant ingénieux de cette époque, époque instruite, élé-
gante et résumée, à notre sens, par l'esprit singulièrement
exquis de l'un de ses ministres, M. de Martignac. Olivier com-
prenait les exigences du monde nouveau et les opinions ar-
riérées de l'ancien. Mais ce courage spirituel et vif, ce génie
inflammable comme celui des méridionaux, était devenu pour
lui d'une grande inutilité : il n'avait ni place ni ambition; il
jugeait les hommes tristement et sainement, avec cette amer-
tume de poète qui souffre et regarde passer son siècle. Singu-
lièrement délicat et probe, il vivait d'une vie pale, sans au-
tres études que celles du droit, études qui lui répugnaient
étrangement. Tel était le profil d'Olivier aux yeux du monde.
Pour sa vie intérieure, j'ai dit qu'elle était murée. Sansdoute
que la femme que je n'avais fait qu'entrevoir en avait le par-
fum et le secret. Quoi qu'il en fût, la physionomie d'Olivier
était à Paris une teinte neutre sur ce grand tableau où tout,
est tranché. Je le voyais bien au spectacle, aux cours de droif,
quelquefois encore chez un de nos premiers peintres. Entre
autres talens, il avait celui de causer admirablementpemfure.
Il avait lui-même un talent réel d'amateur. Entîn le hasard eL
un arbitrage d'architecte nous rapprochèrent. Un litige s'é-
leva, à quelques mois de là, entre la ville et l'un de mes pa-
rens, propriétaire de terrains contigus à l'hôtel où demeurait
Olivier. A ce sujet, nous tînmes quelques conférences pour
nous entendre. Olivier paraissait craindre surtout que ces
contestations ne troublassent la paix de sa solitude en lui
amenant des visites. La saillie du bâtiment qu'il habitait,
REVLŒ DE PARIS. 209
bâtiment qui formait le coin de la rue Saint- Paul, devait être
déterminée, et réglée pour la plus grande gloire de monsieur
le préfet de police et l'agrandissement du quai de l'Arsenal.
Grâce à cet incident, je me vis donc amené plusieurs fois
dans ce quartier , où l'on trouve encore de beaux restes d'bô-
tels, et qui rivalise quelquefois , en fait de bals, avec les rues
les plus brillantes du Marais. Cependant la maison du jeune
homme m'était fermée. A force de voir , de me mettre en
quèle, d'interroger, j'appris insensiblement et au jour le jour
à pénétrer adroitement chaque mystère de sa retraite, et je
m'en applaudis comme d'une réelle conquête.
Le lieu qu'habitait Olivier avait lui-même quelque chose
de la bizarrerie qui distinguait si éminemment cet incompré-
hensible jeune homme. C'étaitun petit pavillon isolé, à l'ex-
trémité de la rue Saint-Paul, et séparé de la voie publique par
un mur d'enceinte , percé d'une petite porte sombre. Son toit
pointu, surmonté d'une girouette de cuivre ; les volets de ses
fenêtres, incrustés de bois exotiques, des restes de peintures
qu'on apercevait du dehors sur les murailles inlérieures du
rez-de-chaussée , lorsque d'une maison voisine la vue pouvait
planer sur le bouquet d'arbres qui masquait à demi le bâti-
ment , laissaient deviner que cette habitation avait été cons-
Iruileautrefoispour abriter quelques bonnes fortunes de grand
seigneur, au temps des grands seigneurs et des bonnes fortu-
nes ; mais on voyait clairement aussi que ce séjour de délices,
semblable à une coquette sur le retour, regrettait la fraîcheur
de sa beauté première.
Le fard de salin et de velours dont les maîtres tapissiers
de 1760 s'étaient plu à relever la monotone blancheur de
ses délicates parois, était injurieuscment tombé, et laissait à
découvert des plâtres déchirés, rhabillés de rouleaux de pa-
piers peints, que détachait à plaisir l'humidité deTalmosphère.
Des fauteuils de drap imprimé et des calicots à 2 francs l'aune,
avaient détrôné les tissus de Lyon, les crépines et les effilés
d'argent. L'acajou plaqus'" et le marbre poëkilose usurpaient
la place des bois dorés , des malaquiles et des lapis-lazzuli.
Plus de ces riches et moelleux tapis à sujets historiés , que
des pieds de marquises avaient sans doute plus d'une fois
'1 18.
210 REVUE DE PARIS,
foulés , le bouquet au corsage et des parfums dans les che-
yenx; plus de ces portraits de femmes, enfermés dans des
cadres ovales, si bien enrubannées et poudrées, si lascivement
décolletées , la bouche en cœur, et qui semblent dire à tout
venant : Je vous aime ! Point d'orgie de laquais à l'office , ni,
sur la rampe, de manteau couleur de muraille ; pas de chevaux
à l'écurie , de carrosse sous la remise, pas même une chaise
dans la petite cour , avec ses porteurs en tenue d'aventure.
Hélas ! plus rien de cela. Pas même une simple bonne dans
la maison , une bonne, ce vulgaire représentant de la servi-
tude réduite à sa plus simple expression , que le plus libéral
desélecteursn'apas encore jugé à propos de se refuser, attendu
que le chapitre delà bonne n'est pas compris dans les Droits de
l'Homme et du Citoyen.
Du reste, la maison d'Olivier, quoique mesquinement gar-
nie de meubles et dépourvue de ces riens de prix qui font le
luxe de nos appartemens modernes, n'en était pas moins te-
nue avec la plus exquise propreté. Des parquets luisans comme
des miroirs, selon l'expression pittoresque du portier, des li-
thographies encadrées dans des passe-partout de bois de ci-
tronnier , des aquarelles lavées par le jeune homme lui-même,
et exposées chaque matin à la vue des passans lorsque la
femme de ménage venait ouvrir les fenêtres donnant sur la
rue Saint-Paul, faisaient dire aux commères du quartier, quand
on les questionnait sur cet intérieur, que c'étaient des gens
à leur aise, mot élastique, vaste manteau parisien , recouvrant
à la fois la richesse économe dubourgeois etla pauvreté habile
qui sait, à force de privations personnelles, sauver l'appa-
rence aux veux du monde.
L'une des pièces de l'appartement, la plus petite, servait
de cabinet de travail à Olivier ; elle confinait à une chambre à
coucher fort modeste, et était garnie de ravons de sapin fort
propres, lesquels figuraient une bibliothèque. Sur un bureau,
placé au milieu de ce cabinet , on remarquait des livres de
jurisprudence; entre autres les Pandectes , commentées en
marge, et tout auprès du Code de Justinien, une thèse im-
primée , avec le nom d'Olivier, qui devait la subir très-pro-
chainement en la Faculté de Droit de Paris.
REVUE DE PARIS. 211
La pièce principale paraissait décorée avec plus de soin que
toutes les autres; il y régnait même un certain parfum de coquet-
terie. Elle renfermait un beau lit d'acajou, à cuivres et à co-
lonnes , sur lequel retombaient des rideaux de soie bleu clair.
En face du lit on voyait une armoire à glace, et sur la com-
mode et la cheminée, quelques-uns de ces colifichets qui at-
testent la présence d'une femme. Un chàle déplié négligemment
sur le lit, quelques chiffons de dentelles, restes demi-usés
d'une somptueuse parure, eussent trahi le secret d'Olivier,
s'il est vrai qu'il eût dissimulé ce fait, bien connu de tous les
gens du quartier, je veux dire qu'une femme habitait avec lui.
Que de jeunes gens cette circonstance, insignifiante au pre-
mier coup d'œil, a-t-elle arrêtés et perdus, quand la fortune
semblait ne pouvoir leur échapper ! Que de projets d'avenir
avortés, que d'existences flétries dans leur fleur, que de ma-
riages manques, que de malheurs de toute espèce forgés sur
cette enclume , au feu du préjugé , souvent attisé par la ca-
lomnie !
Olivier vîva/f donc avec une femme, selon l'expression con-
sacrée. Elle partageait sa table, son appartement. Ici s'arrê-
taient les certitudes et commençaient les suppositions. Il est
vrai de dire que tout entier à d'autres pensées, il ne s'inquié-
tait guère de la traduction assez peu littérale qu'on ne man-
quait pas de (aire de ses moindres démarches, de chacune de
ses actions. Cependant , soit qu'il eut en effet à rougir de sa
liaison , soit qu'un secret motif dictât cette singulière conduite,
il sortait toujours seul, il se montrait seul dans les salons et
dans les promenades. Le visage triste et préoccupé qu'il ap-
portait dans ces réunions par lui fréquentées avec l'assiduité
d'un homme qui aurait aimé le plaisir et le bruit, établissait
une anomalie que nous ne savions expliquer. Ce chagrin in-
connu ne pouvait être causé par un dérangement de fortune,
car Olivier ne se jetait dans aucune dépense folle; il évitait
les occasions coûteuses et n'avait pas usé une seule fois, même
par forme d'emprunt, de la bourse de ses amis. A un de ne
pas égarer mon^lecteur dans le dédale d'hypothèses qu'il me
fallut battre en tout sens pour arriver à la pénétration de ce
mystère , et aussi afin de ne pas laisserplaner plu'^ long-temps
212 REVUE DE PARIS.
d'odieux soupçons sur le plus loyal jeune homme que j'aie
jamais connu, je dois raconter un incident qui arriva dans la
maison d'Olivier, à peu près à cette époque, incident que
j'appris plus tard de sa bouche , et qui devint comme le nœud
de celte vie inlriguéeà la facondes comédies de Beaumarchais.
Un soir, Olivier était sorti pour assister à un concert à
l'ambassade de Russie; à peine entré dans les magnifiques
salonsderExcellencemoscovile,undecesviolenschagTinsqui
naissent quelquefois dans l'ame tout-à-coup et sans prétexte ap-
parent, lui fitdésirer de rentrer chezlui. Quittant brusquement
la fête, il pritun fiacre et se fitdescendredans la rue Saint-Paul.
Il ouvrit lui-même la porte de sa maison , et il arriva , sans
éveiller le moindre bruit , jusqu'à la chambre aux rideaux de
soie bleue dont nous ayons parlé. Une dame assise dans un
fauteuil s'était endormie auprès d'un guéridon sur lequel on
voyait une cassette ouverte et une foule de petits papiers im-
primés, rangés avec le plus grand ordre et enfilés dans une
faveur rose. Il y avait aussi deux flambeaux sur la table. Dans
le premier, brûlait une chandelle , ce qui surprit Olivier, car
il laissait ordinairement l'usage de cet ignoble luminaire à la
femme de ménage chargée du soin de sa cuisine; dans l'autre
flambeau, une bougie éteinte attendait sans doute l'arrivée
du jeune maître du logis. Olivier soupira en voyant la dame
endormie. Il venait de surprendre une partie du secret qu'on
lui cachait depuis long-lemps; c'était sans aucun doute pour
ménager les faibles ressources pécuniaires de la maison que
celte compagne de sa solitude lui taisait ainsi les privations
qu'elle s'imposait. Olivier se pencha doucement vers la dame,
et lui donna sur le front un respectueux baiser.
Puis il parcourut négligemment des yeux les papiers dissé-
minés sur la table; il y reconnut des mémoires de tailleurs
et de gantiers acquittés et dûment en règle. Les chapeliers et
les bottiers figuraient aussi dans ce congrès de marchands, à
côté des parfumeurs et du caissierde l'école de droit, quittan-
çant Oliyier de ses dépenses du semestre. Olivier rougit en
voyant cela comme s'il eût eu honîcde lui-même. Il pour-
suivit son inventaire, et tous ses membres tremblèrent à la
fois lorsque , non loin de ces mémoires de ses fournisseurs ,
REVUE DE PARIS. 213
il découvrit une liasse de bordereaux sur lesquels était écrit
en belles lettres imprimées: «]Mo>'t-de -Pieté. Bureau N^ 12.
Engagement d'un écrin, 3,000 francs; prêté sur un col-
lier 1,200 francs; sur des dentelles , 150 francs; sur une
bague , 60 francs ! » Et tout cela , c'était pour lui ! c'était pour
assouvir ses folles fantaisies de jeune homme qu'une femme
résignée et souffrante lui jetait ainsi sa vie, pièce à pièce, à
son insu , comme on jette des brins de paille au feu I
Un cri sourd et clouffé s'échappa des lèvres d'Olivier après
cette fatale découverte. Les deux mains collées à son front ,
le teint pâle et les yeux ardens, il semblait s'accuser lui-même
de n'avoir pas plus tôt soupçonné ce sacrifice. Son désespoir
était si menaçant que la dame qui s'était éveillée tout-à-coup,
ne reconnut pas Olivier.
Lorsqu'elle fut remise de son effroi, elle pressa vivement
sur son cœur Olivier qui pleurait de rage autant que de dou-
leur, et posant un doigt sur la bouche du jeune homme, elle
le suppliait du regard de ne pas l'accabler de ses reproches;
mais 01i>ier n'y tint pas.
— Mon Dieu! mon Dieul s'écria-t-il, que vous ai-je fait
pour m'humilier de la sorte? Voulez-vous que j'expire de
honte! En sommes-nous donc réduits à ce point que le pain
que je mange doive être pétri de vos larmes! pourquoi me
forcer à courir le monde , les concerts, les fêtes , tous ces
rassemblemens d'oisifs et d'indifférens qui ne m'accueillent
que parce qu'ils me croient à l'abri du besoin? Qu'ai-je à
faire avec ces heureux du jour? Et pourquoi m'affubler do
ces colifichets dorés que je méprise et que je hais puisque
chacun d'eux vous doit coûter une larme ?
Et en disant ces mots, Olivier brisait entre ses doigts une
chaîne d'or passée autour de son cou.
— Oh ! pardonnez-moi , reprit-il d'une voix plus douce ,
en baisant les mains de la dame qui le regardait avec une
morne stupeur. Pardonnez à mon indignation bien naturelle.
Merci! merci de vos projets d'avenir! La richesse n'est pas
nécessaire à un homme comme moi: le bonheur de ma mère
suffirait au mien ! Mon Dieu, pourquoi ai-je usé mes jours
dans do vains cl fuîilcs travaux? Pour«iuoi n'avoir pas fait de
214 REVUE DE PARIS.
moi un simple ouvrier ? J'eusse gagné ma vie et la YÔlre! Mais
vous pleurez! J'ai tort ! j'ai tort sans doute. Votre ambition
pour moi va plus loin. Vous voulez me voir briller. Ah! si j'é-
tais riche un jour, quelle satisfaction de vous rendre cette for-
iune que vous regrettez ! Je ferai ce que vous voudrez, ma
mère; dans quelques jours je passe ma thèse d'avocat. Eh bien !
le barreau mène quelquefois à la fortune. Je puis aussi, dans
mes heures perdues, travailler dans un atelier de peintre.
J'ai déjà fait quelques portraits qu'on a eu la bonté de trouver
passables. Allons, ne pleurez plus, mais avant tout , je vous
supplie, n'exigez pas de moi plus long-temps que je taise le
lien qui unit mon existence à la vôtre. Permettez à voire fils
devons appeler publiquement sa mère. Ne vous condamnez
plus à cet isolement cruel, sous le prétexte que vos dépenses
devraient réduire les miennes. Si pour faire mon chemin
dans le monde il faut causer votre ennui, ma bonne mère , je
renonce à tout avec joie, et je consacre à vous seule les jours
que le ciel m'a comptés.
— Mon Olivier, dit la dame en passant ses doigts dans les
cheveux du jeune homme, va, nous ne sommes pas entière-
ment ruinés. Je conserve .même l'espoir d'effectuer quel-
ques recouvreraens, tristes débris de ma fortune passée. Aie
bon courage , mon enfant, le temps viendra où nous pourrons
rentrer ensemble dans le monde comme nous devons y pa-
raître. Mais comment irais-je my présenter aujourd'hui pour
subir la pitié de ceux que je protégeais jadis ! Non. Il vaut
mieux que je me condamne encore à la retraite dans ce quar-
tier perdu où personne ne viendra me deviner. Pendant ce
temps, toi, grâce à l'économie que j'apporte dans notre petit
ménage, tu peux te montrer partout honorablement. Nous
vivons dans une époque où le mérite personnel est tout dans
le monde, où le préjugé ne fait plus peser sur les fils les fau-
tes de leurs parens; embrasse-moi, mon pauvre Olivier.
Et la mallieureuse mère pleurait encore plus fort en em-
brassant son fils.
— Ainsi donc , ma mère, reprit le jeune homme, vous
doutiez assez de mon courage pour me cacher l'état de nos
ressources; vous ne vouliez pas me permettre de partager
REVUE DE PARIS. 215
avec Yousles privations que la nécessité nous impose! Ah!
c'est mal de n'avoir pas eu de conflance en votre enfant! Vous
ne savez donc pas que cet aveu va doubler mes forces ! Le pre
raier argent que jeregagnerai sera d'abord employé à racheter
ces parures dont votre sollicitude pour moi tous a privée.
Vos diamans , votre vaisselle , si vous rendrai tout. Et je
commencerai, ajouta le jeune homme en tirant un objet
contenu dans une triple enveloppe de papier Joseph , je
commencerai par vous rendre cette précieuse giberne de fili-
grane d'or que mon père , m'avez-vous dit , rapporta de sa
campagne en Egypte. J'ai pensé que ce souvenir d'un ami que
nous avons perdu, hélas ! lorsque j'étais trop jeune encore
pour apprécier ses vertus, ne devait pas sortir de nos mains
pour payer mes folies de jeunesse. Je l'ai rachetée avec le
gain d'une soirée de jeu.
Madame Dumont pàlil en revoyant entre les mains de son
fils le précieux joyau qu'eUe avait vendu huit jours aupara-
vant au brocanteur russe de la rue de Seine. Elle ouvrit la
giberne précipitamment et d'une main tremblante, comme
pour y chercher quelque chose qui l'intéressait ; mais , trom-
pée dans son attente, elle demanda timidement à son fiis
s'il n'avait pas trouvé un portrait dans cette giberne.
Sur la réponse négative d'Olivier , ^I"'*^ Dumont fit mine de
sortir pour aller réclamer la miniature qu'elle n'avait jamais
entendu vendre au marchand. Mais 01i>ier l'arrêta en lui
annonçant que cet homme avait quitté Paris le matin, après
avoir vendu une grande partie de sa riche collection.
M"* Dumont parut vivement affectée de ce malentendu,
et Olivier n'insista pas davantage sur ce point , car il con-
naissait parfaitement ce portrait, et il avait remarqué que sa
mère ne pouvait le contempler sans que les larmes lui vins-
sent aux yeux. Il ne conçut aucune mauvaise pensée sur cette
bizarre recherche d'une assez médiocre peinture ; le cœur
d'un fils a sa pudeur naïve comme celui d'une jeune fiile.
Olivier laissant sa mère se retirer dans une pièce voisine ,
alla s'asseoir près d'une fenêtre qu'il ouvrit. Cette fenêtre
dominait un magnifique jardin dépendant de rhùtel d'un
banquier qui faisait alors beaucoup d'affaires ayec les colo-
21G REVUE DE PARIS,
nies, el qui possédait une riche maison à Bordeaux. L'hôlel
de M. N... étalait somptueusement sa farade à colonnes co-
rinthiennes au fond du jardin , et du pavillon d'Olivier on
pouvait apercevoir les lustres qui éclairaient les salons du
rez-de-chaussée. L'élite du haut commerce parisien dansait
ce soir-là chez M. IS.
Pendant qu'Olivier reposait ses regards sur ces allées sa-
hlées si bien garnies d'arbres el de fleurs , on entendit une
chaise de poste s'arrêter dans la ruelle voisine, vers l'une
des petites portes du jardin. Le postillon descendit et sonna
une clochette grêle qui fit accourir im domestique auquel le
voyageur renfermé dans la chaise ordonna d'aller quérir secrè-
tement son maître, pour recevoir une révélation importante
que quelqu'un avait à lui faire. Le domestique revint bientôt
avec le banquier en costume de bal, tête nue et gants beurre
frais aux mains. M. N., d'un air maussade et boudeur, accueil-
lit au seuil de la petite porte un homme en manteau de voya-
ge , qui du premier abord se mit à lui parler à l'oreille , ac-
compagnant son discours de gestes animés.
]\Iais, c'est une horreur! s'écria le banquier! Une affaire
de Cour d'Assises qui le mènerait tout droit aux galères! Il
est chez moi à celte heure , au milieu de mon bal , arrivé ce
matin de Bordeaux.
— Je le sais , continua le voyageur. Voilà 30,000 francs
de ces créances simulées qu'il m'a remises, en me propo-
sant d'en partager le proiit av ecmoi. Reprenez-les, monsieur;
vous pensez bien qu'en homme d'honneur , j'ai dû refuser
àc telles offres el accourir de Bordeaux pour vous avertir
de ce qui se tramait contre vous. Si vous tardez un instant,
votre homme nous échappe ; il faut le faire saisir au milieu
de votre fêle; en trouvera sur lui des preuves de ce que j'a-
vance. Plus de 400,000 francs de valeurs sur l'étranger sont
contenus dans son seul portefeuille. Quant à moi , permettez
que je me retire et que je coure en hâte requérir la force
armée!
Le voyageur remonta dans sa chaise, laissant le banquier
tout ébahi de ce qu'il venait d'entendre. Olivier, penché sur
sa fenêtre et caché par un rideau de lilas, derrière lequel
REVUE DE PARIS. 217
s'étendait encore un treillage couvert de vignes et de chè-
vrefeuilles , avait entendu tout ce qui s'était dit dans le jardin .
Sa curiosité devenait pour le moins égale à la terreur du ban-
quier. Il entrevoyait déjà sur cet heureux visage , encore ra-
dieux des joies du bal , le chagrin hâve et poignant , la terreur
d'une banqueroute imminente, un reilet de misère et d'infa-
mie tout à la fois. M. X. resta quelques minutes immobile ,
ne laissant échapper de sa poitrine haletante que de vagues
gémissemens qu'on aurait pris pour le râle d'tin homme
qu'on égorge. Puis soudain le banquier se mit à courir comme
un forcené à travers la pelouse qui aboutissait au perron de
son hôtel. Sur les marches de ce perron, il rencontra un au-
tre homme qu'il saisit par le bras avec un geste de fureur
concentrée , et tous deux disparurent un instant dans la plus
sombre allée. Olivier entendit des voix qui s'approchaient, et
le banquier N. se montra de nouveau , étreignant toujours les
bras del'homme qu'il avait rencontré sur le perron de l'hôtel.
— Monsieur, lui disait-il avec un accentde rage mal étouf-
fée, j'exige que vous me remettiez sur-le-champ le porte-
feuille que vous avez sur vous. Il faut que je sache à quoi
m'en tenir sur votre conduite.
— Vous êtes fou , mon cher associé! répondait l'autre d'un
air calme en cherchant à se dégager des mains du banquier,
qui s'attachait obstinément à lui. 11 est impossible que Raim-
bert, mon caissier, une espèce qui me doit tout, vous ait fait
sérieusement un pareil rapport. Et quand il aurait été assez
lâche pour me calomnier de celte façon , je ne vous pardon-
nerais jamais, monsieur, la préférence que vous accordez aux
paroles d'un tel misérable.
— C'est loi qui es un misérable, répétait M. N... en se-
couant fortement le bras de son interlocuteur. Depuis long-
temps je soupçonnais ta déloyauté; aujourd'hui j'ai des preu-
ves certaines que tu as tout préparé pour me ruiner et m'en-
traîner dans la banqueroute frauduleuse que tu médites en ce
moment.
— Monsieur , de semblables suppositions m'outragent , re-
prit l'associé de M. ÎS..., emporté à son tour par un accès de
fureur vraie ou simulée. Demain, monsieur, vous me rendrez
2 19
218 REYUE DE PARIS.
raison de celle insulte, et toute liaison d'intérêt cessera d'exis-
ter entre nous. Je ne demeure pas une minute de plus dans
cette maison. Laissez-moi partir, monsieur; lâchez-moi, ou
je ne réponds pas plus long-temps de ma patience.
— Non, tu ne m'échapperas pas , infâme, criait de son côté
M. N...; tu yas rentrer dans mon salon, et là, devant tout le
monde, je t'arracherai le masque et je te flétrirai du nom que
tu as mérité.
Celte explication à brûle pourpoints, accompagnée d'é-
clats de voix et de gestes menaçans, se faisait précisément de-
vant la fenêtre d'Olivier. Ce jeune homme demeurait comme
pétrifié en présence d'un si singulier spectacle. Il plaignait
bien sincèrement le sort de M. N... A ce point de la discus-
sion où, les paroles ne suffisant plus à l'insulte, on en vient
d'ordinaire à de plus énergiques argumens, les deux dispu-
teurs s'étaient saisis mutuellement par le collet de leur ha-
bit; et tandis que l'un cherchait à se débarrasser de sonadver-
saire, l'autre employait tous ses efforts pour entraîner son
ennemi dans la direction de l'hôtel. La force brutale devait
seule trancher cette question, espèce de jugement de Dieu
où combattaient corps à corps le crime et la loyauté.
L'animation était égale des deux parts, mais M. N..., vieil-
lard moins robuste que son antagoniste , perdait du terrain à
chaque pas. Lorsqu'il se vit acculé dans l'angle du mur for-
mant l'extrémité du jardin , il appela du secours à grands cris,
voulant empêcher le fugitif de s'évader par la petite porte qui
donnait sur la ruelle. Mais celui-ci, dont le désespoir sans
doute doublait en ce moment les forces, renversa le banquier
par uî'.e impulsion terrible. L'infortuné alla donner de la tête
contre l'angle de marbre d'un piédestal , et il roula sur le sa-
ble, baigné dans son sang.
Cependant les cris de M. N... avaient jeté l'alarme dans
l'hôtel; les danseurs avaient quitté les salons, et, confondus
avec les domestiques et des groupes de soldats en armes, ils
se répandaient dans les allées du jardin, qui s'allumaient des
clartés de mille flambeaux.
— Par ici ! criait-on ; emparez vous de la pelite porte, c'est
}^ seule issue.
REVUE DE PARIS. 219
Le meurtrier essaya vainement d'ébranler la serrure de
cette porte. La clef en avait été retirée.
Le cercle marqué par la lumière des flambeaux se rétré-
cissait de plus en plus, et derrière lui le fugitif ne voyait pour
dernière retraite qu'une haute muraille qui lui parut inacce?-
sible. Il se retrancha pourtant à l'abri du rideau de lilas qui
tapissait cette muraille , résolu d'attendre là ceux qu'il ne
pourrait éviter. Un mouvement d'Olivier lui fit lever la tète.
Alors, mesurant d'un coup d'oeil la hauteur qu'il avait à fran-
chir, il sauta comme un chat sauvage sur le treillis du mur,
et i! grimpa jusqu'au niveau delà fenêtre d'où le jeune homme
le contemplait dans l'immobilité de la stupeur.
— Cachez-moi I murmura cet homme en s'accrochant avec
ses ongles au bras qu'Olivier avançait pour le repousser.
Et en suppliant ainsi , la menace sur les lèvres , il sondait
d'un œil effaré la profondeur des taillis voisins, où bruissaienl
les voix de ceux qui le cherchaient.
— Tson , répondait Olivier, ce serait me rendre votre
complice.
— Sauvez de la mort et de l'infamie un faible vieillard qui
réclame votre pitié, jeune homme, reprit le fugitif en serrant
le bras d'Olivier à lui briser les os, et que le ciel vous rende
ce bienfait, si vous avez sur cette terre un père ou une mère
que vous chérissiez !
— Laissez -moi, vous dis-je; retirez-vous, malheureux, ou
j'appelle ces gens.
— Les voilà qui viennent !... Par pitié pour mes cheveux
blancs , permettez que je me réfugie dans celle chambre.
Prêtez un appui, ù jeune homme , aux pas chancelans d'un
vieillard.
En parlant ainsi, le fugilif , avec une vigueur incroyable,
sauta d'un seul bond par-dessus l'appui de la fenêtre , et vint
rouler dans la chambre avec Olivier renversé par ce choo
inattendu.
La lueur des flambeaux du jardin éclairait en ce moment
la petite façade du pavillon. Un cri d'Olivier suffisait pour
attirer du secours.
— Tais-loi !lui dit tout bas la voix do sa mèro.
220 REVUE DE PARIS.
Et M™^ Dumout referma aussitôt la fenêtre , sur laquelle
elle eut soin de tirer avec précaution les doubles rideaux.
Olivier ne comprenait rien à cette apparition. Sa mère était
plus pâle et plus effrayée que le fugitif lui-même. Evidemment
elle avait tout vu, tout entendu.
— Monsieur, lui dit-elle en prenant un flambeau dans sa
main tremblante, ce n'était pas ainsi que j'espérais vous re-
voir. Quoi qu'il en soit , je rends grâces à Dieu qui permet
queje sauve aujourd'hui l'honneur de votrenom. Suivez-moi,
monsieur, je vais vous faire évader avant que l'on ait pu soup-
çonner votre présence dans cette maison.
Olivier resta pendant quelques minutes attéré par ce qu'il
venait de voir et d'entendre. Quand sa mère rentra :
— Connaissez-vous cet homme? lui demanda-t-il.
— Je le connais , répondit M"^" Dumont en baissant les
yeux... Mon fils, mon cher Olivier, la faillite de M. N..., qui
va sans doute se déclarer demain, nous enlève nos dernières
ressources.il te faut maintenant travailler pour subvenir à
tes besoins. Demain , mon enfant , demain tu devras quitter
Paris. Je te dirai ce que tu as à faire et où tu dois aller, si tu
veux que ta mère soit heureuse !
Roger de Beauvoir.
DES ARTS
CONSIDÉRÉS À PARIS CO^^DIE ORJET DE NÉGOCE.
LETTRE d'un ALLEMAND DE PARIS A UN ALLEMAND
DE DRESDE. (')
Oui , Théodore , les Parisiens ont le goût délicat, la main
habile, l'amour du nouveau, le besoin d'être émus; — l'être
singulier qui se nomme Amateur n'est pas inconnu dans
cette yille étourdissante, le peintre d'histoire y abonde; — le
peintre de portraits y est plus commun que l'herbe des rues
désertes à Pise ou à Vérone, le peintre décorateury fait de
spîendides absurdités qui ne ressemblent à rien et qui se mo-
quent fièrement de la nature; — Paris est artiste, les litho-
graphies couvrent ses murs , noircissent ses vitres , usurpent
ses salons, remplissent ses albums ; — la jeune fille sait ce
(i) Nous nous gardons bien d'assumer la responsabilité des opi-
nions exprimées dans le fragmeiU que nous empruntons à une revue
allemande, consacrée à la peinture des mœurs étrangères à PAlle-
magne. Quelle que soit la dureté du jugement que porte sur l'état de
nos arlsTécrivain germanique, il y a là de bonnes instructions, d'uti-
les enscignemens à recueillir. Four mieux comprendre et pour excuser
en partie la sévérité puritaine et exagérée de ces opinions, il faut se
souvenir que l'art, en Allemagne, est l'objet d'un culte austère; que
recelé allemande ne cberclie que l'imitation des maîtres anciens ;
qu'elle dédaigne le prestige de la couleur, et qu'elle traite avec un
sérieux vraiment cslétique, toutes les questions relatives à l'art.
2 19.
222 REVUE DE PARIS.
quec'esl que le galbe, le chique, lcflouetVempâtement;~^foni
trouvez des aquarelles sur tous les pupitres, el des dissertations
sur les arts dans tous les journaux; bien, Théodore, très-bien .
Mais ajoutez qu'à moins d'un miracle , Paris ne sera pas de
long-temps la \ille où l'art, proprement dit, doit éclore el
fleurir.
On ayoulu faire de Paris une Sparte moderne; on a trouvé
la mélamorphose impossible. Napoléon est venu ensuite, qui
a dit à la grande ciié gauloise ; « Tu seras Rome. » Paris n'a
pas voulu devenir Rome. Aujourd'hui, vous lui diriez de de-
venir Athènes : elle n'y réussirait pas mieux.
L'art demande un certain calme, un repos solennel, qui se
trouve difficilement dans la ville du monde où l'on vil le plus
vite; où les jouissances sont les plus raffinées et les plus ra-
pides; où le sentiment de la permanence et de la stabilité se
laisse le moins comprendre et goûter; où l'on sait le mieux
briller avec de petits moyens , faire de la gloire avec de pe-
tits bruits passagers, ébaucher sa renommée et jeter auvent
son chef-d'œuvre; vivre de l'occasion et de l'impromptu;
tourner rapidement dans un cercle étroit d'idées communes :
sacrifier tout à l'effet extérieur; jouer un grand rôle à peu de
frais; en un mot employer ses ressources, comme ces maî-
tres de ballets habiles, qui, de vingt comparses, tirent une
armée entière , et les forcent de passer et repasser de tous les
côtés de la scène, par groupes différens. C'est dommage. Il
n'y a pas de ville plus éclairée, pas de foyer de civilisation
plus actif; mais celte grande forge d'où jaillissent tant d'étin-
celles, est le pays du monde où l'on a le moins de patience ;
et quelques changemens extérieurs que l'ère représentative
ait introduits dans la société française, c'est encore la société
française d'autrefois.
On prétend que les nationalités s'effacent, que l'Europe se
fond en une masse unique et homogène. — Bah! est-ce que
l'Anglais a cessé d'être personnel, ou, comme il le dit lui-
même, comfortable? L'Allemand de fumer? l'Italien de se
complaire dans sa profonde paresse? et le Français de faire
claquer son fouet?
Paris eet toujours Paris : le pays où l'on imite arlistement
REVUE DE PARIS. 223
la partie extérieure, matérielle et industrielle des arts; où
les organes ont de la souplesse, de l'activité, de la finesse ;
où la mode des tableaux et la mode des statues peuvent bien
tenir leur place au milieu de tous les travers , de tous les ca-
prices qui se succèdent; mais où le sentiment des arts n'est
pas vif, ardent, brûlant, actif; où les maîtres se sont trop
fréquemment montrés imitateurs ; où le présent, ses intérêts,
ses passions, l'emportent infailliblement sur la passion du
beau. Quand la vie est très-sociable , et qu'elle marche par pe-
tites saccades impétueuses et contradictoires, le temps man-
que pour la formation de la pensée. C'est une fleur qui éclôt
rarement, comme l'aloès, et dont la quiétude méditative est
la véritable serre-chaude. Moi, Théodore, je crois que la so-
ciabilité excessive des Français a perdu leurs arts. Il n'y a
peut-être pas de peuple mieux doué; mais il ne sait pas s'iso-
ler; il ne peut parvenir à goûter et à comprendre l'indépen-
dance. Il a besoin de vivre pour les autres et par les autres.
De là quelque chose de théâtral, de médiocre et de préten-
tieux; je ne sais quel art mesquin et rétréci, suspendu entre
la faiblesse et l'affectation, le coloris de Jouvenet et le fracas
des batailles de Lebrun. Dans ces derniers temps Girodet,
mais surtout le jeune Géricault, ont essayé de s'élever à de
plus franches et de plus mâles inspirations. Ingres a étudié
les anciens maîtres de Florence; Delacroix a étonné les Pa-
risiens par l'audace admirable et la fougue impétueuse de sa
couleur et de sa pensée. L'atmosphère dans laquelle ces hom-
mes ont vécu ne leur a pas peruiis d'arriver à ce qui est grand,
parfaitement complet, parfaitement beau.
Les grandes fortunes ont été détruites, d'autres fortunes
financières se sont faites et sont encore , pour ain>i dire , mi-
litantes; les maisons sont petites, la distribution des appar-
temens n'admet pas les grands tableaux; les gouvernemens
harcelés disposent de ressources fort restreintes. Puis vient
la vanité, cette peste des nations très-civilisées, qui dit aux
pères : Faites de vos fils des artistes , le métier d'artiste est ad-
mirable! Alors s'élance une nuée d'apprentis-artistes; il y a
plus de portraitistes que de portraits à faire, plus de paysa-
gistes que d'arbres dans les forêts. Celte troupe rivale épuisa
224 REVUE DE PARTS.
bientôt les ressources du domaine qu'elle exploite : ceux-ci
exposent au Musée, dans l'espoir de fixer sur eux un rayon de
gloire, un fragment de l'attention publique; dans l'espoir
que l'on parlera d'eux pendant trois jours; ceux-là font des
paravents, Ternissent de la laque, peignent des éventails, des-
cendent jusqu'à l'enseigne, exécutent des duplicata de ta-
bleaux , et l'on doit avouer que dans cette sphère très-infé-
rieure, l'adresse des artistes parisiens est extrême.
Mais quel malheur pour l'art quand ce dernier ne vise qu'au
pain quotidien, quand le boulanger et le pâtissier sont les
dieux de l'artiste, quand ce culte grossier, que notre Jea/i-Paw^
appelle Vartolâtrie, s'établit sans conteste! L'innombrable
quantité de physionomies bourgeoises qui s'exposaient elles-
mêmes aux regards et à la raillerie du public, dans le der-
nier Salon, prouve cette tendance vers le lucre. Ajoutez-y l'a-
iiarchieintellectuelle,leconflitdesécolesles plus divergentes,
le chaos des pensées les plus contradictoires , des imitations
de toute nature, mais toujours des imitations, ici du gothique
affecté, là des vierges bisantines ; enfin peu d'inspiration vraie
et de haute originalité. Quelques artistes se sont rapprochés
très-habilement de l'école flamande; c'est peut-être la partie
de l'art en France qui a le plus d'avenir ; les tableaux de genre
sont quelquefois excellens.
Pourquoi ne s'est-on pas familiarisé avec la grandeur et
la pureté de l'inspiration artistique, à force de contempler
dans les Musées de France les plus nobles produits de cette
inspiration? C'est que les intérêts du jour dévorent tout l'es-
pace et ne permettent à personne cet examen reposé , cette
contemplation réfléchie qui seule conduit à une appréciation
vraie des tableaux et des statues. Il faut encore faire la part
des révolutions, des changemens,des inquiétudes et des mille
circonstances qui ébranlent la société française; la génération
actuelle a trop souffert, elle a trop agi, elle a trop vieilli; le
loisir lui a manqué pour se créer des idées fixes et des prin-
cipes certains, pour assurer la pureté de son goût, la sévérité
de son jugement, et pour goûter en repos ces jouissances fé-
condes. Il est incroyable avec quelle légèreté les directeurs
jnême des Musées achètent des tableaux équivoques, irapo-
REVUE DE PARIS. 225
sent des noms arbitraires et nouveaux aux tableaux anciens ,
et se laissent diriger en tout par un caprice inconstant.
N'a-t-on pas trouvé à Melos une belle statue qui représente
évidemment un Génie féminin inscrivant des faits sur des ta-
blettes ; — et de ce Génie , le Catalogue n'a-t-il pas fait une
Vénus?
Il n'y a dans tout Paris qu'un seul homme qui fasse un
grand commerce de bronzes, vases antiques, et pierres gra-
vées. Tout ce qu'ont produit de plus beau les fouilles de Cor-
neto , de Viterbe , de Saturnie , se trouve dans ses galeries,
dont les produits rempliraient une aile tout entière du Lou-
vre. Je doute que beaucoup de Parisiens connaissent sa de-
meure, qui est une des curiosités les plus piquantes de Paris ;
il habite le boulevart Bonne-Nouvelle.
L'art, devenu gagne-pain, a envahi presque toute la sphère
de la peinture et de la sculpture. A Paris, il menace de se
concentrer dans les lithographies et les feuilles d'album;
rien de plus commun que de louer pour un certain temps
des aquarelles que l'on copie. Par cette habitude , les idées
se rapetissent ; on cesse de chercher le grandiose ; on se
contente des scènes de la vie privée et de quelques paysages,
dont l'effet est agréable ou piquant. M. Giroux, rue du Coq,
possède un grand nombre de ces aquarelles. C'est aussi la
coutume d'exposer les productions modernes dans des en-
droits fréquentés par le public, chez les encadreurs et mar-
chands de tableaux. Si les artistes de talent trouvaient des
patrons et des protecteurs enthousiastes, une telle chose
n'aurait pas lieu; on ne les verrait pas se mettre à l'encan; les
riches occuperaient toujours les pinceaux et les crayons des
hommes de mérite; on les verrait se presser dans les ateliers
des Tony Johannot, des Roqueplan et desisabey, et retenir
d'avance l'œuvre qui se trouve encore sur le chevalet du
maître. De la manière dont les choses sont arrangées, le
marchand, placé comme intermédiaire entre le public et
l'artiste, accapare la meilleure part des produits.
C'est ainsi que le lucre et le négoce se sont emparés de
presque toute la civilisation française; la joaillerie, qui avait
autrefois ses admirables artistes , est retombée dans le do-
226 REVUE DE PARIS.
maine Industriel; les dessins souvent capricieux, prétentieux
même, des vases, des pendules, des porcelaines, des tapis,
n'annoncent pas un véritable bon goût. Un seul artiste à
Paris , Wagner , a essayé de faire remonter l'orfèvrerie et la
ciselure au rang qi^'elles occupaient autrefois. Rien de plus
commun d'ailleurs que de rencontrer des objets fort chers qui
sortent des ateliers parisiens, et où non-seulement tous les
styles se trouvent confondus , mais où la commodité et la
réalité se trouvent sacrifiées à la fantaisie et à l'affectation.
Rien de plus commun que de voir des soucoupes dans les-
quelles il est impossible de rien placer; des vases dont les
anses sont chargées d'orneraens en saillie, et que la main ne
peut saisir; des candélabres dont la forme est élégante et
J'usage difficile ; partout enfin le bon sens mis en oubli , et
.''Xine certaine apparence extérieure dominant le reste. L'art-
gagne-pain s'est emparé même des tombes. On voit chez les
marbriersdes centaines de cénotaphes, des milliers d'urnes,
des bataillons de pierres sépulcrales qui n'attendent qu'une
épitaphe. Tout cela est fait sur le même modèle , sans goût,
sans originalité, sans poésie, sans invention. Cette uniformité
matérielle est la mort de l'art.
A Paris, on trouve rarement des vases et des bronzes chez
les antiquaires; quant aux marbres, il n'y en a pas. Les mé-
dailles et anciennes monnaies en ce genre sont communes :
les connaisseurs et amateurs sont nombreux.
Les pierres gravées ne se rencontrent que chez les joail-
liers ; quelquefois , mais rarement et comme par hasard , les
marchands d'antiquités en ont de précieuses.
Paris n'a pas d'ouvrier supérieur pour la gravure sur pier-
res dures. On est aussi très -arriéré ici dans la réparation des
marbres antiques. L'homme qui possède la plus belle collec-
tion en ce genre est M. Poutalès de Neufchatel. Celui qui est
le plus riche en monumens gothiques est M. duSommerard
( hôtel de Cluny).
Le commerce des peintures est assez actif: hommes, fem-
mes, nobles , plébéiens, tout le monde s'en mêle plus ou
moins. Un Américain du Nord a môme ouvert à ce trafic son
feazar, rue de la Chaussée-d'Antin , n" 11. Pendant au moin*
RE^TE DE PARIS. 227
huit mois de l'année , des ventes de tableaux ont lieu tous les
jours dans la salle des commissaires-priseurs, place delaBourse
( autrefois hôtel de Bullion ), ainsi que dans la salle de la me
de Cléry, sans compter une foule d'autres petites yentes qui
ont lieu sur tous les points et dans tous les quartiers de Paris.
La dernière exhibition remarquable a été celle du célèbre
facteur dinstrumens Erard.
Ces yentes ne se font pas comme à Londres. On expose les
tableaux et on en distribue le catalogue la veille; l'adjudication
est annoncée pour une heure, mais s'ouvre rarement ayant
deux heures, à moins que les personnes chargées de la vente
n'aient quelque ami qui leur ait donné le mot et qui dé-
sire obtenir quelqu'un de ces tableaux à bas prix , ayant l'ar-
rivée des amateurs. Il est bien aussi de ne pas s'en rapporter
entièrement aux numéros du catalogue, dans lequel les noms
des maîtres sont désignés le plus souvent de travers, ce qui
ne compromet personne.
Les tableaux de plus de trois pieds carrés trouvent rare-
ment des acheteurs. Les tableaux de l'école flamande sont en-
core ceux qui sont le plus recherchés et le mieux payés.
La plupart sont achetés par des Anglais.
La restauration des vieux tableaux est poussée ici à un
haut degré de perfection. Lauaute , qui passe pour le plus
adroitreslaurateur, se fait paver fort cher. Fourquet travaille
consciencieusement, et ses prix sont modiques. Tous trouvez
souvent chez les marchands de Paris le nom d'un maître cé-
lèbre inscrit au bas d'un tableau. Cela ne prouve rien, sinon
que , comme ceux qui font métier de rogner les ducats , ils
attendent les dupes et les espèrent.
Le marchand de tableaux le plus marquant à Paris est sans
contredit M. Dubois , rue Sainte-Anne , n"' 50. Il a rapporté
un grand nombre de tableaux d'Italie , et principalement de
Gênes; il connaît bien l'école italienne. M. Delaha^e do
Bruxelles, rue des Martyrs , n-^ 54 , possède également une
fort jolie collection de tableaux , tant italiens qu'espagnols.
M. Giroux, rue dEnfer , tient le milieu entre le marchand et
l'amateur; sa collection est petite , mais choisie.
Il serait fort à désirer que les galeries de tableaux d'Aile-
228 RETUE DE PARIS.
magne, qu'on est loin de pouvoir regarder comme complèles,
notamment celles de Berlin , Blunicli et Dresde , se complé-
tassent maintenant , le moment étant on ne peut plus oppor-
tun. Un prince allemand yient de former en peu de temps,
et sans trop de frais, une collection que plus d'une résidence
se montrerait à bon droit fière de posséder. Il ne faudrait pas
toutefois Youloir des Greuse , des Boucher; la mode les tient
à des prix trop élevés ; ni des tableaux de cabinet flamands :
ces derniers sont trop chers.
L'achat des tableaux ne doit se faire ici qu'ayec beaucoup
de prudence. On ne saurait s'imaginer de combien de roueries
ce trafic est entouré : yentes simulées, pour-boire donnés aux
officieux qui yous indiquent une belle collection , etc. Il est
aussi à remarquer que , dès qu'un connaisseur se présente
dans une yente pour faire quelque achat , on lui force la
main ; et le prix du tableau sur lequel il a fixé son choix est
vivement poussé , soit par jalousie, soit par concurrence : le
Parisien est naturellement imitateur.
Il y a bien ici en ce moment plus de mille tableaux à ven-
dre, parmi lesquels se trouye une yierge du Corrége supé-
rieurement traitée et fort bien conservée; quelques Murillo,
plusieurs beaux tableaux de Rubens, quelques-uns de l'école
de Rome, beaucoup des écoles espagnole et hollandaise, plus
encore des écoles vénitienne et milanaise. Mais ceux qui se
rencontrent encore en plus grand nombre sont ceuxde l'école
flamande.
Du reste , l'exportation n'est pas défendue ici comme en
Italie. Il arrive aussi rarement des accidens dans l'emballage
et dans l'expédition des tableaux.
Il y a à Paris beaucoup de personnes qui font des collec-
tions de gravures. Les dessins originaux sont ici fort estimés,
et néanmoins il n'y a pas de collection de premier ordre en
ce genre, comme on ne pourrait pas citernon plus aucun por-
tefeuille formé des œuyres d'un seul maître.
Vous le voyez , Théodore, il y a ici tous les élémens des
arts ; mais, je ne sais comment cela se fait, l'ébauche domine,
le travail rapide emporte la palme. L'étude consciencieuse
manque. ( Die Ausland.)
HISTOIRE
MONARCHIQUE ET CONSTITUTIONNELLE
DE LA
REVOLUTION FRANÇAISE,
d'après des D0CUME>S LNÉDITS (1).
La réyolution française est un e've'nement qui a déjà donné
lieu à autant de livres de toute sorte que la guerre de Troie.
Peut-être aussi pourrait-on dire que notre vieille monarchie
était yéritablement une autre Ilion. Elle a eu , comme elle,
sa Cassandre, dans la philosophie du dix-huitième siècle, qui
avait le don de prédire l'avenir, à la condition de n'être pas
crue ; elle a eu son Priam égorgé, lui aussi, au pied du mvr-
the qu'avaient planté ses pères ; elle a eu ses fugitifs, empor-
tant leurs dieux Lares, et embrassant, tout en pleurs, le seuil
de la porte Scée; elle a eu enfin son Hélène, la Liberté, que
le peuple, son Ménélas, alla prendre à la Bastille, cette autre
(i) Par Eugène Labaume, lieutenant colonel au corps royal d'élat-
major, tomes I et II. Chez Anselin et Treuttel elAVurtz.
2 20
230 REVUE DE PARIS.
tour de Pergame. La seule chose qui nous dislingue de Troie,
et malheureusement elle n'est pas à notre avantage, c'est que,
si notre Ilion monarchique est à terre, si nous foulons aux
piedsle champ où s'élevaient ses murs; siles bêtes fauves de
quatre-vingt-treize ont caché paisiblement leurs petits sur
les tombeaux d'Hector et de Priam, cette grande destruction
ne nous a pas donné d'Iliade. Les Grecs rendirent plus à la
Troade qu'ils ne lui avaient ôlé : pour une pauvre cité de
pierre et de bois, qui eût péri toute seule un jour, de la mort
de toutes choses, qui eût péri comme Thèbes, comme Larisse,
comme Pylos, ils lui ont bâti, avec la lyre d'Homère, une cité
d'or et de sublime poésie qui ne périra point. Mais aussi, en
vérité, ceux qui rasèrent notre Pergame , vieille de tant de
siècles, n'étaient ni partis del'Aulide, ni sortis de la race royale
des Pélasges; ce n'étaient pas des Grecs.
Hélas! ni ceux qui nous ont écrit cette histoire non plus!
Quelque épisode de cette grande lultequ'ils nous aient chanté,
ils ont été rarement aussi éloquens que leur matière. Les
récits heurtés du temps disent quelquefois mieux et davan-
tage. Chose singulière! ceux-là même qui paraissaient aimer
le plus la révolution, et qui, en prenant la plume, avaient le
plus arrêté dans leur esprit l'idée de l'exalter et de la montrer
belle et glorieuse, ou n'ont pas su quels étaient ses litres
réels au respect du monde, ou n'ont pas réussi à les expliquer
et à les prouver. D'un autre côté, d'autres sont venus, annon-
çant, dés leurs premières paroles, la haine invincible qu'ils
lui avaient vouée, et, comme Cham à son père, ils ont lâche-
ment montré ses nudités. Les premiers n'ont pas su la louer;
les seconds n'ont pas voulu l'excuser; les uns et les autres
ont méconnu sa signification sociale et ignoré sa poésie; ils
ont été, pour parler d'elle, peu historiens ou peu artistes.
L'auleur de l'ouvrage que nous annonçons nous pardonnera
de ne pas dire qu'il a été pleinement l'un et l'aulçe. H y a de
la gloire à moins que cela , et nous espérons bien que le pu-
blic lui tiendra compte de la sienne. M. le lieutenant-colonel
Labaume nous paraît avoir rempli des conditions auxquelles
peu encore avaient satisfait; conditions importantes et essen-
tielles, que nous ferons apprécier bientôt, et qui suffisent pour
PxEYUE DE PARIS. 231
nous faire assurer qu'il a comoiencé la publication d'un Irès-
bon livre. Cependant, nous nous faisons personnellement
d'une histoire de la révolution française une idée à laquelle,
nous devons le dire, personne encore n'a complètement ré-
pondu; ce qui ne signiGe point, sans doute, que celles qu'on
en a écrites soient mauvaises, mais seulement qu'elles ne ré-
pondent pas tout-à fait à notre manière de voir, avec laquelle
il est tout naturel que nous jugions.
Le tort général que nous trouvons à la plupart de ces
livres, c'est de ne point envisager, en quelque sorte , l'épo-
que de notre révolution comme un moment de l'histoire
générale de la France, et de ne point s'attacher à faire voir
comment toutes les grandes lignes tirées depuis le commen-
cement de notre nationalité ont été, en 1789, plus ou moins
tordues, gauchies ou brisées. 11 nous semble que l'essentiel
était là. Si l'on veut nous permettre une image, il nous sem-
ble encore que la monanhie de l'ancien régime venant se
perdre dans la constituante , serait assez rigoureusement
figurée par un vaisseau rempli de passagers, se laissant aller
au fil d'un grand fleuve et se trouvant tout-à-coup devant une
immense cataracte qui en occuperait toute la largeur. Le
pilote louvoie, manœuvre; mais en vain : le fleuve marche,
le vaisseau vogue, il faut s'engloutir. Précipité, le vaisseau
plonge, lutte avec l'écume, laisse à la tourmente ses mâts et
ses agrès, et il va reparaître au loin, meurtri, méconnaissa-
ble, presque désert. Celui qui ferait l'histoire de ce naufrage
ne se bornerait certainement pas à peindre la chute dans
l'abîme; il montrerait le vaisseau, quand il glissait à voiles
pleines et stridentes; il compterait les passagers qui se pres-
saient à son bord ; et , quand il le retrouverait vomi par les
vagues, il compterait de nouveau les hommes, les mâts, les
cordages, pour savoir ce qui était et ce qui est, ce qui a péri
et ce qui est sauvé, ce qu'il faut pleurer et ce qu'il faut recueil-
lir etéireindre; car enfin, le naufrage, c'est ce qui a disparu.
Il en devrait être de même pour une révolution , qui est
une catastrophe dans l'histoire, comme un naufrage est une
catastrophe dans une traversée. Pour la connaître véritable-
ment, cette révolution, pour l'apprécier, pour la juger, il
232 REVUE DE PARIS.
faudrait savoir quel nombre d'élémens sociaux composaient la
civilisation avant sa venue; quel nombre a été englouti, quel
nombre a surnagé. Il faudrait voir, et voir nettement, avant
et après, le peuple qui l'a subie; car, une fois la crise passée
et les moyens employés, les fins apparaissent; et ce sont les
fins qui donnent la signification de tout. Danton comparait un
pays révolutionné à du métal qui bout dans la fournaise;
il avait raison : seulement, quand la révolution est accom-
plie, c'est à-dire, quand la fournaise est éteinte, il faut regar-
der au fond du creuset ce que le feu a séparé de métal pur
du minerai informe et des cendres grossières.
C'est à ce procédé d'examen, de comparaison appuyée sur
les choses qui précèdent et qui suivent , que nous paraissent
avoir manqué jusqu'ici la plupart des histoires qu'on nous
a faites de la révolution française. Elles nous semblent arri-
ver au fait d'une façon trop brusque, et suivre mal à propos,
au pied de la lettre, le précepte du poète, qui veut qu'on en-
traîne le spectateur sans ménagement, comme s'il savait d'où
il vient, par où il passe et où il arrive, haud secus ac nota.
Elles prennent juste leur matière aux états-généraux, et com-
mencent, comme dans les contes de fées : Il y avait une fois
un royaume qui fut surpris tout-à-coup par un embarras de
finances! Mais évidemment, et d'ailleurs l'événement l'a
prouvé, il devait y avoir autre chose qu'un embarras de finan-
ces, car, lorsque les députés de la France furent réunis, à
peine songèrent-ils aux finances, tant ils furent assaillis par
des questions inconnues et fondamentales. La révolution
était prête à sortir de quatre ou cinq grands faits sociaux, que
nous déduirons tout à l'heure, et non point des nécessités fis-
cales ; la France était alors comme un canon trop chargé ; la
finance , qui prit feu , servit d'amorce ; mais le gros de la
poudre, qui devait faire éclater la monarchie, n'était pas là.
Certes , les rois de France s'étaient vus plus nécessiteux :
Louis XIII mit un jour une lettre à la poste, faute d'avoir de
quoi payer un courrier.
Faute d'avoir aussi posé la main avec fermeté sur les cau-
ses radicales de la révolution, les historiens n'en ont pas suf-
fisamment pénétré les profondeurs , discerné les masses ,
REVUE DE PARIS. 233
suivi les couians, démêlé les lignes. Ils ont vu et raconté un
certain total, qui n'a division ni temps d'arrêt, et qui s'étend,
tout d'un trait et sans prendre haleine, du 5 mai 1789 au 18
mai 1804, des états-généraux à l'empire. Au 5 mai, la révo-
lution commence ; au 18 mai, elle finit. Au 5 mai, pourquoi?
Au 18 mai, pourquoi? Quelles sont les choses historiques et
sociales qui meurent ou qui renaissent à ces époques! Les
historiens ne le disent pas; ils sont arrivés au 18 mai à tra-
vers tant ou tant de volumes, leur révolution est faite; main-
tenant, à l'empire !
Aussi, tout ce long récit est-il quelquefois louche, vague ,
incertain. On ne peut y prendre les choses que par le milieu,
jamais par les extrémités. Surtout les commencemens échap-
pent. On va réunir les états-généraux. Quelle institution
était-ce que ces états? en quoi différaient-ils des étals de
province? quelles provinces avaient des élats? qui avait le
droit de les réunir les uns et les autres? à quelles condi-
tions en faisait-on partie? A toutes ces questions, qui se lè-
vent invinciblement dans l'esprit, les historiens ne répondent
rien; ils passent. Le 12 juillet, une commune insurrection-
nelle et provisoire s'organise, à Paris , au lieu et place de
l'ancienne, et le dernier prévôt des marchands est assassiné.
Est-ce qu'il n'est pas venu à tout le monde l'envie de savoir
ce que c'était que l'ancienne commune de Paris? quelles
classes elle contenait? comment elle était constituée? quelles
étaient ses fonctions, ses prérogatives, ses agens? jusqu'à
quel point sa vieille organisation fut maintenue ou modifiée
dans la commune nouvelle? et quelle différence il y avait
entre le prévôt des marchands, qui disparaît le 13, et le
maire de Paris , qui se montre le 27? Mais à cela, comme au
reste, les historiens se taisent et passent. Le 4 août, sont
abolis les droits féodaux et les dîmes. Quel est celui qui, en
présence d'une mesure si violente et si solennelle devant la-
quelle tremblent presque ceux qui la décrètent, ne désire pas
ardemment connaître l'origine historique de ces droits, leur
étendue matérielle, leur diversité hiérarchique, leur nature
légale? Mais les historiens se taisent encore et ils passent.
Le 22 décembre, les anciennes provinces sont divisées en
2 20.
234 REYUE DE PARIS.
déparlemens, et leurs franchises administratives, fiscales et
judiciaires abolies. Est-il possible de continuer sa route, sans
demander qu'on tous initie à l'organisation si diverse de ces
provinces; à leurs coutumes , qui venaient de tant de côtés
et de si loin ; à leur individualité nationale , qui est ainsi , en
un seul jour, foulée aux pieds et brisée? Mais les historiens
se taisent toujours et ils passent.
Et pourquoi donc écrivent-ils? Et si le lecteur n'a appris
complètement en chemin ni l'histoire des étals, ni celle des
communes, ni celle des biens féodaux, ni celle des dîmes,
ni celle des provinces , ni celle de la bourgeoisie , ni celle de
la noblesse, ni celle de la royauté, quel sens pourra donc
avoir pour lui la chute de toutes ces choses, dont il ignore
l'origine, la valeur, la signification sociale. Quelle moralité
en tirera-t-il? Ces choses étaient-elles bonnes, étaient-elles
mauvaises? Et comment même lui prouverez-vous qu'elles
ont été révolutionnées, si vous ne vous êtes pas mis à même
de lui dire : elles étaient ainsi autrefois, elles sont ainsi main-
tenant; car, enfin, la portée de la révolution est tout entière
dans cette métamorphose ? Tous lui avez raconté des disputes
parlementaires, des émotions publiques, des dissensions ci-
viles, des massacres hideux, des lois décrétées au milieu du
tumulte, et vous appelez cela l'histoire de la révolution ! Mais
il nous semble que ces choses , qui ne sont pas la révolution,
se sont faites seulement à cause et autour d'elle ; ces hommes
ont lutté, quinze ans, de la parole, du poing et de l'épée,
parce que les faits constitutifs de l'ancienne monarchie étaient
altérés; cela plaisait à ceux-ci, déplaisait à ceux-là; d'autres
ne s'entendaient ni sur la conservation ni sur la ruine; et de
ce désaccord naissait le tumulte; mais ce tumulte, que vous
avez raconté, accompagnait la révolution, et n'était point Ja
révolution elle-même.
A notre avis , comme toujours , la révolution a été tout en-
tière dans la modification plus eu moins radicale survenue
aux élémens constitutifs de l'ancienne société française. Son
histoire embrasse donc nécessairement Ihistoire de cette mo-
dification. Les élémens qui l'ont subie étaient nombreux. Au
nombre des premiers et des plus importans, nous placerions : la
REVUE DE PARIS. 235
royauté, pouvoir supérieur et prépondérant; le catholicisme,
pouvoir propriétaire, seigneurial, administratif et justicier;
la noblesse, classe , de sa nature, perpétuelle et hiérarchique;
la bourgeoisie, corporation circonscrite, émulalive et privi-
légiée, par rapport au simple peuple; la propriété religieuse
et nobiliaire , élément immobile et conservateur ; l'adminis-
tration des provinces, reste et souvenir de l'indépendance
primitive de ces petits royaumes, engloutis peu à peu par le
grand. Ces choses debout, c'est l'ancien régime; ces choses
croulant, c'est la révolution; ces choses se reconstituant,
après s'être modifiées, c'est la société actuelle. La révolution,
placée entre le passé et le présent des élémens de la nationa-
lité française , est le rapport qui unit ces deux périodes ; et un
rapport, on le dit en mathématiques, c'est le résultat d'une
comparaison. Donc, et nous revenons toujours à cette thèse,
qui est la nôtre et que nous croyons solide, la connaissance
de la révolution doit être tirée de l'appréciation des change-
mens survenus dans les élémens sociaux , et non point des cri-
ses et tumultes que ces changemens produisirent. Ces tumul-
tes sont si peu la révolution , qu'à la rigueur, et dans des
circonstances suffisamment appropriées, la société française
aurait pu changer de base, c'est-à-dire, la révolution s'opérer
lout-à-fait sans eux, et par des voies pacifiques et régulières.
Il suit de là que les histoires que nous avons , et qui ont prin-
cipalement ces déchiremens pour base, sont écrites non pas
précisément sur la révolution, mais à coté delà révolution;
ce qui était important à dire.
En raison de ce qui précède , nous arrivons à conclure , en
résumant nos aperçus, que le tort essentiel des livres com-
posés sur notre révolution, c'est d'avoir l'air d'ignorer qu'elle
se passe en France , et de se dispenser de montrer les choses
fondamentales de notre nationalité qui se trouvent foulées ,
dispersées et brisées par la crise même qu'ils racontent. Ces
livres font ainsi beaucoup de bruit et fort peu de besogne; ils
étourdissent et n'instruisent pas. Faute d'un point d'arrêt so-
lide, choisi au centre de quelque idée, le spectateur est en-
traîné par la débâcle , et ne demeure pas assez maître de son
libre arbitre pour penser et pour juger. Il voit tomber autour
236 REVUE DE PARIS.
de lui de fort grandes et vieilles choses ; mais , comme il n'en
sait pas l'histoire, il n'en comprend pas la signification sociale
et n'en saisit pas la moralité. Il suit de là qu'on est sur le sol
de ces histoires, comme sur un sol qui tremble et dont on
ignorerait la nature volcanique. On voit les choses s'émou-
voir, s'abimer, disparaître , et l'ame ne saisit, de ce malheur,
que le malheur. La cause reste inconnue; et l'on ne sait s'il
faut s'en féliciter ou s'en plaindre, en remercier la Provi-
dence , ou en charger la fatalité.
Celte nécessité , à laquelle nous avons cru , de nous expli-
quer sur la nature même de la révolution française, afin de
porter une opinion motivée sur les histoires qui en ont été
écrites , ne nous a pas éloignés, autant qu'on pourrait le pen-
ser d'abord , de celle que nous annonçons aujourd'hui ; car
M. Eugène Labaume touche à notre idée par deux points, et
nous serions assez disposés à en tirer avantage pour sa jus-
tesse. D'abord il a pensé, comme nous, qu'il n'était ni pos-
sible, ni rationnel d'arriver à la révolution de prime abord ,
et de la raconter en la prenant de trop court , sous peine de
se jeter avec le lecteur au milieu de matières inconnues et
d'événemens énigmatiques. Il a traité la France révolution-
naire comme un médecin habile traite un malade, s'infor-
mant, avant tout , de sa constitution naturelle et normale,
et cherchant à découvrir en quel endroit laissent trace les
premiers symptômes qui trahissent le dépérissement de la
santé. M. Labaume a donc écrit une Introduction ; elle forme
le premier volume. C'est un peu de ce que nous aurions
voulu ; mais ce n'est pas tout. Pourquoi, par exemple, ap-
peler cela une introduction ? C'était bien. Dieu merci, la
révolution elle-même. Elle a consisté , comme nous avons
essayé de le faire voir , dans les modifications apportées à
l'ancien régime; et, pour connaître l'ancien régime modifié,
il est nécessaire de connaître d'abord l'ancien régime dans
sa franche allure. C'est que M. Labaume paraît avoir eu le
malheur de penser aussi que la révolution française gisait
tout entière dans les luttes qui éclatent dès le 5 mai; et, d'un
autre côté, comme il était persuadé, ajuste titre, que son
livre avait indispensableraent besoin , pour lui-même, de
REVUE DE PARIS. 237
l'exposition des choses ante'rieures, il l'a écrite; mais il a eu
la faiblesse de l'appeler Inlrodaction, tandis que c'était , en
réalité, la tête même de son œuvre.
Toutefois , cette introduction n'est pas encore telle que
nous l'aurions souhaitée; c'est de l'histoire générale , et nous
aurions voulu sept ou huit dissertations bien spéciales, bien
profondes, sur la nature des sept ou huit élémens sociaux
qui étaient en lutte ou en souffrance en 1789 , et dont la mé-
tamorphose, devenue inévitable , allait constituer la révolu-
tion. Nous ne trouvons donc rien à dire contre ce premier
volume, une fois accepté tel que sonauteur le donne; il est
curieux , rapide , plein de choses intéressantes au dernier
point, cueillies et choisies en mille endroits, et qui prouvent
que M. Labaume apporte à son livre une grande conscience
et un très -estimable talent. Mais nous sentons quelque regret
à l'accepter tel quel ; nous avons dit les motifs qui nous por-
taient à désirer autre chose.
Le second côté par lequel la nouvelle histoire touche à
notre idée principale est exprimée dans son titre. Peut-être
aura-t-il paru étrange à quelques-uns. Il semble, en effet, que
l'idée d'une Histoire monarchique et constitutionnelle d'un
fait comme la révolution, ait dû amener l'auteur à violenter
la réalité, et l'ait provoquée introduire sans prétexte la mo-
narchie et la constitution au sein de luttes où la monarchie
fut tuée avec la guillotine de la loi , et la constitution avec la
pique de l'émeute. Il n'en est rien néanmoins; nous en avons
acquis la certitude , et voici dans quel sens le titre veut et doit
être entendu. M. Labaume pense, et en cela nous pensons
comme lui, qu'à l'aspect d'un grand pays en ruines, il est
impossible de ne point se passionner pour un ordre de faits
quelconques , et de ne point donner tort ou raison à la catas-
trophe , selon que les idées auxquelles notre sympathie nous
attache ont péri ou triomphé. Ceci nous paraît très sage et
très-juste ; l'esprit humain qui assiste à un événement, aspire
file juger sous toutes ses faces , et il n'en recherche pas avec
moins d'ardeur la moralité, qu'il n'en constate la certitude
et n'en expérimente l'étendue. Or, les faits sociaux qui ont
le plus vivement frappé et intéresse M. Labaume dans l'iiis-
238 REVUE DE PARIS.
toire de France , ce sont la royauté et la constitution, c'est-
à-dire d'un côté le principe conservateur, et de l'autre le
principe libre. Royauté et constiimion , ou , en d'autres ter-
mes , stabilité et liberté, c'est, aux yeux de M. Labaume,la
plus belle formule de l'idée d'ordre. Encore une fois, nous
adhérons pleinement à cette conviction , et nous pensons
qu'elle est de nature à rallier le plus grand nombre.
La royauté et la constitution , ce sont donc les deux objets
de prédilection , de respect, en quelque sorte de foi, sur les-
quels M. Labaume a lesyeux constamment fixés durant tout
le cours de son histoire. Quand les flots de la révolution
montent et se soulèvent, il regarde avec anxiété et douleur
le moment où yont être englouties ses chères idées; il les
suit encore par la pensée, quand elles sont disparues; il les
salue quand elles renaissent; et la moralité des événemens
politiques dépend tout-à-fait du plus ou moins de conformité
qu'ils ont avec ces deux principes.
La base de ce livre nous semble ainsi parfaitement établie ,
quanta saportée morale, etnous trouvons que c'est beaucoup;
car rien n'est difficile , en parcourant le récit des actions
humaines , comme de discerner avec facilité et promptitude
ce qui est bien de ce qui est mal , en le rapportant à un sen-
timent élevé, noble et solide. Morale et sage d'abord, elle
nous a paru jusqu'ici d'une grande variété et d'une aussi
grande exactitude. Les petits faits s'abattent par nuées surles
pages, tous choisis, disciplinés etcourant au but. Si les vingt
volumes promis, et qui sont, à ce qu'il paraît, à peu près ache-
\és , marchent ainsi , il n'y a pas un lecteur qui ne les suive.
Sous le rapport de son mérite littéraire , ce livre nous sem-
ble peut-être laisser un peu à désirer. M. Labaume devrait
songer à ce mot de Buffon, qu'il n'y a que les livres bien
écrits qui restent. Le tissu du style nous a paru quelquefois
trop lâche , et ses fils inégalement tendus comme s'il était
l'ouvrage de deux mains. Du reste , si nous sommes si sévè-
res sur le côté pratique des idées littéraires de l'auteur, cela
doit venir probablement de ce que nous différons d'opinion
avec lui sur leur côté théorique. Personnellement, nous
connaissons peu de choses plus inconsistantes que la prose
HETUE DE PARIS. 239
de Mirabeau; plus tirées et plus théâtrales, que la peinture
de David ; plus traînantes et plus filandreuses , que les vers
de Delille. C'est surtout l'histoire littéraire de la révolution
et de l'empire que M. Labaume devrait écrire d'un point de
vue monarchique et constitutionnel; d'un point de vue mo-
narchique, cesl-k-àire y rechercher les élémens qui appar-
tiennent aux traditions de l'art européen ; d'un point de vue
constitutionnel, c'est-à-dire constater ce que les intelligences
y possèdent de spontanéité et de libre arbitre. Il verrait que
rien n'est moins monarchique ou national que des Grecs et
des Romains, comme David et Delille; et rien moins consti-
tutionnel ou libre, que des esclaves des petits préjugés dra-
matiques du dix-huitième siècle , comme Ducis, Colin-d'Har-
leville et les autres.
A. Gramer de Cassagnac.
ANTONIO GÂSPERONL
Un soir j'étais entré à Terracine , en chantant les vers du
voyage d'Horace sur l'air de la marche de Fra-Diavolo ;
j'avais trouvé un aubergiste désolé par la famine , comme
tous ses confrères des grandes routes ; je lui avais demandé
de me servir des contes de voleurs en guise de dîner, sa mé-
moire était vide comme son hôtel garni ; il n'avait rien à me
conter. Quoi! me dis-je en moi-même, la sécurité prosaïque
est donc acquise à ce territoire ! on peut donc s'y promener ,
comme de Parisà Rouen, une bourse à la main, sans trouver
un pistolet qui vous la demande? Fra-Diavolo est mort sans
postérité 1 Ainsi s'éteignent les grandes dynasties! Que de-
viendront ces pauvres Anglais qui ont jeté aux bandits des
marais Ponlins plus d'or qu'il n'en faut pour les dessécher?
ces Anglais qui comptent sur les émotions tragiques de la
grande route; qui, dans leur budget du voyage d'Italie , se
votent d'avance le chapitre des arrestations; qui fortifient
une chaise de poste comme une demi-lune, et braquent des
pierriers de brick sur les créneaux des lanternes ? Grâce à
notre saint père le pape , les épouses et les filles des hugue-
nots n'auront plus d'attaques de nerfs sur la voie Appia; les
dragons pontificaux ont fait l'exorcisme à coups de sabre; les
démons de la montagne se sont convertis en temps pascal;
dans les défilés de Terracine, minuit est une heure comme
une autre; les douze coups qui sonnent à la montre du lord
ne sont plus l'ouverture d'un drame nocturne. Voyez donc
à quoi en sont réduits maintenant les hommes d'émotions!
L'autre nuit, le noble lord S***, après un simulacre de sou-
per à Terracine, a jeté deux de ses piqueurs en avant sur la
REVUE DE PARIS. 241
roule; il les avait déguises en bandits d'après les dessins de
Robert; en pleine campagne romaine, le noble Anglais a
été arrêté par sespiqueurs, qui ne savaient juste de la langue
italienneque les cinqmotssacramentelsdel'arrestation. Vingt
coups de feu à poudre ont été échangés ; malheureusement
une balle, qui s'était glissée par distraction dramatique dans
un pistolet du lord, a traversé la cuisse d'un piqueur ; l'au-
tre s'effrayant du sérieux inattendu de l'affaire, s'est jeté à
la nage dans un marais Pontin desséché par le dernier pape;
il s'y serait noyé sans l'intervention d'une patrouille ponîifi
cale qui lui a sauvé la vie pour le fusiller. Le généreux lord
a couru au-devant des dragons pour leur expliquer la plai-
santerie en anglais; le brigadier romain était un Français de
notre ex-garde qui était furieux contre les Anglais, et qui en
cherchait un à manger depuis le camp de Boulogne; après
vingt ans de service pontifical , il avait oublié le français et
n'avait pas appris l'Italien. Ne concevant pas qu'un voyageur
osât prendre chaudement la défense des bandits qui l'arrê-
taient, et entrevoyant là-dessous quelque chose qui ressem-
blait à de la complicité, il a fait garrotter le noble lord, qui
lui criait toute la grammaire de Yénéroni avec un accent
d'acier anglais. Le piqueur blessé, le piqueur sauvé des eaux
et leur noble maître ont été enfermés dans une grange sous
la garde de deux sentinelles. Au jour, l'Anglais a écrit à son
ambassadeur et au commissaire-général de police, le cardinal
Somaglia. L'ambassadeur était allé voir les fouilles à la villa
Adriani ; c'est le cardinal qui , dans sa bienveillance pour
les citoyens britanniques, a seul arrangé l'affaire à l'amiable:
il s'est contenté d'exiger du lord voyageur un don volontaire
destiné à payer la belle statue colossale de saint Paul du
sculpteur Torwalsen. Le piqueur a subi l'amputation.
Voilà les marais Ponlins pacifiés. C'est bien. Passons du
côté de Vilerbe.
Une idée vous frappe à Viterbe : un jour de suspension de
tiavail, c'est-à-dire tous les jours à peu près, cinq raille Vi'
terbois se promènent fièrement, drapés de manteaux sécu-
laires, en attendant qu'il plaise à Notre-Dame de Viterbe de
leur envoyer du pain. Le plus grand nombre demande har-
2' 21
242 REVUE DE PARIS.
diment l'aumône, dès qu'il se pre'sente quelqu'un de mine à
la donner : ils sont tous prosternés devant une baïoque. Le
voyageur qui raisonne sur les périls de la route, d'après la
pauvreté du pays, est bien excusable si, en parlant de Yiterbe,
il soigne l'amorce de ses pistolets. D'ailleurs, aux portes de
la ville s'élève une montagne célèbre qui cache dans la brume
sa forêt formidable semée d'arbres caverneux et de croix san-
glantes. Ici point de dragons pontificaux ; la garnison de Yi-
terbe se compose de quatre spectres militaires, et d'un
cardinal absent. Eh bien ! on sort de la ville dans une berline
aussi paresseuse qu'une diligence française; on gravit la mon-
tagne bien avant le rayon de l'aube, on passe devant une
double fantasmagorie d'arbres tragiquement posés, on arrive
au sommet de la montagne, où les brigands peuvent vous
arrêter, sont de complicité avec les nuages, et nul être vi-
vant n'apparaît sur cet antique cimetière de voyageurs : et
l'onarrivesain etsaufàRonciglione, après six heures d'inno-
cente promenade sur les domaines de l'Ambigu-Comique et
de laGaîté. C'est à faire désespérer du crime!
Un seul instant j'ai élevé quelques doutes sur la moralité
actuelle des Yiterbois. C'était au lever du soleil, et sur le
versant méridional de la montagne. Mes compagnons de
voyage me firent remarquer, à droite dans une éclaircie
rocailleuse de la forêt, cinq hommes armés de fusils; ils
contemplaient notre berline avec une immobilité méditative
de convoitise. A n'envisager que la partie artistique de cette
rencontre , ces hommes posaient admirablement pour le
paysage. C'était comme l'original vivant du tableau des chas-
seurs de Salvator Rosa. A ma demande, notre postillon flo-
rentin avait répondu: «Ce sont des chasseurs;» et sans doute
il disait vrai; mais ces hommes, partis chasseurs la veille,
pouvaient s'improviser bandits le lendemain , dans la forêt
de Yiterbe , à la vue d'une berline. Que risquaient-ils à chan-
ger ainsi subitement de profession ? Ils avaient en main les
outils du métier; la solitude du lieu était une mauvaise con-
seillère à l'oreille de cinq chasseurs drapés de haillons et cou-
rant après ungibier fabuleux. Honneur àla probité viterboise!
Elle sera désormais proverbiale pour moi. Ces hommes nou»
REYUE DE PARIS. 2i3
tournèrent le dos, et descendirent par un sentier rude dans
cette plaine où dormentles eaux mélancoliques dulac de Yico.
J'étais donc sur le point de quitter l'Italie sans avoir \u
face de brigand; c'était pour moi une race éteinte, une autre
mythologie morte sur la terre des fictions. Il m'était pourtant
réservé de voir le dernier des bandits, comme Cooper a \a
le dernier des Mohicans.
A Civila-Yecchia, nous étions assis à table d'hôte, et chacun
causait pour tromper son appétit. J'avais demandé vingt fois
un mets quelconque dans tous les idiomes de l'éCat romain ,
rien n'arrivait; je demandai la carte à payer, la carte arriva ;
elle ne mentionnait que le prix. Je payai six pauls le droit
d'avoir attendu mon dîner, la serviette sur les genoux. Le
maître de l'auberge me dit que toutes les provisions avaient
clé enlevées par quinze famiiles anglaises qui envahissaient
la maison. Je le priai de me donner une chambre et un lit ; le
dernier lit disponible venait d'être livré à un amiral et à son
équipage. « Alors je vais me promener dans votre ville , dis-jo
à l'aubergiste : qu'y a-t-il à voir à Civila-Yecchia? — Rien du
tout, monsieur, à moins que vous n'obteniez la permission
de visiter la citadelle; là vous verrez le fameux Antonio Gas-
peroni , le bandit de Terracine et des marais Pontins. — Eh!
que ne disiez-vous cela plus tôt! A qui faut-il s'adresser pour
cette permission?
— Allez chez votre consul, il vous obtiendra cela. — J'y
cours. »
En un instant j'obtins ma carte d'entrée et un officier du
pape pour m'accompagner.
La citadelle de Civila-Yecchia a été bâtie par Michel-Ange,
qui était ingénieur aussi, parce qu'il était tout; elle est du
style de ses fresques et de ses statues ; elle est signée sur tou-
tes ses pierres; ce sont des bastions largement assis, puissans
à dévorer la mer; des murailles de diamant. La citadelle se
défend elle-même; elle n'a ni soldat, ni canons, et n'oppose
à ses ennemis que l'écusson pontifical incrusté sur la porle :
cela tient lieu de balleries et de garnison.
Chemin faisant , l'officier qui m'accompagnait me parlait
d'AnlonioGasperonietde ses quarante-cinq assassinats, a Ily a
244 REVUE DE PARIS.
de quoi frémir, monsieur, me disait-il, quand on se trouve
en présence de ce terrible bandit. Il a ravagé pendant dix-sept
ans la campagne romaine. Voici le plus effrayant de ses cri-
mes; écoutez, monsieur :
« Sur la route de Naples, il arrêta la chaise de poste d'un
Anglais qui voyageait avec sa fille; il prit tout l'of de l'An-
glais, ne lui fit aucun mal, et le laissa partir, mais il retint sa
fille en son pouvoir; c'était une jeune personne extrêmement
belle. Gasperonil'emportadansses montagnes. Le malheureux
père, en arrivant à Rome, mita prix la tête du brigand. La
fierté de Gasperoni se révolta contre cette prétention aristo-
cratique du lord. Un simple citoyen anglais mettre à prix la
tète d'un chef illustre qui avait déclaré la guerre aux papes ,
et livré vingt batailles rangées aux dragons pontificaux! C'é-
tait une insolence qui blessait l'orgueil du brigand. Un ma-
tin, l'Anglais reçut à Rome un coffret à son adresse ; il s'em-
pressa de l'ouvrir; le malheureux père y trouva la tête de
sa fille ! »
A ce dénoûment je reculai dix pas; j'eus même quelque
regret d'être entré dans la citadelle ; le monument de Michel-
Ange n'était plus à mes yeux qu'une ménagerie de tigres.
Cependant la curiosité l'emporta sur mes impressions d'hor-
reur, je me fis ouvrir la terrible porte du bagne.
Une muraille percée de vingt cabanons était à ma gauche ;
j'avais à droite de longues croisées ouvertes sur une cour;
dans celte galerie vingt brigands se promenaient; ils s'arrête'
rent toutcourt à mon entrée. Je ne pus m'empêcher desourire
à l'idée que j'avais ainsi arrêté la bande de Gasperoni : ils me
saluèrent poliment, ce qui me rassura un peu , car je n'étais
pas fort à mon aise au milieu de ces redoutables galériens.
Je me hâtai de demander Antonio Gasperoni ; toutes les mains
me le désignèrent; il était debout et encadré dans la porte
de son cabanon. Il ne daigna pas s'avancer vers moi; il se
contenta de me saluer d'un air de bonté calme. La conversa-
lion était difficile à établir sur le pied des ménagemens; je
l'entamai par une question insignifiante , en donnant à mon
organe plus de hardiesse que je n'en avais au cœur, a Eh bien !
Gasperoni, lui dis-je, vous trouvez-vous bien ici ?
REVUE DE PARIS. 245
— Ou est toujours mal quand on n'est pas libre, me répon-
dit-il en haussant les épaules. Ce mouvement lui était habituel.
-^ Vous Yous êtes donc laissé prendre par les dragons ?...
— Moi! jamais personnene m'aurait pris; je me suis rendu
avec toute ma troupe. Le saint-père m'avait promis la liberté ;
il ne m'a donné que la vie : le saint-père a manqué à sa pa-
role. »
L'ofûcier, mon cicérone, me tira à part dans un angle de la
galerie, et me dit : « Je vais tous expliquer, monsieur, com-
ment tout cela s'est passé. Gasperoni était ennuyé de la vie
qu'il menait depuis quinze ans. Un jour il fut se confesser à
un curé de village et lui fit part de son désir d'abandonner le
métier de bandit. Le prêtre lui promit d'écrire au saint-père
pour qu'il lui fût accordé sa grâce et le droit de rentrer
dans la société. Gasperoni ajouta pour condition expresse de
comprendre aussi ses compagnons dans la faveur demandée
pour lui. Les négociations furent donc entamées. Notre gou-
vernement avait un grand intérêt à se débarrasser de ces
bandits; ils désolaient la route de jN'aples, assassinaient les
voyageurs, frappaient des contributions, commettaient mille
excès. On leur envoyait des soldats; mais les soldats buvaient
avec eux, aulieu de sebattre. Les paysans prenaient d'ailleurs
parti pourles bandits contre les soldats, parce qu'iisrecevaient
toujours une petite part du butin pris aux voyageurs. Les
seuls dragons pontificaux n'entendaient pas raillerie; mais
les montagnes servaient d'abri aux brigands contre ces ter-
ribles cavaliers. Aussi on ne balança pas de traiter avec Gas-
peroni par l'entremise du curé. Voici la décision qui fut rap-
portée au chef de bande par son confesseur : Le saint-père
accorde la vie à Gasperoni; que le pécheur s'empresse défaire
acte de soumission chrétienne, et tout lui sera pardonné;
mais il faut d'abord qu'il se constitue prisonnier, avec sa
bande, dans la citadelle de CivilaVecchia. Le rusé Gasperoni
balança long-temps; le curé usa de son influence : on dit
même qu'il lui promit d'intercéder plus efficacement et
d'obtenir un pardon entier s'il obéissait au saint-père, et
qu'à coup sur les portes de la prison se rouvriraient pour lui
dès qu'il y serait entré en chrétien respectueux et soumis.
2 21.
246 PxEVUE DE PARIS.
GasperoRÎ, obsédé par le prêtre et toujours plus fatigué de sa
vie criminelle, consentit enfin à se livrer. Ses compagnons,
depuis long-temps habitués à lui obéir, le suivirent gaiement
dans sa prison. Depuis quelques années ils attendent leur
grâce ; mais je pense qu'on ne la leur accordera jamais. D'ail-
leurs le saint-père a donné ce qu'il a promis; il s'en tiendra
là : ce sont des hommes trop dangereux. »
Je m'avançai de nouveau vers Gasperoni, qui n'avait pas
changé de position. Une ressemble nullement aux brigands
de nos théâtres des boulevarts. Il a une figure douce, des
traits fort réguliers et un sourire aimable et spirituel; ses
cheveux sont noirs et plats, longs par derrière et noués né-
gligemment avec une ficelle. Il raconte avec bonhomie ; sa
phrase est indolente; il est sobre de gestes, à l'inverse des
Italiens, qui les prodiguent; mais lorsqu'une question hardie
lui arrache une réponse à laquelle il répugne, alors seulement
l'homme supérieur se trahit; son visage se fait menaçant, son
œil orageux, salèvre convulsive ; son langage vif, saccadé, pitto-
resque : onreconnaîtlebrigand aux quarante-cinq assassinats.
« Quel est votre véritable nom? lui dis-je. On m'a dit que
vous TOUS nommiez Barbone.
— C'est mon surnom dans la montagne ; mon nom est Anto-
nio Gasperoni.
— Vous vous êtes fait une bien grande réputation; on parle
de vous en Italie comme deCatilina, de Spartacus, et d'autres
de vos compatriotes illustres qui avaient déclaré la guerre à
Rome...
(Il sourit et s'inclina modestement.)
— Quel motif, Gasperoni, vous a jeté dans cette profession?
— Une rixe à Naples.
— Une rixe! c'est bien peu de chose; c'est un motif bien
léger pour rompre avec la société.
— Oui; mais dans la rixe je tuai mon ennemi.
— Ah ! c'est différent. Combien de temps avez-vous exerce'
votre profession?
— Dix-sept ans.
— Avez-Yous des blessures?
— Partout.
REVUE DE PARIS. 247
— Vous TOUS êtes donc battu bien souvent?
— Oh ! bien souvent , oui, bien souvent.
— Avec les soldats du pape?
— Les soldats , non (il fit un geste de pitié); avec les dra-
gons.
— On m'a parlé de votre aventure de la cabane des char-
bonniers (un éclair brilla dans ses yeux, et son visage devint
sombre). Pourriez-vous avoir la bonté de me conter cette his-
toire? Je vous serai reconnaissant. »
Toute la bande nous entoura pour écouter le terrible récit
de la bouche de son chef.
« Ils étaient dix-sept, dit Gasperoni; dix-sept, les charbon-
niers; ils m'avaient vendu aux soldats du pape. Moi, je les
croyais mes amis : nous mangions et buvions tranquillement
dans leur cabane. Je n'avais point placé de sentinelle : grande
faute, monsieur; mais je m'étais toujours dit : Ces charbon-
niers sont de braves gens. Vous allez voir. Au milieu de la
nuit, j'entends le pas des soldats; mon oreille connaissait ce
pas d'une lieue. — Trahis! trahis! mes camarades ! Nous sau-
tons sur nos armes. Les papalins étaient à vingt pas de la ca-
bane; nous n'étions que douze, ils étaient trente. Nous nous
fîmes jour à grands coups de fusil; j'en tuai quatre pour ma
part; je fus blessé au bras, là : regardez la cicatrice. Les pa-
palins nous laissèrent passer; ils n'en prirent pas un seul des
nôtres , ils n'eu tuèrent point. J.es papalins tirent fort mal le
coup de fusil. S'il y avait eu des dragons , nous étions perdus.
Ce n'est rien encore : écoutez. Trois jours après, dans la nuit,
nous descendons de la montagne ; je conduis ma troupe à la
cabane des charbonniers : ils dormaient, les misérables ! Une
voix du dedans crie : — Qui frappe à la porte? — Ouvrez ,
nous répondons; ouvrez à vos amis les soldats. Un charbon-
nier crie : — N'ouvrez pas; c'est Gasperoni! Moi, j'enfonce
la porte d'un coup de crosse de fusil. Nous entrons , l'écume
à la bouche ; nous massacrons tout. C'était juste , n'est-ce pas?
Il fallait bien tous les tuer, ces bandits, pour leur trahison!
Après, je compte les cadavres; il n'y en avait que quatorze!
Je fouille la cabane , je regarde partout : rien ; trois s'étaient
échappés : moitié de vengeance! J'avais des pleurs de rage sur
248 REVUE DE PARIS.
les joues. Oh ! je les trouverai I je les trouverai ! criai-je à mes
camarades. J'aurais couru toute l'Italie pour les trouver!
Deux ans après, un soir, nous entrâmes pour boire dans une
petite cabane isolée , près de la mer. Nous étions en connais-
sance de l'endroit. Il y avait des paysans assis autour d'une
table. J'ai bon œil pour découvrir l'ennemi : j'aperçus nos
trois charbonniers cachés dans un coin. Ah! que je fus con-
tent! — Les voilà enfin ! me dis-je. Ici, ici, vous; approchez,
qu'on voie votre visage : vous avez peur ? Ils étaient tremblans
et pâles, les trois bandits. — H y a bien long-temps que je
vous cherche, leur dis-je en riant comme cela. Ils se jetèrent
à mes pieds pour me demander grâce. Je fis un signe à mon
homme d'exécution; il leur tira trois coups de pistolet à bout
portant. Pour moi, je ne verse le sang que dans le combat;
hors du combat, je n'ai jamais tué personne, pas même ces
misérables charbonniers qui m'avaient vendu. »
Tous les brigands attestèrent le fait d'un signe de tête et
de la main; c'était un certificat de moralité en pantomime
donné à leur respectable chef.
« On conte pourtant dans le monde bien des choses de vous,
lui dis-je...
— Oui, oui, je sais, je sais; on vous dira cent fables...
— La fille de cet Anglais qui mit votre tête à prix....
— Ce n'est pas vrai, dit-il en m'interrompantavec vivacité;
je n'ai jamais fait tuer des femmes.
— Vous en avez pourtant amené quelquefois dans vos
montagnes? »
Cette question le fit sourire, et il prit la pose d'un fat à
bonnes fortunes qui se tait d'un air de réserve, pour laisser
à son silence l'interprétation qu'on voudra bien lui donner.
— Yous devez peut -être regretter cette vie indépen-
dante que vous avez quittée de votre plein gré. Si le Saint-
père vous donnait votre grâce, que feriez-vous de votre
liberté ?
— Je serais honnête homme, j'irais àNaples et je travail-
lerais.
— Cela vous serait difficile , Gasperoni; vous avez des ha-
bitudes.. .
REVUE DE PARIS. 249
— Non, non, monsieur, la \ie des montagnes m'ennuie.
Je l'ai faite dix-sept ans ; j'étais jeune, et la fatigue m'était
agréable; mais je vieillis, je souffre de mes blessures, j'ai
besoin de repos.
— Répondriez-Yous de tous yos camarades?
— De tous!
— Est-il ici celui qui était Yotre homme d'exécution,
celui qui tuait pour yotre compte î
— Oui, leyoilà !
Un serpent glissé dans ma main ne m'aurait pas donné plus
d'effroi. Ce hideux bourreau était juste à ma gauche, et pres-
sait mon bras de son bras. Tout entier jusque-là aux paroles
de Gasperoni, je n'ayais pas remarqué l'exécuteur de ses
hautes-œuyres. Il ne quitte jamais son maître; ilyeille et dort
à ses côtés comme sur la montagne , comme s'il attendait en-
core au cachot quelque ordre irréyocable d'exécution. Rien
de plus horrible à yoir parmi les êtres ; la stupidité du crime
est empreinte sur sa longue , maigre et pâle figure ; son œil
est recouyert de l'épiderme cadavéreux de l'œil de l'orfraie ;
une contraction habituelle de faux sourire court sur ses joues;
mais son regard est glacé de sérieux. Pendant que je l'exa-
minais , lui considérait ayec une attention étrange les boutons
de mon habit , comme s'il n'ayait pu se lasser de les compter
lentement. « Comment t'appelles -tu ? » lui dis-je pour le dis-
traire de son singulier examen. Il resta courbé; son regard
ne prit pas la peine de remonter au mien, ses lèyres ne pa-
rurent passe desserrer, sa poitrine rauque répondit : Géro-
nimo. — C'est donc toi, lui dis-je , qui étais le bourreau ? —
Oui, monsieur ( toujours l'œil sur mes boutons ). — Et en
as-tu beaucoup tué, Géronimo? — Eh, oui! toutes les fois
qu'on m'a dit: Tue ! (amazza). — Je te défie bien d'obtenir
la grâce du saint-père, toi ! »
Un bruyant éclat de rire de toute la bande accueillit ma
réflexion. Géronimo fit un signe d'insouciance, et poursuivit
le compte des boutons do mon habit.
Je m'adressai à la compagnie. « Il paraît , leur dis-jc ,
que yous êtes fort gais , et que vous ne maigrissez pas en
prison ?
250 REVUE DE PARIS.
Un bandit, qui avait un ventre énorme, cîiose rare chei
les bandits, me re'pondit que le saint-père les nourrissait fort
bien. « Nous mangeons du poisson, de la viande, de bons
légumes, me dit-il, de tout ce que nous voulons; nous avons
chacun par jour une paie de deux pauls ( 22 sous ).
— Mais vous êtes plus heureux ici que la moitié de l'Italie ,
que tous les mendians des états romains ! Comment! on vous
donne deux pauls par jour !
— Oui , monsieur , me répondit Gasperoni , c'est une
bonne politique du gouvernement. Ceux qui font notre mé-
tier ou qui le feront savent qu'en se constituant prisonniers
ils mangentbien, dorment dans de bons litset sont bien payés;
on ne trouve pas toujours cela dans la vie des montagnes.
Cela peut engager à se livrer quand on est dégoûté de cou-
rir sur les grandes routes. Et puis il y aies gratifications des
voyageurs.
— Allons , je suis charmé que vous soyez tous heureux. »
Mon guide me confirma tout ce qui venait de m'étre dit
sur la générosité du pape.
Avant de sortir de ce repaire , j'examinai long-temps et en
détail la bande de Gasperoni. Il n'y a pas une figure à pein-
dre, le chef et son bourreau exceptés; ils ont des faces si
bourgeoises , si prosaïques , qu'on les prendrait pour des hon-
nêtes gens victimes d'une méprise de police. J'ignore s'ils ont
jamais porté le costume pittoresque que les artistes donnent
aux bandits napolitains; leur vêtement de bagne est celui des
ouvriers italiens : les pantalons gris, les vestes brunes , les
bas bleus, détruisent toute la poésie de leur profession. Ils
n'avaient aucune de ces poses pittoresques qu'on admire dans
les lithographies; ils contemplaient sans la moindre expres-
sion de souvenir le ciel lumineux , l'atmosphère romaine, le
doux soleil de printemps qui dorait les arcades, et se glissait,
comme un ami de la montagne, sous la voûte du cabanon.
La mer, qui chantait au pied de la citadelle, ne les jetait
pas en rêverie; ils paraissaient indifférens à tout, mais sans
abattement, sans émotion visible d'espoir ou de désespoir;
ils fumaient, le sourire sur les lèvres, les bras croisés, le
front épanoui. Telle est la bande qui a désolé quinze ans le*
REVUE DE PARIS. 251
marais P(^lins, quia fait trembler les soldats du pape, li-
Tré bataille aux dragons, et dépouillé tant de riches Anglais,
ces éternels contribuables de la \oie Appienne. Probable-
ment ils mourront dans la citadelle , en attendant leur grâce,
et avec eux s'éteindra la dernière des bandes. Nous verrons
bien encore quelques cas isolés de maraudeurs entre Viterbe
et Ronciglione, entre Rome etTerracine, mais plus d'ag-
glomération organisée de bandits , ayant chef, uniforme et
drapeau. C'est un bonheur pour l'humanité voyageuse, un
malheur pour les artistes. La campagne de Rome sans les
bandits, c'est le désert de Syrie sans caravanes. Ainsi partout
meurt la pauvre poésie, étouffée par la morale et la civilisa-
tion. L'Orient nous restait encore ; hélas ! voilà que les Turcs
s'habillent de redingotes bleues : le fade Bavarois recueille
l'héritage de Périclès : et le Sultan porte des bottesà l'écuyère
et se coiffe d'un castor fin de Paris.
MÉRY.
LE COMTE DE BAGNERES.
II. — BRUXELLES.
Les idées les plus tristes suivirent Olivier dans son voyage.
Ce vojage n'était-il pas un exil ? Sa mère lui avait dit de par-
tir , avec une Yoix pleine de larmes; Olivier l'avait embrassée
en homme blessé au cœur qui désespère des autres , de lui-
même , de l'avenir. Il arrivait dans une ville où il n'avait pas
d'ami ; une ville de masques où personne n'a sa figure, où la
société se barricade chez elle , tant elle a peur des nouveau-
venus ! Il allait voir un pays auquel il n'avait jamais songé ,
des gens dont il ignorait la vie , et qui se trouvaient égale-
ment ignorer la sienne. Sa mère ne lui avait donné qu'une
seule lettre de recommandation , une lettre écrite dans le
trouble de ses idées; mais une lettre de mère, n'est-ce pas ce
quelque chose de sublime qui reste souvent incompris ?
Quand la mère d'Olivier avait reconduit son fils à la voiture,
elle avait pourtant au front quelques-uns de ces rayons divins
qui ne tombent que sur les anges. Elle semblait tranquille et
résignée à cet amer sacrifice. Les femmes ont de ces courages
qui nous font rougir !
Il faut avoir franchi, joyeux outriste, le marche-pied d'une
diligence, pour comprendre les romans d'angoisse ou de bon-
heur que les esprits les plus indifférens poursuivent en route.
Les objets et les sites les plus pittoresques parviendraient
difficilement à les distraire. La route que parcourait Olivier
par un mois assez rigoureux d'hiver n'était guère fertile en
accidens ou en coquetteries de paysage. Ce fut donc avec un
REVUE DE PARIS. 253
œil presque éleinl que le jeune homme obserTa ces trisles
vallées de givre, ces terrains semés de rigoles tristement
gonflées par les pluies. Bien avant Lille et Cambrai , il re-
connut pourtant avec un certain amour de peintre les clo-
chetons en échiquier, et les églises aux lourds bourrelets
d'ardoise. Quelques tons de verdure fins et tristes , quelques
saules mutilés , et de longues avant-gardes de moulins aux
larges ailes, les unes ployées au repos comme les voiles d'un
navire, d'autres animées et siftîantes; puis encore quelques
chariots fort bas à quatre roues, et s'annonçant dans les bourgs
par le bruit de leurs chaînettes; des circonvalîalions et des
fossés déplace forte; tout ce monotone coup d'œil ne pou-
vait offrir au jeune homme qu'un plus long sujet de médita-
tions et d'ennui. Il se prenait alors à regretter sa vie parisienne,
quelque triste et pâle qu'elle eût été. Il songeait à cet avenir
perdu, à sa mère , son unique joie de famille et de bonheur.
Dans cette grande capitale qu'il délaissait, Olivier ne regret-
tait aucun amour; il n'avait laissé à Paris d'autre femme triste
que sa mère. Pour être aimé des femmes, il faut arriver chez
elles la joie au front, et des phrases roses sur les lèvres. Or
la tristesse d'Olivier, sa sauvagerie, et le poids du chagrin
intime qu'il portait, celte stricte probité de cœur, et cette
insouciance de réputation qui allait chez lui jusqu'au dédain,
n'étaient pas de nature à l'avancer près des femmes. Les
femmes comprennent rarement ces caractères, ces missions
décolorées dans ce grand siècle de bruit. Se relever au mi-
lieu de ceux qui rampent , aspirer les fraîches brises , mar-
cher pur cl le front haut , nétre sali par aucun contact d'am-
bition, passer sans flétrissure et sans croix d'honneur à Fa
boutonnière , dormir libre de pensées d'envie, de pensées
basses et mauvaises , se contempler enfin soi-même comme
la prairie qui se mire dans l'eau avec son luxe de sève et de
fleurs, c'est là une >ie intime cl noble, mais c'est une vie
d'honnête homme qui joue son jeu sans s'inquiéter de la ga-
lerie , une vie que respectent les agaceries des femmes et la
faveur des ministres. Olivier, ajant vécu de celte vie-là, avait
donc encouru l'oubli.
Au premier coup d'œil , l'aspect de laville où il entrait lui
2 22
254 REVUE DE PARIS,
sembla en harmonie avec sa tristesse. Dans celte \illr» , le»
monumens eux-mêmes avaient une teinte de brouillard et de
fumée. A compter le nombre des lanternes de gaz, à voir les
tabagies, les rues sombres etmontueuses, il se crut d'abord dans
quelque quartier de Londres. Comme il arrive après une forte
crise, il se laissa aller bien vile, etàson insu, à ce retentissement
de voix et de carrefours. En vérité, pour un homme qui parcourt
la Flandre , lîruxelles est un singulier début. C'est une ville
anglo-française au milieu de ce riche pays flamand , de ce
pays si beau que ses peintures s'y épanouissent comme des
roses ! Olivier , dont les rêves d'artiste avaient deviné ces
gais villages aux grandes pelouses, aux maisons peintes ainsi
qu'un jouet d'enfant, maisons dont les portes vertes rayon-
nent au soleil avec leurs marteaux de cuivre et leurs grandes
dalles lavées , se trouva bien triste de n'avoir rien vu de ces
choses avant Bruxelles. Cette nature heureuse et grasse, opu-
lente et pauvre à la fois, l'eût réjoui. L'impression des objets
extérieurs agit souvent avec tant de force sur la pensée
qu'elle l'endort et la maîtrise. Olivier n'éprouva point cet
effet; il se sentit chagrin à la seule vue de Bruxelles. Bruxelles
lui semblait une contre-épreuve de Paris. Supposez en effet
un homme doué de la vue bizarre que Joseph Delorme a
donnée à son héros des rayons jaunes , puis amenez-le par
la main jusque dans Bruxelles : tous les objets se réfléchiront
cette fois à sa prunelle avec la même teinte, de manière à
rendre ce conte fantastique une vérité. Partout l'uniformité
d'un reflet et d'une couleur unique , partout les rayons jau-
nes de ce grand centre nommé Paris. La contrefaçon de la
librairie, contre laquelle on a tonné tant de fois, est la plus
mince des contrefaçons. La contrefaçon de la douane et des
places fortes vous attend à la frontière ; celle de l'armée, de
la garde nationale, des deux chambres, de la croix d'honneur,
et des arbres de la liberté à l'intérieur de la ville. La Seine
elle-même, cette rivière huileuse dont Paris est si fier, donne
son nom dans Bruxelles à un petit ruisseau qui s'écrit Senne.
La contrefaçon de la vie anglaise nommée confortable est
une mode. Olivier ne s'en plaignit donc pas , malgré les
poêles, le thé et l'horrible charbon de terre. La conirefaçon
REVUE DE PARIS. 255
de la langue française lui sembla plus curieuse. Il vit des
ministres qui dans la même phrase se disaient sais-tu et sa-
vez-vous; plénipotentiaires charmans qui ne donnaient pa*
après tout de plus affreux crocs-en-;ambe à la langue que
ceux de noire chambre des députés. 11 les entendit se harce-
ler mesquinement à la tribune pour quelques dépenses bouf-
fonnes, telles que les florins de poste de M. Lehon, et de»
comptes de frais de courrier qui feraient rougir la mesquine-
rie d'un maire de banlieue. Il trouva partout des sociétés
d'agriculture et de beaux-arts, des sociétés de bienfaisance
pour les provinces, et une société d'Apollon qui avait M. lu
bourgmestre de Bruxelles pour président honoraire. 11 était
disposé à applaudir à la découverte de ces philantropique»
institutions , quand il se souvint de l'inutilité de celles do
Paris, nommées conservatoires, instituts, académies. A peine
arrivé, il retrouvait le monde parisien qu'il fujait.lS'apoléou
et Mayeux en plâtre le poursuivaient sous la vitre grasse de»
boutiques. Le monument belge dédié aux martyrs de septem-
bre n'était guère plus avancé que celui dédié aux martyrs do
juillet par le préfet de Paris. On lui fit voir la rue Yivienn«
dans la Montagne de la cour; il se demandait, au nombre
des journaux épars dans les cafés, s'il n'était pas àTortoni.
La bière de Louvain et le faro, les estaminets et les tables
d'hôtes ne lui promettaient que des jouissances matérielles,
une vie de commis marchand. Qu'allait-il faire , pauvre pein-
tre , au milieu de ce monde si gourmé et si positif? Com-
ment et sous quel nom s'annoncer dans cette ^ille où des gens
déboutés changent leurs noms, sans doute afin de mettra
leurs spéculations et leurs personnes à l'abri? Olivier pres-
sentait déjà la défiance de cette société nouvelle qu'il allait
voir, celte société dontlennemi le plus naturel est Vétranger.
Son mince bagage d'artiste luicausait autant de honte quo
la malle d'un banqueroutier. Il lui semblait maintenant qu'il
était pauvre, que chacun devait lui demander compte de sa
vie. Olivier résolut de mettre à profit son talent pour la pein-
ture. Il se souvint fort à propos de la lettre de recommanda-
tion que lui avait donnée sa mère ; sans doute elle allait lui
donner accès daub quelque bonne maison. Olivier fut trè^j-
256 REVUE DE PARIS.
surpris de lire sur Tadresse : A JHf. Vanderhoëk , grainier
du roi.
M. Vanderhoëk habitait la place de l'Hôtel-de-Ville. Lo
jeune homme ressentit une véritable ivresse d'artiste en tra-
versant ce magnifique marché. C'était par un jour de brillant
soleil ; les maisons à sculptures dorées, dont on retrouve en-
core aujourd'hui des traces dans tant de villes flamandes, for-
maient la draperie élégante de celte grande place, où tomba,
le I*^' juin 1568, la tête de l'ami de d'Egmont, laléte du comte
de ïîorn. Les ornemens bizarres de ces toits en escalier,
les vitres innombrables , les balcons aux médaillons sales et
empâtés , la grâce des lignes et le fini des détails , tout enfin
conserve encore à cette grande place l'empreinte de la fan-
taisie espagnole. La ville une fois endormie et la lune haute
à l'horizon, ces blanches maisons s'entourent d'ombres co-
lossales ; ces bâlimens et ces murs géans , aux mille fenêtres
semées en gouttières sur leurs toits d'ardoise, se voilent de
tristesse et de souvenirs. Olivier remercia le hasard du choix
de ce grand quartier, où le bruit seul devait l'empêcher d'être
reconnu. Là, personne sans doute ne s'inquiéterait de sa vie
et de ce qu'il venait chercher dans ce misérable pays d'a-
venturiers. Peut-être d'ailleurs se répandrait-il quelque
charme imprévu sur son existence uniforme et triste... Il
sourit amèrement à celte pensée ; car il était de ceux chez qui
le malheur lue les croyances : il avait Irop nouvellement
souffert pour espérer!
En côtoyant les hautes murailles de cette grande place,
son œil s'arrêta, comme par instinct, sur une enseigne peinte
qui représentait le bœuf Apis. Ce bœuf Apis, fruit de l'ima-
fination flamande de quelque artiste en ornemens du pays,
était enveloppé d'un immense collier de graines vertes et
rouges, sur lesquelles il semblait marcher, au milieu d'un
parterre de jacinthes de Hollande et de tulipes. C'était l'en-
seigne de ce bon M. Yanderhoëk, marchand grainier de Sa
Majesté. Un parfum très-prononcé d'horticulture s'échappait
t!e la porte proprette de cette maison, à laquelle on montait
par trois degrés de pierre, semés de sacs et d'arbustes. Le
commerce de M. Vanderhoëk s'annonçait au dehors par une
REVUE DE PARIS. 257
foule de graines empaquetées, de giroflées en caisse et d'au-
très fleurs d'agrément, que le passant distinguait à travers
les losanges de la croisée. On lisait sur ces sacs mille éti»
quetles différentes, étalées avec faste pour la plus grande
tentation du botaniste, avec des noms ininlelligibles , pour
. la plupart , à celui qui ne s'est point égaré sous les ombrages
studieux du Jardin des Plantes. C'étaient le rhododendrum
pontique , Vhysope htcolor, le némophyle phacéoïides, Vononis
on bugrane nutrix , Vornithogale d^ Amérique eiVorole àpé-
ta'es jaunes. Il est vrai de dire qu'à peine entré dans l'établis-
sement de M. Tanderhoëk, le désir d'étudier cette science cé-
dait au mal de tête le plus invincible. Les tubéreuses et les
violettes vous donnaient un véritable vertige. Le gros per-
sonnage coiffé d'une casquette de loutre, qui présidait alors
ce comptoir, n'en reçut pas moins Olivier avec cette dignité
grotesque qui est le synonyme de la bêtise : il leva ses lunet-
tes vertes sur son front, et brossa son toupet de ses deux
mains, enhorame quisaitcequ'ilvaut.Quandle jeune homme
lui remit la lettre, il se redressa comme une cupidonne bleue
sur sa lige, avec une coquetterie orgueilleuse, cherchant à
rassembler quelques phrases semi-belges et semi-françaises ,
auxquelles sa prononciation flamande donnait un cachet de
nouveauté pour Olivier.
« Cela est vrai, jeune homme, j*ai connu madame votre
mère , une bien brave femme ; c'était la fleur de l'une de nos
bonnes maisons de Matines, savez-vous? une giroflée grecque
pour la beauté. Elle est veuve, je crois? Oh I ça, c'est vrai,
elle était bien jolie !
— Veuve, dit Olivier en regardant son interlocuteur d'un
air triste. Ce seul mot lui avait rappelé la douloureuse image
de sa mère.
C'est bien ; Catherine et moi nous aurons grand soin de
TOUS. Catherine, qui est occupée à jouer de lamusiqueenhaut,
va avoir fini tout de suite. Vous attendrez bien un peu? Nos
chambres ne sont pas aussi grandes que celles de madame vo-
tre mère, ça je ne peux pas vous donner. Le duc de chose , le
duc de attendez : comment il s'appelle donc? dit le bon-
homme en êg grattant le front, y a logé. La bonne madame
3 ' TA.
253 REVDE DE PARIS,
que ça faisait, madame Totre mère! Elle a pîissé, du temps
des émigrés, chez ma défunte , jusqu'à l'heure où M. Dumont,
votre père, l'a mariée. Attendez : comment ce qu'il était donc,
monsieur \otre père? Un des plus beaux farceurs quelle ait
jamais >us , disait encore ma défunte , Mm - Vanderhoëk. Ah
ça, mais vous êtes pâle comme une digitale blanche... Est-ce
que vous ne vous chauffez pas un peu ?
Le grainier prit en sifflant des pincettes d'acier, avec les-
quelles il attisa son feu de houille. Cela fait, il proposa au
jeune homme un \erre delambik et un reste de fromage de
Hollande. Olivier refusa modestement.
— Conçois-tu, jeune homme, dit l'honnêtegrainier, la bou-
che pleine ( il employait , d'après les us du pays , le toi et le
vous dans la même phrase sans aucune distinction), conceyea-
vous que l'on puisse chasser un peuple qui a de si bon fro-
mage? C'est pourtant là le fruit des révolutions. Ils pillent
chaque jour depuis votre glorieuse sans compter qu'ils
n'ont rien fait en faveur des arbres à fruit... Aimez-vous la
botanique?
— J'avoue mon ignorance, dit Olivier. Votre boutique me
donnerait presque envie de l'apprendre.
— Et vous feriez bien. Nous avons un comte français qui
s'en occupe beaucoup, un bien aimable homme, qui nous fait
souvent l'honneur de nous visiler. Est-ce que vous le con-
naissez ? C'est le comte de Bagnères.
Ce nom m'est étranger , dit le jeune homme.
La conversation fut interrompue en ce moment par l'arri
vée de Catherine. M"*" Catherine Vanderhoëk salua son hôte
nouveau d'un air assuré. C'était une fort belle fille de dix-
neuf ans , parfaitement blonde et pâle comme toutes les Fla-
mandes. Elle avait la coiffure la plus.haute et la plus ridicule
qui se pût imaginer. Le grainier sourit en voyant sa fille habil-
lée ce jour-là comme pour une procession. En parcourant du
regard sa robe à larges raies bleues, son petit corsage bombé,
ses souliers hauts et ses manches à mitaines de velours, l'hon-
nête M. Vanderhoëk s'applaudit de ce trésor de fille, sa char-
mante enfant , son enfant unique I Cathçrine avait les joues
délieatemenl arrondies. Elle rachetait parla grâce de saper-
REVUE DE PARIS. 259
ionne le dëfa»t d'une taille un peu trop forte. Ce qui man-
quait à celte physionomie de jeune fille, c'était l'animation;
elle avait l'air indolent d'une femme de harem. Chez Cathe
rine, ce n'était pas calcul, mais plutôt engourdissement. Sans
doute que la jeune fille végétait dans cette boutique; l'air
manquait à cette fleur. Rien que dans cette simple entrevue,
Tinslinct parisien d'Olivier découvrit en elle le germe de tou-
tes les coquetteries féminines , le besoin de plaire, le désir do
briser sa chaîne. Il lui parut impossible que Catherine no
dépérît pas au milieu des amaryllis. Le grainier examina lui-
même et avec l'attention scrupuleuse d'un maître de céré-
monies chaque ruban et chaque boucle de sa fille. Il l'encou
rageait de son petit œil gris, allumé comme un charbon.
— Allons , Catherine , songe que je vais, à quatre heures,
au jardin botanique. Tu recevras V étranger, pendant cetemps,
avec gentillesse : c'est moi , ton papa , principal mem bre delà
société d'horticulture et grainier du roi, qui le veux. Je vous
salue, monsieur Olivier; il y a aujourd'hui grande séance, et
je ne peux pas rester. Catherine, donne-moi mes boucles d'ar-
gent et ma canne.
Le grainier, qui n'avait pas encore renoncé aux vieux
usages, sortit donc, vêtu d'un large frac brun, dans les po-
ches duquel il eût pu faire tenir deux rhododendnun. Olivier
ne douta pas que la recommandation faite par le père Yan-
derhoëk à sa fille, au sujet de Vétranger, ne le concernât. Il
prit un tabouret et s'assit respectueusement devant le comp-
toir, où Catherine , la jeune fille , trônait en reine. D'abord
il ne lui dit rien, d'après le principe de tous les héros de ro-
man, qui s'adressent à la corniche et à la voûte. Il suivit de
l'œil les longues traverses du plafond, les casiers remplis
d'herbes et les assorlimens d'ognons en fleurs. Calberiue bro-
dait au tour pendant ce temps , et Olivier frappait en mesure
du bout des doigts le ventre en plâtre d'un gros petit homme
peinturluré de couleurs tranchantes, comme tous les dieux
lares qui se trouvent sur les comptoirs de Bruxelles. De temps
à autre il jetait un regard furtif à Catherine, comme pour
s'assurer de sa bonne fortune, à laquelle il ne pouvait croire,
tant ce début charmant l'intimidait. Pour Olivier, celte Qi^-
260 REVUE DE PARIS,
ture assoupie de jeune fille eut bien ^ite un «irrésistible at-
trait : elle était conforme à ses sympathies d'organisation et
de souffrance. Voilà une pauvre fille bien ennuyée, se dit-il;
mais je parviendrai peut-être à m'en faire aimer. Alors je se-
rai joyeux, et elle ne sera plus triste. Ma mère m'a souvent
dit que les mariages étaient écrits dans le ciel. Cela serait
drôle si j'épousais la fille de ce M. Vanderhoëk!
Le champ des rêves est vaste à vingt-cinq ans. Olivier s'é-
puisait donc en illusions. De son côté, la fille du grainier,
en entamant une conversation timide avec le jeune homme,
en lui répondant d'un air distrait et gêné , cherchait peut-être
à sedissimuler l'impression exercée sur elle par cette rencon-
tre. Olivier devait trancher du premier coup sur la teinte
monotone de sa vie déjeune fille. Bien qu'il fut dépouillé de
sa fortune, Olivier avait encore dans sa mise un parfum d'é-
légance et de suavité charmante. Son habit de voyage con-
sistait dans une veste de velours noir qui lui donnait l'air d'uû
chasseur anglais; ses guêtres en cuir d'Espagne, son fouet de
chasse et sa petite toque complétaient cet ajustement digne
du crayon d'Halkins. Le jeune homme regardait encore Ca-
therine, quand un équipage ébranla les dalles de la boutique,
et, à sa grande surprise, Olivier en vit descendre un homme
escorté de deux domestiques. Catherine seleva et s'en fut elle-
même sur le pas de la salle, comme pour recevoir plus digne-
ment cette visite. L'étranger, d'un air galant, la reconduisit
jusqu'au comptoir.
Olivier, comme malgré lui, éprouva un frémissement de ja-
lousie L'homme qui venait d'entrer avec fracas dans cette
boutique avait fait sensation dans le quartier. Peut-être était-
on en droit de s'étonner en voyant une si magnifique voiture
à la porte du grainier du roi ; car , malgré son titre, les mœurs
de M. Vanderhoëk étaient fort simples. Il n'avait jamais reçu
ni ministre ni grand seigneur. Le coupé du personnage était
attelé de deux grands chevaux bais sanguins, qui laissaient
battre avec orgueil sur leur poitrail des martingales chargées
de cuivre. Aux yeux de la foule, cet équipage devait être su-
blime; mais aux regards exercés d'un Parisien tel qu'Olivier,
lo mauvais goût et l'éclat du faste le rendaient presque ridi-
REVCE DE PARIS. 261
cule. Des compas d'argent plaqué formaient les cerceaux de
la voiture; les panneaux étaient couverts d'un écusson aussi
riche et aussi large que celui de certains fiacres de Paris. Le
mélange des couleurs rendait cet écusson tellement confus
qu'il devenait impossible à un généalogiste d'expliquer l'ar-
bre héraldique de ce blason, surmonté d'une large couronne
de comte. Depuis 1830,1e grainier n'était pas en grand par-
fum à la cour pour ses opinions : on le soupçonnait d'être
orangiste. Les commentaires ne manquaient donc pas sur
celte belle visite.
Olivier ne siuquiétait en rien de ces bruits du dehors, mais
il considérait le nouveau-venu avec une attention dont il ne
pouvait se rendre compte. Le pauvre Olivier se trouvait pres-
que honteux du sentiment secret de sa misère devant ce bril-
lant tnonsietir.Ce personnage, après quelques propos de fade
galanterie adressés à Catherine, s'était moelleuseraenl en-
foncédansle grand fauteuil àoreillèresde l'excellentM. Yan-
derhoëk, en parcourant avec son binocle d'or le catalogue
de fleurs et de plantes d'agrément, quise trouvait sur le comp-
toir du grainier. C'était un homme gras comme un chanoine,
pour me servir de l'expression consacrée, l'œil limpide el
bleu, les mains potelées et bordées de manchettes d'un blano
parfait. Sa chair n'était aucunement plissée, mais fraîche, dé-
licate , une chair d'Anglais. Il n'avait au front aucune de ces
rides qui font présager la souffrance, les chagrins intimes et
voilés. La quantité de bijoux et de bagues qu'il portail, lui
donnait peut-êlrel'air d'un marchand de chaînes, mais l'ordre
de la légion-d'honneur passé en losange à sa seconde bouton-
nière, annonçait plutôt un fonctionnaire public ou un géné-
ral retiré. Il parlait très-haut et avec une grande volubilité.
Sa valeur intrinsèque perçait dans l'assurance de son main-
lien ; de temps à autre, et comme par habitude, il faisait
tinter les pièces dor contenues dans son gousset. La pureté
de son jabot ne le disputait qu'à la grâce anglaise de son frac,
un frac noir , ample et large de basques, comme ceux qu'af-
fectionnait M. Canning. Il avait au moins trois gilets apposés
avec méthode les uns sur les autres, de manière à former
un véritable arc-cn-ciel avec leurs couleurs. Ce qui complétait
262 REVUE DE PARIS.
ce singulier homme , c'était un parfum de locutions parisien-
nes de l'ancien régime dont il embaumait ses phrases , avec
la coquetterie surannée d'un marquis de la Comédie-Fran-
çaise , qui se barbouille le nez de tabac.
Le jour baissait quand ce personnage entra. En mérité et
du premier coup, il formait un énergique contraste avec Oli-
vier: ce jeune homme était souffrant et malheureux; le comto
de Bagnères était riche , épanoui, dans toute la force de l'âge.
Les cinquante trois ans du comte ne le faisaient pas plus
vieux que les vingt-trois ans d'Olivier ; la jeunesse d'Olivier
était un mensonge, un sol maigre et sans eau , comme aurait
dit un poète. Olivier, on l'a vu déjà, éprouva lui-même un
pressentiment jaloux , en voyant cet homme à broderies et à
belles phrases, droit et insolent de toute la puissance de sa
richesse et de son rang ! Le pauvre enfant comprit bien vite
l'énorme distance qui le séparait de ce comte, qu'il jugea
devoir être au moins un millionnaire. Le comte minaudait
avec la fille du grainierde l'air d'un Moncade qui ^i" encanaille.
Il prenait l'aiguille de Catherine et brodait devant elleavec la
souplesse d'un chai. Il entonnait des airs de l'empire, tels
que la Victoire et à nous, ou bien encore : Enfant chéri des
dames , avec une liberté de poitrine qui surprenait Olivier.
Catherine était loin de le regarder avec amour, mais très-
cerlainement elle le recevait avec plaisir. Ce devait être un
homme amusant, puisqu'il savait ainsi chanter et broder.
Olivier enrageait de ne pas connaître cet homme. Très-cer-
tainement, il ne l'avait rencontré dans aucun cercle parisien ,
et cependant on ne parlait que de lui dans les salons de
Bruxelles! Voilà du moins ce que faisaient pressentir à Oli-
vier les nombreuses commandes qu'inscrivaient les jolis
doigts de Catherine sous la dictée nonchalante du comte.
— Un dahlia fleur pourpre, et un dracocéphale de Virginie
pour la serre de Mme E. ; un zinnia jaune et rouge pour
l'ambassadeur du Brésil; une pervenche de Madagascar, fleur
rose, pour moi. Savez-vous que vous êtes charmante au-
jourd'hui? dit-il à Catherine. Petite masque ! Je suis sûr que
le papa Vanderhoëk vous mariera avant la un de l'année.
REVUE DE PARIS. 263
N'oubliez pas mes amaranthes tricolores, et prenei aussi
cette bague-là pour vous !
Olivier considéra en silence la rougeur de Catherine qui
n'eut pas même le temps de remercier le comte, il élait parti
comme un trait. Le jeune homme la complimenta ironique-
ment sur son cadeau.
— Voilà , mademoiselle , un grand amateur de botanique ,
dit-il à Catherine d'un air piqué. L'œil plein de bonté de la
jeune fille lerassura. Il semblait qu'elle devinât les réflexions
secrètes du jeune homme. Olivier attribua ce mouvement à
la pitié. Son père lui aura dit à l'oreille que j'étais pauvre!
pensa-t-il , je vais être à la charge de ces gens-là !
Quelques jours se passèrent sans que le comte revînt. Oli-
vier se façonnait déjà à sa nouvelle vie; il reprenait, à la
lettre , comme une plante , et le grainier s'en applaudissait.
— Vois, ma fille, dit-il un jour à Catherine, M. Olivier est
gaillard comme un chevreuil , lui qui nous est venu comm»
une citrouille tardive! Sais-tu bien, jeune homme, qu'on
fait des cancans sut vous dans le voisinage? On dit, monsieur
le peintre, que vous n'allez au spectacle que pour croquer
les belles dames? Ces farceurs de Français nous attrapent
toutes nos cadettes. Ils ont volé notre citadelle d'Anvers ! Ca,
les Belges auraient jm faire aussi !
Ah ! j'oubliais, jeune homme : j'ai passé à la poste où il
n'y a point de lettres pour vous. Après tout, fit le grainier
avec un /lum qu'il affectionnait, votre mère ne peut écrire
tous les trois jours!
Olivier s'attrista de ce silence, malgré le hum du grainier.
Il avait écrit à sa mère longuement et tendrement. Il lui avait
expliqué en détail ses occupations et son nouveau genre de
vie. «Je commence, bonne mère, lui disait-il, à cix)ire un peu
» plus en moi-même. J'ai des ressources et j'espère trouver
« un appui. J'ai été voir hier l'atelier de Verboeckhoven , un
» jeune peintre flamand qui fait à merveille les animaux.
» C'est une singulière ménagerie que la sienne I Un loup, une
» chèvve et un lionl Cela a l'air d'une fable de La Fontaine.
» Mais ce qui n'en est pas une, c'est qu'il m'a promis de me
)j pousser, et dès demain, je commence le portrait d'une cora-
264 REVUE DE PAFJS.
» tesse. Je te dirai que j'aimerais bien mieux l'envoyer celui
» de Catherine, une jolie ûlle qui est mon hôtesse, et mettre
» au bas -.Madame Olivier Dumont. Mais celle pauvre fille m'a
» l'air d'être encore condamnée pour long-temps au parfum
» des graines et des tulipes. Le père Yanderhoëk m'a fort
» bien reçu. J'attends des nouvelles de ta santé et de tes affai-
» res ; ne me cache rien surtout, et songes, etc., etc. »
Le reste de la lettre était rempli des protestations filiales
du jeune homme. Quelques jours après, Olivier se représenta
vainement à la poste; il n'y avait rien pour lui. Cette journée
resta dans sa mémoire comme le cauchemar d'un rêve. Il cou-
rut la ville en insensé, évitant de rentrer chez M. Vanderhoëk
qui n'aurait pas manqué de l'ennuyer encore de ses excellen-
tes excuses. Le soir venu, il entra machinalement au specta-
cle. On s'entretenait beaucoup au balcon d'un pari curieux
qui avait eu lieu la veille entre un des premiers dandys de la
ville et un Anglais. Ce jeune homme , qui avait gagné à l'in-
sulaire 37,000 francs en divers paris aux eaux de Spa, lui pro-
posa noblement une revanche. L'Anglais accepta, et posa en
fait qu'il marcherait toute la nuit sans s'arrêter, dans sa cham-
bre même. Les enjeux arrêtés, et les juges du champ choisis,
l'Anglais qui avait pris des musiciens pour lui jouer des airs
toute la nuit , commença à se promener dans la chambre. Il
buvait du thé toujours en marchant, et pendant que l'orches-
tre allait. Enfin , il avait gagné.
On causait de ce pari et de mille autres choses encore,
quand un chuchotement général circula dans la salle: c'était
le comte de Bagnères qui venait à la comédie. Dès qu'il
parut, les lorgnettes des femmes se braquèrent toutes sur
lui ; il était devenu le point de mire des réflexions et des
hypothèses. Plusieurs jeunes gens racontaient, à ce balcon ,
qu'il avait passé cette semaine trois nuits au bal , et il était
aussi frais et aussi rosé que le plus brillant d'entre eux. Cer-
tainement , dans celte salle flamande , la figure du comte de
Bagnères élaitune importation visible, unedenrée parisienne.
Il avait un air d'opulence et de conquête qui donnait envie à
la plupart de ces jeunes hommes , lesquels n'osaient pas même
•e livrer envers lui à la moindre supposition injurieuse. Le
REVUE DE PARIS. 265
comte de Bagnéres , d'après lesrenseignemens que recueillit
Olivier , devait être un homme cuirassé contre l'examen, un
protée qui déconcertait l'analyse. Imaginez que dans le même
soir il vous parlait bouffes , littérature , courtage et beaux-
arts, assaisonnant le tout de noms propres, depuis ceux des
premiers pairs de l'Irlande jusqu'à celui du ministre le mieux
en cour à Paris. Il vous récitait des tirades entières de Vol-
taire , et prétendait écrire des sonates pour le piano. C'était
une de ces natures souples et rompues àtoutes les thèses; les
systèmes et les hommes passaient par ses mains comme les
boules par cellesdu jongleur. Il étourdissait et fascinait. Il y
a, dans Paris et dans toutes les capitales du monde , de ces
sortes de gens qui courent les eaux , que l'on trouve en hiver
au balcon de l'Opéra, au printemps à Rome, sur la voie Ap-
pienne, et l'été à Londres, sur les dalles dePicadilly. Inter-
rogez lamultitude surla vie etla position de ces hommes, elle
se taira ; leur suisse lui-même serait embarrassé de vous la
dire. Leur britska ou leur calèche demeure perpétuellement
sous la remise , prêt et ficelé pour le départ, avec la paire
de roues supplémentaires , en cas d'accidens de grande route.
Les ordres étrangers ruissellent ordinairement sur leur frac.
Ces gens-là sont de toutes les nations , Espagnols en France ,
Français en Espagne, Italiens en Russie. Quelquefois lise
passe un laps de trois ans pendant lesquels ils s'abîment au
fond de quelque province , loin des capitales et du monde ;
mais bientôt ils se ravisent; ils maîtrisent tout, même le
hasard: vous les croviez engloutis, et les voilà qui reparais-
sent, en plongeurs acharnés, au-dessus du gouffre. Le pri-
vilège de leur existence consiste dans ce mot : illusion. Ce
sont des émigrés d'un nouveau genre , dans cette Belgique
encore tiède des souvenirs charmans et empommadés des
émigrés de Coblentz. Quand on exige d'eux la vérification
de leurs titres , ils ont une réponse pleine et péremptoire :
le pistolet. Vous pouvez les croire impudens ou vertueux ,
probes ou fripons; mais il vous est défendu de le leur dire.
Voilà la vie de ces hommes, de ces mystérieux des eaux,
comme on les nommequelquefois tout bas. En les observant,
on comprend qu'ilsaient dû choisir Bruxelles. Bruxelles a des
2 23
266 REYUE DE PARIS,
rues larges où l'on respire tout à l'aise , des rues tortueuses
où l'on peut aussi se cacher. Bruxelles est proche de Paris,
et à Bruxelles on ne vous demande pas compte de \ otre mou-
choir troué ou de yos deux millions. Que yous soyez diplo-
mate, escroc, faux dauphin, mangeur d'opium, écrivain, ven-
deur de sabres d'Alger , journaliste français payé à gage pour
écrire dans les journaux belges contre la France , soyez cer-
tain que votre passe-port est inutile : les franchises du sol le
veulent ainsi. Sans doute il doit y avoir pour cette indolente
société d'affreux mécomptes, pour elle qui accepte ainsi sans
douane préalable tous les visages nouveaux. Mais cette gale-
rie d'acteurs et de portraits amuse sa paresse. Il faut de ces
drames à son apathie flamande , et ces drames ne lui man-
quent pas. Leurcommencement fait peu d'effet ; leur déuoù-
ment a seul de l'éclat. Olivier qui, en d'autres circonstances,
eût partagé cette indifférence générale, ne pouvait celte fois
s'y livrera l'égard du comte. La figure de cet homme réveil-
lait en lui la plus sinistre impression. 11 l'avait trouvé sur sa
route dès le premier jour; Catherine lui parlait aussi trop
souvent de lui pour qu'il ne le détestât pas bientôt. Quand le
comte sortit du spectacle. Oiivier le suivit d'un air envieux
et triste. En arrivant au logis du grainier , et quand il fut re-
monté dans la petite chambre qu'il occupait , il trouva
M''"* Yanderhoëk, un bougeoir de cuivre à la main, sur l'es-
calier. — M. le comte de Bagnères vous prie de vous rendre
demain chezlui, dit elle au jeune homme. Mon pèreluiaparld
de voire talent de peintre, et il veut sans doute que vous fas-
siez son portrait.
— Pour quelque maîtresse? pensa Olivier. Je n'irai pas,
je ne suis point à ses ordres. Il n'avait qu'à me prévenir
d'ailleurs, àm'en parler. Très-certainement je n'irai pas.
Mais il lui devint impossible de se soustraire à cette envie
implacable d'approcher et de pénétrer plus profondément cet
homme; il se fit conduire à l'hôtel du comte qui demeurait à
deux pas du Parc. Olivier le trouva à déjeuner, enveloppé
d'une robe de chambre à fleurs : il cassait sa mouillette avec
la grâce d'un incroyable de Carie Vernef.
— Vous vous appelez Olivier? dit-il au jeune homm«.
REVUE DE PARIS. 267
— C'est, je crois, le nom que m'a dit M. Vandcrhoëk.
— Olivier, répondit-il en rougissant. Il tremblait que l'im-
prudent grainier auquel il avait demandé instamment de ne
l'appeler jamais que de son nom de baptême, eût trahi ses in-
tentions. Mais comme la lettre écrite par sa mère àM.Yander-
lioëkcontenaitlamêmerecommandation.ilsetrouvaitàl'abri.
— Olivier, reprit le comte en regardant ses pantoufles,
c'est par Dieu un fort joli nom. Et nos parens ? continua-t-il
d'un air négligent.
— Je n'ai plus que ma mère , ditle peintre. — Puis , comme
s'il eût été pressé: Monsieur le comte veut-il me donner une
séance?
Le comte de Bagnères sonna un domestique, lequel l'ar-
rangea de son mieux dans son fauteuil, lui passa les cheveux
au fer, lui mit des manchettes blanches et une cravate. Ce
mannequin nouveau une fois arrangé , Olivier se mit à l'œu-
\re. Le comte ouvrait vingt albums; il était entouré de car-
Ions comme un homme d'affaires. Olivier ne s'expliquait pas
comment la main lui tremblait en poursuivant le vague cro-
quis de CL'tte figure; il ne se rendait pas compte de ce frémis-
sement et de cet effroi. En étudiant pour ainsi dire à la
loupe chaque trait du comte , il s'étonnait de sa facilité à les
reproduire comme s'il les avait entrevus déjà. Une observa-
lionqui frappa le peintre, ce fut la teinte étrange des cheveux
de son modèle; ils étaient d'un noir mort, tué par les pré-
parations chimiques, un noir de travestissement. Le comte
parcourait encore quelques journaux d'un air soucieux
quand Olivier le quitta; il marchait toujours eu rêvant à
cette figure, quand, à la rue du Pont-de-Fer, son œilrencontra
sous la vitre d'un magasin un médaillon de moyenne grandeur.
Olivier ne l'envisagea pas plus d'une seconde; il venait de
reconnaître le médaillon vendu à Paris par sa mère. Celte
rencontre l'indisposa; il n'avait jamais entrevu ce portrait
sans une secrète amertume. Ce portrait était pour ainsi dire
le livre des douleurs intimes de sa mère; quand elle le regar-
dait, deslarmes tombaient de ses joues.
— De qui tenez-vous ce portrait? demauda-t-il au marchand.
— D'une femme qui me l'a cédé , reprit celui-ci. C'est une
268 REVUE DE PARIS.
drôle d'histoire ! conliniia le marchand qui ne se rappela pas
les traits d'Oliyier; cette femme avait besoin d'argent, ellemo
l'a Tendu pour payer les dettes de son amant.
Le jeune homme allait s'emporter en entendant un aussi
injurieux mensonge, quand il reconnut la figure du brocan-
teur russe. Il fil valoir près de lui sa qualité d'artiste , et paya
ce portraitd'un prix fort mince, du prix qu'il valait, m'em-
porla chez lui, radieux et triomphant. La nuit était venue , et
Catherine avait allumé la lampe de la chambre d'Olivier. Le
jeune homme s'épuisait en conjectures vaines sur celte figure
inconnue... Ilavaitdéveloppé sur une table ses crayons etses
pinceaux. Soudain , et en voulant passer une teinte sur les
cheveux détériorés de ce portrait, cheveux jadis blonds, il
se trompa, et les couvrit par mégarde d'un ton de bistre...
Cette nouvelle couleur pensa le faire crier de surprise...
car avec ses cheveux noirs l'original du portrait ressemblait
entièrement au comte deBagnères!
Et le jeune homme haletant rapprocha dans sa stupeur ces
deux visages, l'un soigneusement fini, c'était le médaillon
vendu; l'autre seulement ébauché, c'était son esquisse du
comte faite le malin. Ces deux hommesn'en formaient qu'un!
Pour comprendre en même temps la rage secrète d'Oli-
vier , il faut se souvenir de l'influence fatidique de cette
peinture. La chaos de ses soupçons commençait donc à se
débrouiller : c'était bien le visage de l'homme qui avait pesé
sur les jours douloureux de sa m.ère, l'homme de la voilure
qui avait causé son évanouissement. Olivier alla plus loin , et
cette fois sa découverte fui terrible ! Un procureur du roi qui
cherche un coupable aurait moins frémi qu'Olivier en recon-
naissant encore dans celle figure , pour dernier trait de lu-
mière, le fantôme inexplicable de la fenêtre, l'homme de
cette luUe nocturne dans le jardin, l'homme enfin dont lo
souvenir demeurait ardent comme un fer rouge au cœur d'O-
livier. Tout allait donc seconder enfin sa haine ! Ce rival sé-
duisant, qu'il craignait encore le malin, était le héros do
quelque secrète infamie. Olivier conçut dès lors le projet do
le démasquer , de se venger sur lui , et d'un seul coup, do
tous les tourmens et de toutes les anxiétés de sa mère. Il
I
REVUE DE PARIS. 269
saurait enfin pourquoi elle avait protégé la fuite de cet
homme qui ne lui avait pas raème dit merci ! Pourquoi ce
comte de Bagnèrcs brillant et doré, avait été celle nuit nu
fuyard pâle et honteux ? Il voulait jouir de celte vengeance
devant Catherine, il assassinerait cet homme de questions ; et
au besoin même il aurait recours àl'épée. Olivier ne dor-
mit pas de joie et de bonheur ce soir-là ; il allait se venger et
venger sa mère!
Le lendemain , de fort bonne heure , il avait pris son parti.
Il voulait dénoncer cet homme, le flétrir tout haut du nom
de banqueroutier, le démasquer à ses risques et périls; il
.illa trouver la police de Bruxelles. La police de Bruxelles
est toute flamande, une bonne police qui abandonne la ville
aux voleurs, une police qui dort dans son bonnet de bourg-
mestre. C'est la police de Bruxelles qui regarde , en se croi-
sant les bras, les pillages du peuple pendant le jour, et qui
livre ensuite le peuple aux voleurs , après minuit , dans ses
rues. Le prince de Ligne a fait à celte police la plus spiri-
tuelle des insulles. On avait enlevé son argenterie, el il porta
plainte ; les tribunaux renvoyèrent les auteurs du vol absous.
Le gouvernement voulut rendre alors au prince de Ligne sa
vaisselle: «Gardez tout, dit-il; puisque vous les avez ab-
sous, c'est que probablement la vaisselle était à eux. »
— Ceci ne nous regarde en rier, répondit un chef à Olivier.
D'ailleurs, que nous importe l'arrestation de voire homme
de Paris? Nous avons, mon cher monsieur, bien assez de
nos écrivains d'opposition ! Ce n'est pas avec 25,000 francs
qu'on vous fera du Fouché. Or nous n'avons, monsieur , que
50,000 francs pour la police entière du royaume (1). Adres-
sez-vous à monsieur le bourgmestre !
Le jeune peintre ayant laissé une plainte écrite, entra chez
lui plus sombre que jamais. Depuis quelque temps , je crois
l'avoir dit, il ne recevait aucune nouvelle de sa mère; cette
lacune , qu'il ne pouvait s'expliquer, mettait le comble à son
chagrin. Toutefois il rentra fier chez le grainier, en songeant
que lui seul , dans celte maison, avait le secret du comte. Le
(i) Hisloiiqiie.
2 23.
270 REVUE DE PARIS.
com(e de Bagnères n'était pour le jeune homme qu'uiihon (eux
banqueroutier! Olivier le voyait toujours le pied sur la treille
de sa cour, les cheveux en désordre et la prière sur les lèvres.
Il le voyait rampant comme un criminel devant son juge.
Quelques jours se passèrent, pendant lesquels Olivier compla
sur Tarrestalion du comte. Sans doute , se disait le jeune
homme , on est aux aguets, et l'on a l'œil sur ce parvenu. La
police m'a dit ce qu'elle dit toujours; mais son bras vengeur
est là! Hélas ! le pauvre jeune homme se faisait à lui-même
des phrases d'avocat du roi; il ignorailquela loi d'extradition
n'était pas encore promulguée; il n'osait d'ailleurs attaquer
lui-même , comme un voleur de grand chemin , un homme
lié à des intérêts si chers, un homme dont sa mère avait pro-
tégé la fuite. Quand il en parlait en termes vagues à la fille
du grainier , il s'étonnait de trouver dans Catherine une
sympathie étrange pour cet homme, un amour de fascina-
lion. Catherine excusait toujours le comte aux yeux du pein-
tre. Le comte était un seigneur de manières charmantes , un
gaillard très-farce, disait le père Vanderhoëk; l'apathie de
Catherine s'accommodait plus volontiers des saillies et des
contes plaisans de M. de Bagnères, que de la préoccupation
d'Olivier. Les longues soirées d'hiver portaient leur fruit ,
la petite aimait le comte; elle lui avait entendu dire tant de
belles choses; il avait été pour elle prévenant à l'égal des
vieillards rusés de comédie; il lui apportait chaque jour des
chaînes, des perles de prix. Olivier, à côté de lui, n'était qu'un
jeune homme sans jeunesse ; Olivier était le vieillard , lui
qui ne riait jamais. Peut-être d'ailleurs existe-t-il dans l'orga-
nisation des femmes d'inexplicables mystères de choix et de
cœur. Il y a des filles de dix-neuf ans qui préfèrent le bras
d'un sexagénaire aux baisers ardens d'un jeune homme. Oli-
vier souffrit moins pourtant de ce dédain oublieux de la
belle Catherine; maintenant il pouvait y mettre un terme , il
pouvait reconquérir cet amour dès qu'il le voudrait?
Au sujet de cette pauvre fille, nom sous lequel Olivier
désignait Catherine dans une lettre à sa mère, nom qu'il lui
donnait sans doute, en raison de l'ennui de son commerce,
lejeune homme ignorait une particularité secrète: elle possé-
REVUE DE PARIS. 271
dailun million. Ceux qui auraient vu Calherine, au grand ma-
lin, ou\iantlesYoletsdelabouliquedugrainier,époussetantles
sacs de crin du bonhomme , et rangeant ses jonquilles avec
une sorte d'amour, n'auraient certes pas soupçonné une
héritière dans la modeste jeune tille. Le père Yanderhoëk
avait eu grand soin lui-même de cachera Calherine sa fortune;
il rélevait , disait-il à quelques intimes , comme une iris en
serre chaude. Seulement, de temps à autre , les petits yeux
du grainier du roi s'animaient , et il s'écriait en pirouettant :
Je veux que Catherine soit comtesse ! elle épousera un offi-
cier des guides ou un lancier!
Un jour que 31. Yanderhoëk , établi dans son fauteuil , se
livrait à ses paternelles réflexions , le comte de Bagnères
entra. Il y avait bien huit jours que le digne grainier n'avait
entrevu le comte. Celui-ci , après lui voir pris amicalement
les deux mains, et les avoir croisées, en signe d'attention,
sur l'abdomen du marchand , baissa la yoix d'un air mysté-
rieux pour lui dire :
— Nous sommes seuls . papa Yanderhoëk ?
Le grainier fit alors un signe d'assentiment, non sans re-
garder une petite porte par laquelle il venait de sortir , et
qui conduisait à son cabinet d'études. Elle était encore échan-
crée par une gerbe de lumière.
— Je travaillais dans mon lahorindum, dit le grainier d'un
air important ; mais parlez , monsieur le comte.
Papa Yanderhoëk, reprit M. de Bagnères, il ne s'agit pas ici
derenoncules ou de tulipes simples; l'affaire mérite attention.
Yous savez si, dans le peu de rapports que nous avons eu tous
deux , la probité la plus sévère n'a pas été la base de ma con-
duite. C'est dans le sang des Bagnères, ces choses-là! On
voit un homme de cœur, un botaniste distingué, que la foulo
appelle flfmmeer du roi, mais qui est digne de figurer à l'Institut
deFrance,etron se dit: Pourquoi ne figurerait-il pas à l'Insti-
tut! Goûtez un peu ce raisonnement-là. Que vous manque-t-
il pourélre un parfait académicien! Yous savez le nom du
Tilhonia tagetiflo et celui du Lupin varié. Vous avez fourni
des graines à Son Altesse le prince d'Orange, et la force des
circonstances vous oblige encore d'en fournira Sa Majesté le
272 REVUE DE PARIS
roi Léopold. Vous êtes honnête homme et de la garde civi-
que de Bruxelles. A coup sûr, yoilà des litres; mais il vous
manque une exploitation. Il vous manque l'idée, l'idée mère!!
Ecoulez, papa Yanderhoëk. Je veux bien vous la donner, moi,
cette idée. Il n'y a que nous deux, dans toute l'Europe, qui
puissions d'abord faire le coup. Une partie de la province de
Virginie m'appartient. Voulez-vous du tabac de Virginie!
(Ici le comte entr'ouvrit sa boîte.) Eh bien ! là-dessus je greffe
mon plan ; vous avez quelques capitaux, je respecte vos se-
crets. Chacun est libre de montrer ou dévoiler ses capitaux.
De plus , papa , vous avez des graines en bloc. Eh bien! je
vous propose, dans le seul but de l'art, et comme exploita-
tion agricole des plus nouvelles, de fondre vos graines avec
mes terrains , d'ensemencer celles-ci à l'aide de celles-là !
Le grainier sourit.
— C'est comme si je vous proposais, cher papa Vander-
hoëk, de planter de la manne de la Chine en Chine même.
Songez un peu à ce terrain-là! Un sol admirable, un sol tiède,
chauffé au bain-marie , pour ainsi dire , et dans lequel pous-
seront des gesses odorantes , des lins vivaces , des pieds
d'alouette, des résédas d'Egypte et des nigelles de Damas!
A votre retour , je vous compose un mémoire pour l'Acadé-
mie des sciences, sur le psorasea bitumineux. Vous quittez
Bruxelles avec moi, cette Bruxelles où vous baissez... parce
qu'on accuse votre opinion, vous ancien grainier de l'ancien
gouvernement! Mes nègres de Virginie vous portent à bras;
vous êtes le La Fayette de la capucine! Et moi, continua-t-il,
moi, je suis l'esclave à côté du char de triomphe; je vous
rappelle seulement que vous êtes homme... et grainier du roi!
Cela vous va-t-il ! papa Vanderhoëk?
— Je vous remercie, disait le grainier, je vous remercie,
monsieur le comte; assurément l'idée est fort belle... Mais
j'admire ici les similitudes d'esprits. J'ai là quelqu'un, dans ce
cabinet, qui m'a fait une proposition semblable. C'est un
planteur américain, avec lequel je veux vous aboucher, si
cela ne vous répugne pas. II a de fort bonnes manières, etjo
le crois versé dans la partie.
Le comte de Bagnères avait sans doute alors d'excellentes
REVUE DE PARIS. 273
raisons pour redouter un véritable savant d'Amérique; mais
il n'osa tirer le grainier par la basque de son habit. Le bon-
homme s'en fut ouvrir la porte du cabinet, en se frottant
les mains d'un air de prince. Il se voyait déjà, peut-être,
ensemençant ses graines sur le sol du comte, et roi d'une co-
lonie.
— Je vous laisse, dit-il; nous reparlerons de cela. Mes-
sieurs. En même temps il les reconduisit sur le pas de la
boutique.
Lorsque le planteur américain et le comte se trouvèrent
en présence , ce dernier , prolîlant du bec de gaz apposé près
de l'enseigne du marchand , reconnut le personnage,
— Monsieur le planteur , dil-ii , vous m'avez tout l'air
d'un gentilhomme appartenant à la maison des Raimbert?
— Monsieur le comte de Bagnères, autrefois Dumont , ré-
pondit V Américain, ÎQ ne chercherai point à me justifier de
ma conduite. C'est bien moi, je ne le nierai pas ; moi, Raim-
bert, qui vous ai donné la chasse, et cela pendant que vous
dansiez eu gants jaunes... Lorsqu'il vous vint à l'idée de si-
muler ces créances maudites , dont vous m'avez fait attendre
si long-temps ma part , je trouvai bouffon de vous laisser là
et de revenir ici. J'aimela Belgique, moi! Je conviens, ajouta
Raimbert, du côté fâcheux de la plaisanterie... Mais aussi ,
mon cher Pylade, pourquoi ne confier que trente mille francs
à ma loyauté? N'aviez-vous pas la contre-lettre? Mais comme,
grâce au ciel, j'espère bien entamer d'autres affaires avec
vous, je vous rends, à celte heure , votre moitié intacte des
quinze mille francs...
Il fit mine d'entr'ouvrir majestueusement son porte-
feuille... Le comte , par un geste grotesquement génércui,
l'en empêcha.
— Allons donc, lui dit-il en l'attirant avec une politesse
charmante ; allons donc , mon cher ami , ne parlons plus de
cela; j'ai bien autre chose à vous proposer. Et d'abord,
combien veux-tu 1 ( Le comte en était venu au tutoiement. )
— J'aimerais assez cent mille francs, dit Raimbert. Cent
mille francs à gagner I cela m'irait. J'aime les affaires en
grand. Tes projets sur le grainier sont licites?
274 REyUE DE PARIS.
— Licites, dit le coDite ; mais il me semble que , pour un
planteur américain, tu as bien de l'ambition.
Le bonhomme a un million , je le sais. Nous opérons sur
un million. Je \eux donc mes cent mille francs.
— Tu promets de me seconder?
— Je serai l'homme de la chose. En tout et pour tout,
comme à la loge maçonnique du G.*. 0.'., où je Tiens d'être
reçu rose-croix. Mais que Yeux-tu faire, ensemenceur'i
— Mon ami Raimbert, dit le comte en s'asseyant sur la
marche même d'un perron qui formait l'angle de la rue où
ils causaient, je me fais Tieux et cassé. Te rappelles-tu le
temps où je dansais chez la citoyenne Tallien? et me yois-tu,
plus tard, aux petits-soupers de Cambacérès ? J'étaisloin alors,
tu le sais, de songer à m'établir. Je pris une femme qui m'en-
nuya, une véritable bégueule, une fille noble qui ne compre-
nait rien à son mari ! J'étais né avec la bosse du million ! Tâte
mon crâne, à gauche ; elle est là, Raimbert ! D'un autre côté,
j'avais en amour le yin et les femmes ; j'étais, tu ne l'ignores
pas , perdu de dettes à yingt ans. Dans ce monde, où il faut
avoir les pieds chauds , j'ai donc réussi bien vite , parce que
je l'ai voulu. Vouloir, Raimbert, c'est la vie ! Donc, j'ai réflé-
chi, et je me suis dit : Puisque je puis faire mon bonheur par
des vices qui me sont naturels , que j'ai acquis sans travail et
que je conserve sans effort; que ces vices, d'ailleurs, cadrent
parfaitement avec les mœurs de mon temps et sont du goût
de mes amis, j'y tiens et je m'y cramponne, à ces chers vices.
J'ai donc usé de toute celle énergie-là. J'ai mené d'abord la
vie du directoire, tu le sais , la vie qui commence à minuit et
près des tapis verts où l'or flamboie; la vie des munitionuaires
qui rongeaient l'armée , et qui n'avaient pas même besoin
d'être hypocrites : tant cela était démode. J'ai pratiqué avec
toi, en mille circonstances, la science de Y alibi. Aux eaux do
Bagnères, comte de Spa ; à celles deSpa, comte de Bagnéres.
Je dois à ta perspicacité philosophique la progression ascen-
dante de ma vie. Tu m'as fait voir, Raimbert, que nous autres,
gens ruinés, nous pouvions fort bien encore tenir le monde
avec trois étapes : la Belgique, où nous prenons l'argent des
dupes ; l'Angleterre , où nous l'exploitons ; et l'Amérique
REVUE DE PARIS. 275
enfin , où nous finissons par le manger. Je t'avouerai que ,
pour la Iroisiènie fois, j'ensuis revenu à là Belgique, première
étape. La Belgique a du charme pour un vieux Macédonien
comme moi; elle a des dots de satrape. Le papa Yanderhoëk
est un trésor , une graine de niais délicieuse. De son côté , je
crois que je ne suis pas indifférent à la petite ; c'est un oiseau
que je tiens en cage , Raimbert. Tu ne comprends pas ? Je te
paie sur ma dot. Oh I ne crains rien, continua Dumont; les
écritures seront franches , je n'ai qu'un mot à dire, et le père
me la donne. Quanta mon nom, j'ai là-dessus mon dossier
en règle. Toi, de ton côté, presse leasemençage des graines.
Adieu, monsieur le planteur d'Amérique !
— Au revoir, comte de Bagnères !
Pendant que ces deux hommes échangent encore , en se
quittant, quelques signes d'intelligence, l'obscurité de la
nuit a enveloppé la place de l'Hotel-de-Tille ; on ne voit
guère , par les rues , que quelques femmes encapuchonnées
de leur faille , qui regagnent au pas de course leurs portes
vertes. Une seule vitre est éclairée sur la grande place , c'est
celle d'Olivier. Enfin le jeune homme a reçu une lettre de sa
mère 1 II tient entre ses doigts ces caractères chéris , à demi
effacés sous des larmes. C'est Catherine elle-même qui vient
de la lui donner , cette lettre ; elle était adressée sous un pli
à M. Yanderhoëk. Le secret terrible qu'y devait lire Olivier
semble déjà tout empreint sur son visage. Sa respiration
était pressée quand il en brisa le cachet. Cette missive était
de deux écritures très-distinctes : l'une effacée , tremblante,
l'autre ferme , et contenue dans un mince poslscriptum.
De rAbbaje-au-Bols , 17 septembre.
« C'est le récrire bien tard , mon cher Olivier, te récrire
» du fond d'une retraite dans laquelle tu ne croyais pas me
» voir confinée. Depuissix jours , je suis morte au monde,
» moi qui n'yaipas du reste vécu plus desivans, c'est-à-dire
» pendant mon mariage. Je trouve ici un parfum de dou-
» ceur et de repos qui peut-être rendra la force à ma santé.
» Je le désire avec ardeur, mon cher Olivier, non pour moi
276 RETUE DE PARIS.
» que le temps doit atteindre , après tous les coups affreux
» qu'il m'a portés, mais pour toi, cher enfant, dont leboa-
» heur doit racheter ma souffrance. îS'on, je le lisais hier en-
» core dans saint Augustin , il est impossible que le fils de tant
» delarmes périsse. La désolation de mes jours est pour moi
» seule ; si tu savais combien j'ai souffert , mon Olivier 1 Que
» de fois tu m'as dit , les veux au ciel , et avec des larmes :
» Ma mère , est-ce là-haut que vous pleurez ? Par ce mot, lu
» semblais exclure , Olivier , toutes les douleurs terrestres.
» Tu révais pour moi un culte de tristesse ayant son étoile
» et sa mémoire dans les cieux ; tu croyais , sans doute ,
» que c'était un souvenir adoré que je pleurais ! Hélas ! cher
» enfant, ce que j'ai à te verser de douleurs est bien amer,
» et je voudrais , au prix de mon sang , éloigner ce calice im-
» pur de tes lèvres. Cette lettre , rassure-toi , n'est point dic-
» tée par mon confesseur , et je ne suis pas si affaiblie que je
» n'entrevoie encore ta blonde tête à côté de mon chevet.
» Écoute-moi donc, en posant ta main dans la mienne, mon
» Olivier. »
La pauvre mère reprenait, comme si Olivier eût pressé eu
effet sa pâle main :
« Tu sens battre mes artères; tu vois, n'est-ce pas, que
» je suis exempte de fièvre? Eh bien ! cher Olivier, du jour
» où je l'ai fait un mensonge , je la sentis s'éteindre , celle
» fièvre qui me brûlait ! Oui , Olivier , je l'ai menti ; le men-
» songe que je t'ai fait élaitun crime de mère, une mère seule
» pouvait le cacher pendant six ans que Ion père vivait ! Oui
» Olivier , vous vous êtes mépris sur ce deuil qui a trompé
» tout le monde , vous avez cru que votre père était mort.
» Votre père existe , il est près de vous , à deux pas de vous ,
» Olivier! Vous l'avez cru enseveli, et c'est moi qui l'avais
» enseveli , mort depuis long-temps , et c'est lui qui m'a fait
» mourir! Cet homme, Olivier, que vos larmes pieuses
» ont honoré , n'était pas digne de ces larmes ; je vous le dis,
» pâle de honte, il promenait d'ignobles maîtresses le jour
» même que vous portiez son deuil. Olivier, je ne voulais pas
» que vous puissiez mépriser votre père. J'ai placé pendant
» six ans un ange dans les cieux , pendant que le démonde
REVUE DE PARIS. 277
» mes nuits et de mes jours promenait eucore sa honte ici-
D bas. Qui te dira . mon cher fils , cette longue \ie de lar-
o mes? Je me relevais et m'éleignais comme la flamme d'une
» lampe ; j'achetais , par les tourmens du martyre, mes jour-
» nées de joie et doigueil avec mon enfant. 31. D... s'emporta
o un jour jusqu'à le\er sur moi la cravache qu'il tenait. «Je
n suis votre maître , dit-il , je vous ai achetée , vous n'aviez
» rien ! » Notre famille était en effet très-pauvre. Ton grand-
» père, Olivier, était un honnête marchand ; les spécultiaons
D les pins absurdes amenèrent la ruine de M. D... En se sépa-
0 rant de moi, il m'enleva sans honte le peu de ressources
» qui me restaient. Tu ne pourras jamais approfondir , Oli-
D vier , l'héroïsme d'excuses qu'une femme emploie pour
» défendre son mari ! Dans tous les cercles où l'on accusait
D ton père , c'était moi qui le défendais , moi , la victime op-
» primée ! Tu te rappelles ce portrait , ce portrait fatal que
» tu avais toi-même pris en dégoût , Olivier, c'était le sien !
» Tu te souviens aussi de cette soirée et de cet homme pour-
» suivi, n'est-ce pas? Olivier, c'était ton père!
» Et maintenant, ajoutait encore la malheureuse mère, si
» tu me demandes pourquoi je le dis ces choses, c'est que tu
» dois les savoir. Olivier, tues homme, et ta douleur ne ré-
» pand pas des larmes de sang, comme la mienne, sur ces
» pages. Cette lettre m'a bien coûté ! Mais il fallait l'écrire , et
» Dieu m'est témoin que je m'étais promis depuislong-temps
» de t'apprendrc la vérité. Tu vis dans une viile où se cache
» ton père , m'a-t-on écrit, ime ville où d'ailleurs son nom
» peut chaque jour t'être jeté comme une insulte. Il s'ymon-
» tre avec éclat sous le nom du comte de Bagnères ! Xe le pro-
n voque pas, mon cher Olivier! souviens toi qu'il est ton père,
» et pense à Dieu. Dieu est le père des orphelins, le tuteur
n des pauvres veuves! Ma tête est lourde, je te quitte, mon
n cher enfant! Adieu, et prie pour celle... »
Une date postérieure précédait ces autres lignes.
«M"' Dumoot est fort mal. Si vous pouvez venir, Tenez.
» Le docteur Mac... »
2 24
278 REYCE DE PARIS.
Olivier tordit ses mains. Sa mère expirante , et son agonie
annoncée par un froid billet de médecin ! Puis toutes les émo-
tions horribles de celte lecture, le secret le plus horrible dé-
voilé, sa haine contre le comte devenue impossible, car cet
homme était son père ! Courons et prenons des chevaux de
poste, dit Olivier, en poussant du pied la porte de sa cham-
bre.
La pluie tombait; le jeune homme entra machinalement
dans une porte ouverte, c'était la poste. «Encore une lettre
timbrée de Paris ! » Mais cette fois les dents lui claquaient.
La lettre était timbrée d'un cachet noir... et de l'écriture du
médecin...
Ce soir-là, un concours inaccoutumé de gens franchit le
seuil du grainier. Le jeune homme ignorait sans doute que
c'était le soir choisi pour le contrat de mariage avec Catherine.
Le mariage devait recevoir sa légalisation définitive dans le
cabinet même de M. Yanderhoëk. Il y eut encombrement de
carrosses sur la place de l'Hôtel-de-YiHe, non pas de ces bril-
lans coupés à panneaux armoriés, mais de ces confortables
berlines numérotées qui placent si haut la variété bruxelloise
dans la grande espèce des fiacres européens. Les tartines de
beurre et les tranches de jambon farci circulèrent dès huit
heures du soir parmi les nombreux invités. Toutes les quali-
tés de bière qui se brassent de Bruxelles à Louvain y furent
profusément versées par les mains de la vieille Mieke, ser-
vante sexagénaire de la maison , laquelle suppléait ce soir-là
la charmante Catherine dans les fondions de sommelier.
Catherine était adorable dans sa robe neuve dejaconas an-
glais. Sesjoliesépaules débarrassées, pour lapremière fois, de
la guimpe qui les voilait d'habitude, semblaient rougir d'un
sentiment de pudeur et de honte enfantine. Le regard de son
futur époux faisait palpiter sa poitrine délicate comme une
touffe de roses sous la dent d'un bouc affamé. Catherine se
sentait heureuse d'être la femme du comte de Bagnères , soit
que la vanité l'éblouît, soit que les manières inaccoutumées
de cet homme eussent véritablement séduit cette petite fiile,
neuve aux impressions du monde qu'elle n'avait pas jusqu'a-
lors entrevu^
REVUE DE PARIS. 279
M. Vanderhoëk n'avait rien changé à son costume non plus
qu'à ses façons d'agir, si ce n'est qu'il prononçait plus sou-
vent que de coutume l'interpellation de mon gendre ou de
M. le comte, notre gendre; et cela particulièrement quaud une
nouvelle figure s'introduisait dans le salon. Le notaire vint
compléter la fêle , et son style officiel dissipa le nuage odo-
rant des madrigaux ambrés que le comte faisait pleuvoir au-
tour de lui à mains pleines. Bientôt parens, alliés et amis,
tout le monde eut apposé sa signature au bas de la minute.
Raimbert lui-même exécuta son calligraphique paraphe,
comme témoin du marié. L'homme de loi se leva pour pren-
dre congé de la compagnie. Alors le comte souleva délicate-
ment du bout des doigts la main potelée de Catherine, et la
portant à ses lèvres qu'enjolivait le plus éléganl sourire :
— Me sera-t-il permis, dit-il, de vous donner le titre de
comtesse qui vous ira si bien , ma chère Catherine. Là ! là ! ne
baissez point la tête avec cet air ingénu. Il faut vous résigner
aux adorations dont je ne cesserai de vous entourer, mon
ange , puisque , grâce au ciel et à l'heureuse idée de votre ex-
cellent père, me voici votre protecteur et votre mari.
— Son maril murmura une voix sourde au milieu de la
foule. Oui, monsieur, vous pouvez prendre ce titre désor-
mais , puisque vous venez de tuer votre femme!
Tous les yeux se portèrent sur l'homme qui avait parlé. Lo
comte lui-même perdit un instant l'assurance de son maintien.
Il se fût même évadé sans en entendre davantage, si la re-
traite n'élait devenue pour lui plus périlleuse que le combat.
Force lui fut de faire tête à l'orage. Il se jeta donc bravement
au-devant de son audacieux agresseur.
Olivier s'avança, pâle et défait , les cheveux en désordre ,
portant dans ses yeux la marque du plus profond abattement.
lise trouvait en présence de son père, tenant à la main l'arme
dont il pouvait l'écraser: la lettre d'une mère expirée dans
ladouleur del'abandon. Et celui pour qui sa mère était morte,
il le voyait là, devant lui; et cet homme, chargé des crimes
les plus odieux, cet homme, c'était son père, et c'était sur son
père que sa vengeance devait éclater 1 Olivier, glacé d'hor-
reur , essaya vainement d'articuler une parole. Ou l'aurait
2?0 REVUE DE PARIS.
pris ponr le coupable ; pendant que le comte , le front leré et
l'œil serein, seinhlaitun juge appelé à prononcer sur lui.
Olivier ne répondit pas aux premières interpellations du
gendre de M. Vanderhoëk. Il évita aussi le regard de Ca-
therine, comme s'il eut craint d ajouter une nouvelle étin-
celle au feu intérieur qui le consumait. Cependant les atta-
ques du comte devinrent tellement insultantes que la fureur
du jeunehomme déborda.
— Oui, vous avez tué votre femme ! reprit-il d'une Toix
tonnante et frappant du poing sur la table où venait de se
signer le contrat. Vous l'avez tuée , non à la façon des meur-
triers vulgaires, avec le fer ou le poison, mais par les déses-
poirs dont vous n'avez cessé d'abreuver sa vie. Vous n'avez
pas de sang aux mains, aucune souillure n'a rejailli sur vo-
tre visage, mais dans votre conscience, monsieur , ne trem-
blez-vous pas quelquefois d'y pénétrer? Lisez, lisez, mon-
sieur, ces dernières paroles d'une mourante , poursuivit-il en
étalant sous les yeux du prétendu comte la terrible lettre da-
tée de l'Abbaye-aux-Bois; vous saurez àquel titre je viens vous
adresser ces reproches, et vous comprendrez pourquoi je ne
m'explique pas ici davantage.
Puis se tournant vers le grainier et sa fille :
— Permettez que j'aie quelques instans d'entretien avec
M. le comte de Bagnères.Dansun quart d'heure j'aurai quitté
votre maison et celte ville.
Le gendre de M. Vanderhoëk, un peu rassuré par la diâ-
crélion d'Olivier , fit mine d'user de grandeur d'ame vis-à-vis
d'un jeune fou qui venait de l'insulter sans motifs , et il dai-
gna consentir à l'entrevue qu'il sollicitait de lui. Laissantdonc
la compagnie encore tout étonnée de la scène qu'elle venait
d'entendre, le comte serra en souriant la main de son beau-
père, et suivi d'Olivier , il passa dans une pièce voisine.
Quand ils furent seuls ;
—Écoulez bien ceci , monsieur , lui dit le jeune homme :
je n'avais qu'une croyance, vous me l'avez ôtée. Je pensais
que ce père que je n'avais pas connu, ce père sans caresses
et sans baisers pour mon enfance, cet homme dont la voix est
à peine chez moi un vague souvenir, et que chacun me disait
REVUE DE PARIS. 281
vS 'appeler mon père, ne pouvait me donner ïe nom de fils que
là-haut! là-haut! c'est à dire où est ma mère. J'entends ei
j'exige que mon père soit toujours mort. Oui , vous êtes
mort ! monsieur le comte, et je ne vois plus en vous qu'un
cadavre. Je n'insulterai pas la tombe d'un mort , je ne
clouerai pas la honte à votre épitaphe. Monsieur le comte de
Bagnères, sortez !
En voyant qu'il hésitait ;
— Soyez tranquille, monsieur , je protégerai votre fuite;
je ferai plus, je vous donnerai mon bras. Un vieillard au bras
d'un jeune homme est toujours respecté, dit Olivier avec uu
amer sourire ; d'ailleurs on ignore ici votre vrai nom. Par-
lons donc, partons tous deux ! Vous n'avez rien à craindre
sous le masque du comte de Bagnères ; demain peut-être il
serait trop tard pour sauverai. Dumont !
Ces dernières paroles d'Olivier retentissaient encore ; il so
fit dans le salon de M. Yanderhoëk une rumeur soudaine ,
au milieu de laquelle on distinguait des pas lourds et des
voix d'hommes qui paraissaient disputer. M. Dumont pencha
l'oreille vers la porte, semblable à un vieux soldat toujours
sur le qui-vive d'une embuscade. Olivier lui-même se tut, et
quelques mots de la conversation du dehors purent de la sorte
arriver jusqu'à eux ; le nom du comte de Bagnères était pro-
noncé , mêlé aux épithètes d'escroc et de banqueroutier.
Raimbert tremblant comme une feuille , ne répondait aux
charges dont on l'accablait que par de simples paroles :
— Je détie que l'on produise une preuve contre moi. Mon-
sieur le commissaire, mon arrestation est un abus de pouvoir,
un acte arbitraire dont je demanderai justice à la chambre des
représentans.
— Nous sommes perdus ! s'écria Dumont. Qui donc a pu
nous dénoncer?
La porte s'ouvrit au même instant; un homme s'avança,
vêtu d'une longue redingote indigo, traversée d'un baudrier
noir avec une plaque de Saint-Michel sur la poitrine. Les ge-
noux de Dumont se dérobèrent sous lui quand il reconnut cet
odieux uniforme de la police flamande. Il eut pourtant assez
de force encore pour demander sur quelle preuve reposait
â 24.
282 REVUE DE PARIS.
l'accusation. L'officier de police lui présenta une lettre signée
Olivier Dumont.
— J'ai dénoncé mon père ! murmura douloureusement le
jeune homme; et maintenant me voici le fils d'un banque-
routier !
Dumont suivit l'agent ; Catherine s'évanouit ; Olivier ne
rencontra même pas le regard de la jeune fille : elle se ca-
chait dans le sein de M. Yanderhoëk. Cette noce lugubre
avait vu disparaître tous ses acteurs. Le lendemain, Olivier,
im crêpe au bras, sortit de la ville.
Quand il partit, le digne grainier fut le seul qui l'ac-
compagna.
A quelques mois de ceci, dans la galerie de M. Skamps , à
Gand, je rencontrai un peintre qui considérait attentivement
l'esquisse du magnifique tableau appelé la Peste de Rubens.
Il portait un mauvais manteau à collet de martre. Son visage
fiévreux et ses yeux éteints annonçaient une vive souffrance.
Je persistais à le croire jeune; mais quand il ôta sa casquette
de voyage, je vis avec une indicible surprise que ses cheveux
étaient blancs.
Ce vieillard , c'était Olivier.
Il avait ainsi résumé lui-même sa génération , génération
passive des fautes de ses pères, étouffée par eux, comme les
enfans de Saturne; fruit d'une époque malheureuse, en ce
qu'elle récolte les torts de cette ancienne société qu'elle n'a
pas connue et qu'ont perdue les sophismes; génération où
s'est éteint le respect du nom, et où le nom se venge en vous
poursuivant toujours !
Roger de Beauvoib.
LES MASQUES PARISIENS
AU DIX HUITIÈME SIÈCLE.
Verslaseconde moitiédu dix-huitième siècle, la folie prit en
France un caractère tellement national,queleshistoriens de la
révolution, grands et petits, réformistes ou conservateurs, ga-
zettiers ou parlementaires, onttoujours quelque peu rattaché
son origine à celle physionomie exceptionnelle denosmœurs.
Entre les diverses intronisations de la folie , le carnaval du
dix-huilième siècle ne fut ni la moins piquante, ni la moins
sinistre ; la mode avait fait jadis du carnaval un usage , elle eu
fit désormais un besoin ; son culte annuel devint l'expression
d'une frivolité de jour en jour plus nécessaire , et insensible-
ment , pour sa part, frondeuse et destructive. Le carnaval
entreprit d'abord de réveillerun peuple ennuyé et un monarque
éreinté; ensuite il voulut tuer les ridicules, puis il s'attaqua
aux préjugés ; puis plus tard au gouvernement, puis enfin à
la monarchie. Dans ces démolitions successives , il fut con-
stamment logicien et français , railleur et bon enfant ; il se
montra charitable envers la nation , impitoyable envers les
rois ; il amusa jusqu'au bout les esclaves , et il persifla les
maîtres à outrance ; il expira de vieillesse , de colère et de
gaieté , comme cette femme nerveuse qui mourut si drama-
tiquement , chatouillée par son mari. Mais , nous le répétons ,
durant la débauche sociale des cinquante dernières années ,
son attribut le plus sérieusement historique fut cette même
déclivité morale si entraînante qui précipitait ses orgies ,
284 REVUE DE PARIS.
escomptait ses ressources et accumulait dans sa marche vers
l'abîme les parades , les gaudrioles , les satires et les trayes-
tisseraens.
Dans celte période , le carnaval fut surtout enivrant de
souplesse et de variété. Il prit tous les costumes et tous les
langages; il avait autant de figures et de sarcasmes que la
société lui exposait de gangrènes et de catégories ; pas un
ridicule n'esquiva ses huées, pas un dos qui n'ait reçu les
volées de sa batte. Il était jésuite au milieu du clergé, pasquin
avec la canaille , balourd chez les bourgeois, libertin et im-
pie chez les philosophes, cynique à Versailles , insolent sur
le trône. Les Porcherons avaient leur mardi-gras à eux ,
comme Mlle de Charolais avait le sien. Tandis que le chan-
sonnier Collé jouait à Villers-Coterets , pour le duc d'Orléans
et sa maîtresse , des proverbes que seul , et au coin de votre
feu vous ne liriez pas maintenant sans rougir, les convul-
sionnaires donnaient à huis closles représentations burlesques
de leur crucifiement dans la rue de Touraine , au Marais. En
sortant du cénacle où, sous la ûgure symbolique et nue de
notre père Adam, Cagliostro enseignait à ses néophytes la
franc-maçonnerie égyptienne, les femmes du bel air allaient
retremper leurs fibres et tonifier leurs organes au baquet
mesmérien. Nulle passion contemporaine, nulle originalité ,
nul rare ou fort esprit ne trompait ces lois de la mode et cet
entrain de l'époque.
Ainsi, pendant le carnaval de 1774, Beaumarchais, en
habit de velours et en manchettes de dentelle, ivre encore
des caresses et du Champagne du prince de Conti, distribuait
lui-même au public, dans le foyer de l'Opéra, des exemplaires
de son fameuxmémoire contre Goëzman. Plus tard , en 1781 ,
lorsque sous le premier ministère de M. Necker , on publia
un règlement sur les tripots de Paris , les joueurs consternés
enterrèrent , avec le carnaval , l'image funèbre de leur idole.
Dans les derniers jours, un fiacre gigantesque parcourut
lentement les rues du quartier Saint-IIonoré , empire téné-
breux des filles etdes tripots ; celte voiture, drapée de noir,
traînait un mannequin représentant la divinité du pharaon et
dulansquenet;autourduchar,marchaientpèle-mèle,roreillo
REVUE DE PAKIS. 285
basse et le chapeau enfoncé sur les yeux , toutes les centurie»
de l'association des joueurs , ceux-ci portant à la main des
cartes qu'ils déchiraient avec rage , ceux-là des cornets ren-
rersésquils brandissaient au nez des passans ; leurs chemises
débraillées, leurs jabots souillés de tabac et dhuile, leur
physionomie livide, leur perruque sans poudre et leurs sou-
liers sans boucles, accusaient une profonde amertume; et
enfin , après des libations solennelles à la porte de l'hôtel
d'Angleterre et des génuflexions multipliées devant l'idole,
son mannequin fut jeté dans un grand trou. Les tailleurs, les
croupiers et les gobe-lius pleurèrent abondamment sur sa
tombe. Plus lard même , dans l'hiver de 1783, un autre char
traversait Paris, bariolé d'emblèmes, escorté de fanatiques et
promenant cérémonieusement une image; mais celle image
était noble, populaire, sainte et votive; elle portait dans ses
flancs d'osier et sous son masque de carton peint , les desti-
nées de l'avenir. C'était la slatue colossale de la liberté nais-
sante , enfant , qui visitait , au son des grelots et au bruit des
chansons, la cité où, jeune fille implacable, elle devait, apré*
dix ans révolus, stationner sur la place de la Révolution pour
l'heure des funérailles et des holocaustes. Treize cariatide»
soutenaient l'idole figurant les treize cantons d'Amérique ré-
cemment émancipés , couronnant la statue avec les trei;.u
pavillons des États-Unis. Les compagnons d'armes de ArVas-
hington et de Lafayelle ne demandaient encore aucune in-
demnité. Ils étaient libres parla France, intronisés dans son
carnaval et salués à l'Opéra. La nouvelle république n'a>ait
de créance que sur notre honneur, nos plaisirs et notre sang.
Les salons de la bourgeoisie , les soupers de la cour , le»
orgies de la finance , disputaient au peuple parisien le laurier
un peu fangeux des bacchanales. Ici , le bailli de Fleury, am-
bassadeur de Malle , donnait une fête magnifique où l'enfer
était convié avec ses rivières de feu, ses tentateurs crociius .
ses décorations virgiliennes et ses tortures expiatoires; on y
entrait par le ïénare , on y voguait sur le Phlégélon , dans la
barque fabuleuse; on y combattait des monstres, on y sédui-
sait des Chimères et des jolies femmes; on en sortait ravi el
légèrement biùlû, par l'Etna, dane un fiacre. Là, notre iuô-
283 REVUE DE PARIS,
puisabîe Beaumarchais , traînant en laisse quarante musi-
ciens faméliques et un ballot de partitions, grimpait hardi-
ment dans les plus modestes ménages de procureur , instal-
lait avec sang-froid ses pupitres , son piano et ses chandelles ,
présentait d'un air graye aux gens de la maison le pauvre Sa-
îiéri, et forçait les oreilles parlementaires à goûter sur place
la musique étrange de Tarare, Dans ce bienheureux siècle,
le carnaval naturalisait en France des usages domestiques
pleins de succulence, et, pour l'époque, merveilleux d'ima-
gination. Le café, en 1765, était, à la danse près, le déjeuner-
bal de 1829. Par exemple , on y faisait peu de diplomatie,
mais on y faisait beaucoup de littérature, et dans une soirée
plusieurs indigestions; on tenait un café comme de nos jours
on donne un concert; seulement, il était indispensable d'y
avoir, pour la montre, un personnage curieux que la maî-
tresse du logis claquemurait dans son comptoir, en guise
d'attrayante limonadière. Ainsi David Hume, le gros histo-
rien britannique, dans un café tenu chez M'^^ de Tessé, joua
le rôle d'un sultan , et , accroupi à la turque sur un sofa , pré-
sida la réunion entre deux odalisques improvisées. Dans ces
raouts toujours philosophiques , la dame avait une robe sim
pie et courte à l'anglaise, un tablier de mousseline, un fichu
à pointe et un chapeau étroit; son comptoir était chargé de
biscuits, d'oranges, de sorbets, de liqueurs et de gazettes,
elle vous offrait gracieusement le Pauvre Diable , avec un
cure-dent. Des trictrac?, des damiers et des échecs couvraient
une foule de petites tables où le bruit des dés , le rire des vi-
veurs et le bavardage des femmes d'esprit se mêlaient ensem-
ble; puis, à une certaine heure, on ne jouait plus , on sou-
pait. Des laquais en veste blanche et en bonnet de coton ser-
vaient la poule au riz. Après le souper et durant les parties,
on exécutait des pantomimes , on représentait des proverbes,
enchantait des ariettes, on dansait des chaconnes. Nos dé-
jeuners finissent par des souscriptions, le café se terminait
par une lecture.
Dans le monde littéraire, le carnaval ne déployait pas
moins de séduction et de mobilité. En février 1778, quelle
charmante parade que le séjour de Voltaire à l'hôtel du mar-
REVUE DE PARIS. 287
quis de Villeltel Dès la première semaine, elle revèlit un
caractère très-signiûcalif et très-plaisant. Lorsque le grand
homme, enveloppé des fourrures de Catherine, la tête danssa
perruque à la Bachaumont, et coiffé d'un bonnet de velours
rouge, traversait à pied le quai d'Orsay le matin, pour rendre
visite à d'Argental , les polissons le suivaient en hurlant ce
cri trivial des rues , toléré par la licence du moment , et que
nous nécrirons pas. Voltaire, ainsi accoutré, était pour la
canaille le Jeannot le plus singulier qui eût encore barbotté
dans nos carrefours. Elle rendait d'ailleurs au patriarche de
Ferneyles insul tes dont elle avait déjà couvert Ihabit arménien
de Jean-Jacques. A l'égard de Toi taire, le carnaval fut même
plus impitoyable. Dans la scène où l'auteur de làPucelle im-
posa ses longues mains décharnées sur la blonde chevelure
du petit-fils de Franklin , en prononçant ces suaves paroles:
Dfeu , liberté, tolérance, on a vu une prophétique et religieuse
bénédiction; mais il n'est pas défendu d'y reconnaître éga-
lement une excellente bouffonnerie.
Le carnaval du dix-huitième siècle, tel qu'il était représenté
par les bals de l'Opéra , prend une expression particulière do
fougue depuis la mort de Louis XY. Alors , il n'est plus sim-
plement la satire en action d'un monarque et d'un règne; il
est maintenant le bélier qui détruit sans relâche, le ridicule
qui frappe de mort , le sarcasme qui aiguise le couteau. On
aperçoit les saturnales de 93 par-dessus les bacchanales
de 1778. Tout s'y mêle et s'y altère dans une licence étour-
die; tout s'y confond par un nivellement providentiel. Qu'on
nous pardonne de citer ici une anecdote rebutante; mais co
document est précieux , même dans son infâme calomnie, et
son existence est encore une autre preuve morale. Il est im-
possible de trouver sur l'époque un fragment de libelle qui
en peigne plus véridiquement les désordres. Nous respecte-
rons le pamphlet jusque dans la plate incorrection de son
style.
« — 4 mars 1778. — Un manque fort extraordinaire qui ,
la nuit du jeudi-gras , a beaucoup parlé à la reine durant lo
temps qu'elle a été dans sa loge de l'Opéra , qui a singulière-
ment réjoui Sa Majesté, au point d'être observé db tous les
2R8 REVUE DE PARIS.
spectateurs et de les avoir intrigués, est encore un problème
à résoudre. Ce masque était vêtu comme une poissarde , avec
une coiffure déchirée sur la tête , et le reste de l'habillement
à proportion. Dès que la reine a paru, il est venu au bas de sa
loge et l'a entreprise avec une familiarité singulière, l'appelant
Antoinette , et la gourmandant de n'être pas couchée auprès
de son mari qui ronflait en ce moment. Il a soutenu la con-
versation que tout le monde entendait sur ce ton de liberté.
11 y a mis tant de gaieté et d'intérêt, que Sa Majesté, pour
mieux causer avec lui, se baissait vers lui et lui faisait
presque toucher sa gorge. Après plus d'une demi-heure de
propos, elle l'a quitté, en convenant qu'elle ne s'était jamais
tant amusée ; et , sur ce qu'il lui reprochait de s'en aller , elle
lui a promis de revenir, ce qu'elle a fait. Le second entretien a
été aussi long et aussi public, et celte farce a fini parl'hon-
neur qu'a eu l'inconnu de baiser la main de la reine, familiarité
qu'il a prise sans qu'elle s'en soit offensée. Le bruit général
est que ce masque était le sieur Dugazon, de la Comédie-
Française; mais on a peine à se le persuader. »
(Mémoires secrets.)
Passons à des morsures moins déchirantes , à une satire
active, mais sans dégoût et sans venin. Nous retrouvons dans
le fait suivant toute la malice du bal , tout le feu de la carica-
ture. Pour l'intelligence de cette pasquinade, il faut se rap-
peler qu'en 1771 le duc d'Orléans, grand-père de Louis-
Philippe, blâma vivement d'abord l'érection du parlement
Maupeou, et puisse réconcilia bientôt avec le chancelier.
Le prix de sa défection fut le consentement du roi à son ma-
riage secret avec M""" de Montesson , sa maîtresse.
« — 8 mars 1773. — Une plaisanterie grave, arrivée au
bal le lundi-gras, intrigue la maison d'Orléans qui fait des
perquisitions pour en découvrir l'auteur. Celte nuit-là, entra
seul dans la salle un masque déguisé en mannequin ; on sait
qu'un mannequin, en terme de peinture, est une figure fac-
tice d'osier, dont les membres sont mobiles et souples à tous
les mouvemens que l'arliste veut leur donner. Il avait la têle
surmontée d'un moulina vent, sur lequel élait une petite
lanterne. Ce masque fut se placer sous la loge des princes,
REVUE DE PARIS. 289
et , au moyen d'une ficelle qu'il avait en dedans de son élu! ,
il faisait aller les ailes de son moulin tantôt à droite et tantôt à
gauche ; il e'teignait et rallumait tour à tour sa lumière. Ce
manège excita l'attention de quantité de spectateurs , et le duc
d'Orléans sentant l'épigramme sanglante que renfermait celte
pantomime , sortit de la loge et vint dans la salle pour recon-
naître le plaisant, et voir si c'était bien à lui qu'on en roulait.
Le masque aborde en effetSon Altesse et lui fait les reproches
les plus vifs de sa défection , et sur les efforts qu'elle avait
faits pour séduire et débaucher le prince de Conti. Il parlait
assez haut, et les spectateurs, qui s'éloignaient par respect ,
sans entendre toute la conversation, en ont saisi une partie,
comme celle-ci. Le duc d'Orléans, encore plus intrigué, et
voulant absolument savoir qui a pris la liberté de l'attaquer
ainsi , donne ordre à quelqu'un de suivre le masque et de ne
le pas quitter. Celui-ci, plus fin que le prince , s'approche de
l'orchestre des musiciens et se couche auprès d'eux. Il reste
ainsi toute la nuit. Le bal finit, le monde se retire, et le
mannequin y était encore. On l'approche, on vient l'avertir
de se retirer, mais on ne trouve que le panier. Le plaisant
s'était échappé. »
Louis XY entendait coquettement les mascarades; la poli-
tique et l'égo'isme se confondaient toujours dans ses parties
de carnaval, de manière à ne point blesser le gouvernement
et la débauche; il exigeait que, même dans les paroxismes
de la folie, on respectât ses jouissances et son trône. Mais cet
admirable compromis entre le devoir et la licence ne résis-
tait pas également à toutes les épreuves, et le vin délayait
souvent les préjugés et la raison du monarque avec une si
grande énergie , que l'homme et le roi disparaissaient ensem-
ble pour faire place à la brute. Sous ce rapport , je ne con-
nais rieh de plus terrible que l'histoire de ce valet , que , dans
un moment d'ivresse, il voulut lui-même juger, condamner
et pendre.
Il y avait à celle grille du Luxembourg qui ouvre sur la
rue d'Enfer, une fille de belle humeur nommée Thérèse,
maîtresse du duc d'Aumont. Le père de Thérèse, concierge de
la grille elbonneau du comte de Clermont, tenait là un ca-
2 25
290 REVUE DE PARIS.
baret dont elle était la servante et la Yénus. La jeune OUe
déploya tant de grâce sous la tonnelle du concierge que bien-
tôt des bras du prince elle passa dans le lit du courtisan. Le
duc d'Aumont, en vérité, l'aimait beaucoup, puisque, dans
un transport de jalousie , il la frappa d'un canif à la tête.
Quelque chose transpira de cette passion fabuleuse au lever
du roi , qui voulut en connaître l'objet. Un matin , avant le
jour , Thérèse décampa dans une voiture de poste , et , con-
duite par Lebel, soupa chez le monarque en petit comité;
le duc de Duras, le maréchal de Richelieu, le comte de Saint-
Florentin, le marquis de Chauvelin et le duc d'Aumont en-
courageaient de leurs propos le maître et la jeune fille. Jus-
que-là, l'histoire nous paraît très-ordinaire ; mais voici bien-
tôt l'épisode qui fait d'une orgie royale une singularité dans
la procédure criminelle.
Leduc d'Aumont, distrait comme nos grands seigneurs,
avait oublié un de ses laquais dans la galerie de Versailles,
sur un canapé. Ce pauvre diable , recoquillé sous un manteau
et blotti dans un coin , attendait là son duc , réfléchissait à
l'inégalité des conditions humaines. Ennuyé de sa veille, il
regarda par le trou de la serrure dans la chambre du festin;
il aperçut le prince mélancolique, les convives babillards,
Thérèse noyant son orgueil dans le vin ; il trembla de son
imprudence, mais il regarda long-temps. Le domestique du
duc d'Aumont entendit les plus étranges discours , si bien
qu'il crut d'abord que ces messieurs jouaient une parade de
circonstance. On buvait beaucoup, mais sans éclat; on riait
peu ; ou disait sérieusement de gros mots. Cette ivresse tran-
quille des gens comme il faut bouleversa les idées du laquais;
mais lorsque Louis XV, asseyant Thérèse sur ses genoux, eut
plaisanté des cardinaux et turlupiné lesparlemens, lorsque le
maréchal de Richelieu eut scandaleusement mêlé dans ses
nonchalantes moqueries les rois de L'Europe et les filles de
l'Opéra, lorsque M. de Chauvelin se fut étendu sur le sys-
tème alimentaire des bassets avec la science d'un piqueur, le
valet ahuri , se souvenant plus que jamais des licences du
carnaval, imagina fort naïvement que les convives étaient
travestis ou que lui-même avait le cauchemar. Rassuré par
REVUE DE PARIS. 29 ï
cette alternative, il se coucha sur l'oltomane et s'endormit.
Aubout d'une lieure, le domesti-
que fut réycillé par le bruit d'une porte qu'on ouvrait douce-
ment. Sans se déranger, il leva un peu la tète et aperçut
Louis XV. Les lustres de la galerie étaient presque tous
éteints, l'air vif de la nuit avait rafraîchi l'appartement , on
voyait déjà luire le petit jour sur la pièce d'eau des Suisses.
Le roi jeta d'abord prudemment les regards à droite et à gau-
che, avançant avec hésitation dans la galerie et cherchant à
percer l'ombre de ses yeux; enfin, perstiadé qu'il était seul,
il marcha avec plus d'assurance, se promena de long en large
et s'arrêta devant une glace. Le valet -ne perdant aucun de
ses gestes et aucune de ses paroles, respirait à peine. Louis
toussait de temps en temps; sa voix avait l'enrouement d'un
homme i>Te, et il paraissait tellement abruti ou rêveur qu'il
heurtait les meubles. Quand il se fut examiné dans le trumeau,
il poussa un gémissement profond. Misérable! se dit-il à mots
entrecoupés, tu te tues le corps etl'amel Ici le malheureux
laquais fit un mouvement; le roi tressaillit et se retourna, mais
il ne vit rien , et après quelques minutes de silence, il répéta
comme s'il sortait d'un songe : Il n'y a personne. Et puis ses
allées et venues, ses soupirs, ses monologues recommencè-
rent; il s'approchait de la fenêtre, et demeurait là immobile ,
regardantd'un air hébété l'aube qui se levait derrière Trianon.
Alors le reflet encore pâle de l'horizon, se confondant sur sa
figure avec la lumière expirante des bougies, éclairait d'une
manière hideuse le délabrement et la fatigue de ses traits. Le
monarque se tàtaitavec désespoir les joues , les cheveux, le
menton.
— Tu ne mourras pas vieux, te dis-je... Et l'enfer?... l'en-
fer I Comme on gouverne la France I Ils sont là-dedans une
demi-douzainede fats qui se torturent l'esprit pour m'amuser,
etilsne m'amusent pas du tout...OhIque je m'ennuielComme
on gouverne la France!... Messieurs, vous èlcs Irés-spirituels,
et je ne doute pas que tôt ou tard vous ne perdiez fort gaie-
ment le royaume; en attendant, donnez-moi du neuf. — Et
cette créature? Passable, je vous l'accorde; mais rien dépi-
quant, rien qui m'agace, qui me réveille... Autant vaudrait
292 REVUE DE PARIS.
une fille sage : elle m'eût impatienté. Mais c'est toujours la
même chose, et toujours l'ennui !
Louis rentra. Le domestique du duc d'Aumont se rendor-
mit.
Le matin yenu, tous les convives, à l'exception de Thérèse,
sortirent en chancelant dans la galerie, et l'un d'eux s'en alla
presque tomber sur le dormeur. A sa vue, les ivrognes furent
épouvantés. Louis XV, le premier, s'écria : Quoiî il y a ici un
homme? Qu'on l'arrête... On arrêta le domestique. Plus mort
que vif, il ne fit d'abord aucune résistance. Toutefois, quand
il eut distingué l'ivresse complète et l'exaspération des bu-
veurs, quand il se fût aperçu que son maître même ne le re-
connaissait plus, le malheureux devint pensif. On ne lui laissa
pas le temps de la réflexion. Bégayant d'une manière qui eût
été grotesque dans une autre circonstance, mais qui révélait,
à ce moment, un effrayant délire , les courtisans se ruèrent
sur le valet trop curieux; on le saisit à la gorge, on l'accabla
de questions. Hors de lui, le monarque se rappela Damiens.
Un de ces enragés proposa de juger le coupable à l'instant
même et sur le lieu du délit. A cette idée, on battit des mains,
et la cour de justice fut improvisée avec deux banquettes.
Louis XV accepta la présidence; l'instruction s'ouvrit avec
une si comique gravité, que le tribunal riait à ses propres dé-
pens. L'accusé riait aussi; mais lorsque l'arrêt, solennelle-
ment formulé et récité par le roi, prononça sa strangulation,
il fut alarmé. Le laquaisvit le maréchal de Richelieu détacher
avec sang-froid sa jarretière ; il sentit qu'on la lui passait au
cou; il recula devant le monarque transformé de président en
exécuteur et déjà tirant un des bouts de la corde. A ce dernier
détail de la toilette, l'allusion lui parut si claire qu'il fut sur
pieds d'un seul bond, et avec deux coups de poing renversa
lestement tout le tribunal. Les juges et l'exécuteur se regar-
daient encore, que le patient galopait sur la route de Paris.
Ce fait curieux est peut-être ce qui nous reste de plus ex-
pressif sur la vie familière de Louis XV. A quelques années
de cette pénible farce , dans le carnaval de 1773, Versailles
fut encore le théâtre où se joua un drame moins sérieux ,
moins vil, et plus convenable aux démences annuelles dont
REVUE DE PARIS. 293
il couronnait la saison. Les mémoires du temps rapportent
une poétique fête que la comtesse Dubarry donna, pour ainsi
dire , à l'agonie de son gou\ernement, si remarquablement
qualifié par Duclos d'un nom que nous ne pouvons plus écrire
dans notre chaste langue. Celte fêle royale de Jeanne Yau-
bernier répond au souper bourgeois de Thérèse ; la dégra-
dation du monarque n'avait pas été ici plus complète que
ne le fut là-bas l'exaltation de la favorite. Ce sont vraiment
les deux pôles crapuleux du règne.
A>T)RÉ Delreeu.
25.
SOUVENIRS
D'UN
VOYAGE EN FRANCHE-COMTE.
EXCURSION A LUXEUIL.
Je partis de Vesoul à six heures du matin C'était vers la
mi-septembre, par une de ces matinées brumeuses, froides,
pénétrantes, qui mordent les doigts et le visage, comme dit
Horace, mais qui donnent de si belles espérances pour lajour-
née. Vesoul est au milieu de riantes prairies bornées par des
collines; il fallait traverser une de ces prairies pour gagner
une des collines de l'est, d'où part le vaste plateau qui conduit à
Luxeuil. Je ne voyais rien à vingt pas devant moi. La prairie
était noyée sous la brume; la colline, à un quart de lieue de
la ville, avait disparu ; je ne la reconnus que quand je me sen-
tis monter. Arrivé au sommet, comme la capote de mon ca-
briolet de louage dépassait la ligne de l'horizon devant moi,
par-dessus les têtes des Vosges , je vis le soleil se lever, ce
beau soleil qui pendant huit mois de l'année ne nous avait
pas manqué plus de deux jours. J'eus son premier rayon, le
seul que puisse soutenir le regard de l'homme. Singulière
harmonie, ou plutôt singulière parodie ! à deux horizons si
REVUE DE PARIS. 295
différens, l'un recule par-delà les mondes, l'autre formé par
la petite crête d'une petite colline sur un petit point de ce
globe qu'un rayon du soleil leyant suffit pour embraser et vê-
tir de lumière, se rencontraient en même temps, comme de
propos délibéré, le soleil, ledieuyisible,et deux desplus petiis
de ces mjTiades d'êtres animés auxquels il donne la vie, à sa-
voir mon cheval de louage et moi, moi supérieur seulement
à mon cheval par ce seul point, disent les philosophes, que
j'ai conscience de ma petitesse infinie, mais mon cheval su-
périeur à moi par ce seul point qu'il ne s'occupait pas de la
santé de sa petitesse non moins infinie.
C'était alors le moment le plus froid du matin. Tous ceux
qui voyagent avant le jour savent que le lever du soleil es!
l'instant où l'afr est le plus piquant; mais, comme c'est sur-
tout par l'imagination que nous avons froid et chaud, le pre-
mier rayon du soleil nous réchauffe, quoiqu'il soit sans cha-
leur. Je le sentis pénétrer en moi et y réveiller la pensée
encore engourdie des suites d'un sommeil interrompu. Un
quart d'heure après, j'eus un spectacle splendide. La route
longeait une petite vallée, à gauche , toute plongée dans la
brume, et qui ressemblait au lit d'un fleuve roulant à pleins
bords des eaux molles et vaporeuses. Ce même rayon de soleil
qui était venu me réjouir au fond de mon cabriolet avait
comme enfilé la vallée, et chassait devant lui ces vagues si-
lencieuses; le fleuve s'affaissait peu à peu et s'encaissait de
plus en plus dans ses deux rives. Bientôt quelques pointes de
peupliers sortirent tout humides, comme ces plantes fiuviati-
lesqui montrent leur tête au-dessus des eaux; puis insensi-
blement les cheminées de quelques fermes éparses dans la
vallée , puis le moulin , dont le toit et le tic-tac semblèrent
émerger en même temps; puis le meunier tout blanc fumant
sa pipe devant sa porte ; enfin çà et là, sur le lit du fleuve des-
séché comme par enchantement, des faucheurs coupant les
regains de septembre , des vaches tondant l'herbe mouillée
et emplissant leurs mamelles pour le déjeuner des habitans
de Vesoul; un ruisseau d'eau véritable où le soleil se mire
tout l'été sans le dessécher, et tout le long de ce ruisseau des
saules et des frênes formant une allée capricieuse ; et sur le
296 REVUE DE PARIS.
petit sentier qui côtoie le ruisseau, sous les saules, une femme
plus matinale que les autres poussant un âne vers la ville»
pour y vendre ses provisions la première, et revenir de bonne
heure à la ferme.
J'allais voir à Luxeuil un illustre malade. Celui-là est ma-
lade pour avoir aimé la science plus que la vie , et la gloire
plus que la santé. Il a voulu dire des choses nouvelles avec
la langue de nos grands écrivains, il a voulu être original en
restant dans la tradition. Il a écrit pour ce siècle qui renie la
langue de ses pères, comme il aurait écrit pour le public d'é-
lite du dix-septième et du dix-huitième siècle ; il a donné au-
delà de ce qu'on lui demandait. On l'aurait honoré, loué,
enrichi à moins; c'est lui qui s'est fait à lui-même les condi-
tions de sa propre gloire, et qui s'est accablé de responsabili-
tés et de devoirs; sa santé y a péri. J'allais le voir, j'allais le
remercier du plaisir nourrissant que m'ont donné ses livres,
triste et touchant pèlerinage dont je suis revenu avec cette
arrière-pensée : la plus belle gloire vaut-elle qu'on l'achète à
ce prix?
La route de Vesoul à Luxeuil traverse un beau pays, des
champs bien cultivés, des villages aisés, de jolis bouquets de
bois, quelques vignobles; du reste, rien de pittoresque, rien
qui demeure dans la mémoire, rien qui fournisse une des-
cription au touriste; et c'est tant mieux : car là où le touriste
ne trouve pas à prendre de notes sur son calepin banal ,
l'homme aie pain et le vin en abondance. Là au contraire où
le touriste s'échauffe, s'exalte, et donne carrière à son ima-
gination moutonnière et à sa verve de convention, dites-vous
que l'homme vit misérable et ne mange que de mauvais pain.
J'aime un site pittoresque, mais j'y trouve moins de prix
quand le chétif paysan qui y perd ses sueurs vient sur le bord
de la route me demander l'aumône et me faire payer le spec-
tacle de sa montagne et de sa cabane délabrée qui y fait si
bien. Le touriste ne tient compte que des paysages qui font un
tableau. Il dit : Ici une montagne, là un pauvre petit champ
de pierre d'où une vieille femme courbée jusqu'à terre tire un
à un quelques brins de lin ; ailleurs un mendiant qui attend
le voyageur à merveille! Mais, dans un tableau, ni cette
REVUE DE PARIS. 297
TÎeille femme , ni ce mendiant n'ont faim. Je fais grand cas
du paysage que le touriste dédaigne, car il en sort comme un
bruit lointain d'activité et de yie, de travail heureux et béni
du ciel, de santé, de danses joyeuses le dimanche, de noces
fécondes, de mariages où l'on ne craint pas la venue des en-
fans, de procès entre gens qui s'arrondissent et s'accroissent;
— bruit réjouissant qui vaut bien une sensation de curiosité
mêlée de tristesse à la vue d'un paysage où la nature est rude
à lliomme, et où la terre jalouse semble ne jouir que pour
elle même de sa sauvage beauté.
Après trois heures de route , on arrive à l'entrée d'une
plaine immense, fermée par des collines, au pied desquelles
l'œil distingue à peine des formes confuses de maisons, d'où
s'élance un clocher; c'est Luxeuil. C'est là que je devais
trouver mon illustre malade, ce noble martyr de la science
et de l'art, aveugle , brisé par le mal, et, quoique doué de
l'énergie des âmes supérieures , ne pouvant pas rendre par
sa volonté la vie et le mouvement à son corps qui plie sous
lui, ni faire passer dans ses membres amaigris quelque peu
de cette flamme qui anime et fait marcher les créations de sa
pensée. Qu'allais-je lui dire? de quel air me présenter devant
lui? de quel air... qu'importe? Il ne devait pas me voir I Mais
que lui dirais-je? Comment lui cacher que je venais de par-
courir un beau pays , c'est-à-dire que j'avais les membres
agiles, le corps souple, l'œil bon ; — à lui qui passe sa vie sur
un fauteuil, où ni ses yeux, ni ses jambes ne le peuvent me-
ner ; à lui qui, jeune encore, enfant de ce siècle, avec la no-
ble beauté de la jeunesse sur le visage, est déjà frappé de
la raideur sépulcrale des vieillards? Comment lui taire que
j'avais vu du haut des collines du Jura se lever le magnifique
soleil qui fait élinceler les glaciers des Alpes, — à lui qui ne
voit plus le soleil que dans sa pensée , quand il a besoin do
s'en souvenir pour éclairer quelque scène de ses livres; à lui
qui a fait depuis long-temps amitié avec les ténèbres, selon sa
noble et touchante parole? Et quand il s'informera de ma
santé, comme c'est l'usage entre gens qui se retrouvent, je ne
puis pas dire qui se revoient, lui avec une bonté particulière,
parce qu'il sait que le travail m'a déjà fait tomber une prc-
I
298 REVUE DE PARIS,
iiiière fois, comment lui dire que je suis valide el en bonne
santé, sans qu'il fasse un amer retour sur lui-même? ou com-
ment lui répondre que je souffre , moi aussi, et que je paie
bien cher des travaux sans gloire , sans qu'il soit blessé que
je parle de mes maux deyant le siens , sans qu'il se dise in-
térieurement qu'il voudrait bien pour toute santé de ces équi-
voques maladies qui permettent au patient d'aller voir lever
le soleil sur les hauteurs du Jura? carl'homm? est ainsi fait,
pensais-je en moi-même. Il est difficile que le malade ne
trouve pas un air triomphant et injurieux à l'homme valide,
et que l'homme valide, ou qui lest comparativement, ne
sente pas une honteuse joie en présence du malade. Un
égoïsme secret perce à travers les protestations les plus sin-
cères de sympathie. Ce sont comme des arrière-pensées
toutes physiques qui se mêlent aux sentimens de l'ame. Entre
deux amis, d'inégale santé, qui se demandent réciproquement
de leurs nouvelles, le plus valide, en souhaitant de tout sou
cœur sa santé à son ami , ne sent-il pas en lui quelque chose
qui s'applaudit d'avoir plutôt à faire ce vœu qu'à le recevoir?
Je pensais, tout en cheminant, à bien d'autres choses en-
core. Je ne le connaissais point , je ne l'avais jamais vu. Un
lien d'admiration de mon côté , quelques lettres échangées ,
des amitiés communes , c'était tout ce qui me le faisait aller
voir. De quel esprit était-il? comment ce noble jeune homme
supportait-il sa précoce vieillesse? était-ce lui plaire que de le
plaindre ? fallait-il le tromper sur son état, étouffer mes émo-
tions à la vue d'une si touchante ruine, jouer l'indifférence,
et comme on fait pour certains malades del'espèce de Louis XI
el de Mazarin, dont l'un, à demi mort, parait son cadavre de
fourrures splendides , et dont l'autre se faisait farder sur
son lit d'agonie, — offrir mon bras au paralytique pour faire
une promenade dans le jardin? Ou bien , était-il de cette es-
pèce plus commune de dolens qui changent leur médecin
s'il refuse de classer, qualifier et traiter leur maladie , qu'on
flatte et qu'on capte sûrement à s'attendrir sur leur sort, à
leur trouver l'œil nerveux, la figure tirée; auxquels on craint
de souhaiter la santé, de peur qu'ils ne prennent ce souhait
pour une injure, et qu'on soulage en en désespérant? Dans
REVUE DE PARIS. 209
tout homme , me disais-je , il y a deux hommes : dans
l'homme de génie, il y a l'esprit supérieur, il y a ensuite
l'homme ordinaire , et c'est souvent le bon moyen d'arriver
à l'un que de se mettre bien avec l'autre ; c'est en flattant les
petites faiblesses de l'homme ordinaire qu'on gagne la con-
fiance de l'esprit supérieur. Y avait-il aussi deux hommes en
lui? et de quelle nature était l'homme ordinaire? Spécula-
lions puériles, je le sais, mais où j'étais naturellement porté,
d'abord parce qu'on ne peut guère mieux faire que spéculer
sur une longue route, droite et nue, à travers une plaine
moissonnée ou vendangée, ensuite parce qu'il est assez dans
notre nature d'anticiper sur le futur, et de se composer un
rôle pour une pièce qui peut-être ne se jouera pas.
Ce que j'y gagnai , ce fut d'abréger le chemin. Je me trou-
vai bientôt dans une rue longue et étroite, bordée de vieil-
les maisons, la plupart insignifiantes, quelques-unes d'une
antiquité intéressante , c'était le bourg de Luxeuil. Je deman-
dai la demeure de mon malade , on ne la savait pas. Je me
fis conduire tout au bout de la rue. Il y a là une maison du
quinzième siècle, admirablement conservée , avec un bal-
con en pierre, au premier étage, d'une jolie forme et d'une
construction hardie. Je pensai que ce pouvait bien être là
qu'il demeurait; que cet homme , qui vit au milieu des géné-
rations passées, avait dû se loger dans une maison histori-
que , d'autant plus que cette maison a un jardin sur le der-
rière, et qu'il y a je ne sais quelles harmonies naturelles en-
tre un artiste et un monument d'art, entre un malade et un
petit jardin solitaire: j'entrai; c'était bien là. Deux dames,
propriétaires de la maison, me reçurent avec bonté. Mon
cœur battait; j'avais peur d'apprendre de mauvaises nouvel-
les; je le savais ayant beaucoup souffert dans ces derniers
temps. — Comment va-t-il ? — Bien mieux. — Je respirai ;
les complimens réciproques vinrent après.
Sa femme fut avertie de mon arrivée. Sa femme , noble
femme, le bâton de sa vieillesse prématurée, si bonne, si
empressée, si tendre pour lui, dont j'admirais le dévoue-
ment avant de le comprendre. Je l'ai bien compris depuis
que j'ai vu le pauvre malade; un tel homme n'en pouvait
300 REVUE DE PARIS.
inspirer plus , mais il n'en pouvait inspirer moins. Elle me
dit qu'il se faisait une joie de me voir. Quelle dérision ! tou-
jours le mot voir, quoiqu'il n'ait plus d'yeux ! Lui-même dit
aussi : Je suis content de vous voirl II est vrai qu'il voit par
le cœur. — Ayez la bonté d'attendre un peu, on va le porter
au jardin, sous la charmille; c'est là qu'il se tient tous les
jours, pendant quelques heures , à l'ombre , et je lui fais une
lecture , ou nous causons , de Paris surtout, et des amis qu'il
y a laissés , et dont quelques-uns l'oublient.
-- Il le croit?
— Il s'en attriste. Vous pourrez le consoler là-dessus.
— Oublié! non, me dis-je à moi-même; mais peut-être
passé sous silence, omis; c'est la manière d'oublier des amis
de jeunesse. Les vrais amis de l'écrivain supérieur ne sont-
ils pas dans la génération qui vient après eux?
La conversation fut interrompue. On était venu nous dire
qu'il nous recevrait sous la charmille; j'y allai. J'entendis
une voix douce qui me demandait pardon de m^avoir fait at-
tendre. Je ne le voyais pas encore. Cette voix me pénétra.
J'entrai; je le vis qui étendait sa main du côté où il pensait
que j'allais m'asseoir; je la serrai avec affection et respect. Il
demanda s'il faisait du soleil — je pouvais à peine en soute-
nir le reflet sur les feuilles brillantes de la charmille , — et
si je n'en serais pas incommodé. Je le rassurai , et m'assis
près de lui. Ses paroles venaient lentement; il s'était promis
de m'en tant dire ! Je le regardai et l'écoutai avidement, des
yeux , des oreilles et du cœur. Imaginez-vous une belle fi-
gure douce et souriante, un front élevé, harmonieux , d'une
grande blancheur, qui m'a rappelé celui de Benjamin Con-
stant, d'illustre mémoire ; de beaux yeux noirs qui ne voient
plus, mais qui parlent encore; qui se lèvent lentement, et
quelquefois inégalement, l'un un peu plus que l'autre; qui
ont de l'expression et n'ont pas de regard; qui ne sont que
tournés vers vous et qui pourtant vous pénètrent ; et, au-des-
sus de ces yeux, des sourcils noirs, épais, dessinés gracieu-
sement; et, sur ce front, des cheveux de même couleur,
abondans, soyeux, qui se bouclent naturellement; une tête
de beau jeune homme mûri par la pensée, avec un mélange
REVUE DE PARIS. 301
de grâce et de gravité ; une TOix vibrante , maladive, mais
assez animée; un nez fin; une bouche d'une belle forme,
quoique légèrement contractée par l'habitude de la souf-
france ; et , sur toute celte figure , dans tous ces traits que la
maladie n'a pas déformés, un bon sens bienveillant, de l'é*
lévation et de la naïveté, les qualités de ses livres, intelli-
gence, sagacité critique , sentiment de la vie. Je lui trouvai le
visage calme, reposé, comme s'il avait le pouvoir d'empê-
cher ses souffrances intérieures d'altérer ce pur miroir où se
réfléchit tout ce qu'il y a de bon, d'élevé , d'intelligent, hé-
las I et le peu qu'il y a de bonheur en lui. J'en fus d'autant
plus surpris , que ja venais d'apprendre par les siens qu'il
avait tous les jours quelques momens de douleur aiguë; c'est
là le prix que la nature impitoyable lui fait payer ce peu de
belles pages qu'il écrit dans les courtes trêves de ses souf-
frances. C'est un dur marché que celui-là, une page pour
une heure d'angoisses ! Mais la crise passe et la page reste;
il sait cela ; il y a foi, et il ne se plaint pas du marché.
Aucun détail n'est petit, d'un personnage si intéressant.
Un de ses gestes habituels, quand il cause, est de porter sa
main droite à son nez, et de le prendre entre ses deux pre-
miers doigts, comme s'il le voulait effiler et polir. Pendant
qu'il me parlait, la tête tournée et les yeux errans de mon
coté, je regardais au fond de ces yeux avec une curiosité res-
pectueuse , mais vive, comme si j'y avais voulu chercher
quelque espérance lointaine de guérison. Je m'y voyais par-
faitement, comme dans un œil qui regarde, réfléchi dans leur
mobile et profonde prunelle; c'est toujours un miroir qui
reçoit les objets, mais qui ne les renvoie plus à l'intérieur,
au fond de cette pensée que le spectacle du monde visible ne
réjouit plus; la maladie atenduun voile noir entre sonameet
ses yeux; je m'y voyais, mais je n'y pouvais voir toutes les
nuances si délicates de sa pensée. Sauf une expression inva-
riable de douceur et d'intelligence, n'y cherchez rien de plus :
quand ses idées sont riantes , — et, grâce à Dieu, il lui en vient
quelquefois au milieu des siens, — son regard ne rit pas; il
reste grave , triste , douloureux ; mais toutes ces nuances qu'il
ne peut plus reproduire s'épanouissent sur tous ceux des
2 26
302 REYUE DE PARIS.
traits de son visage que la maladie a respectés. Si vous ne
pouvez pénétrer par les yeux dans cetfe ame choisie, vous le
pouvez par le reste de sa figure , qui trahit toutes ses pensées
par le jeu de toutes ses fibres vives et délicates, et qui n'en
trahit que de nobles, de bienveillantes , d'inspirées. De temps
en temps, un doux vent de septembre écartait les feuilles de
la charmille, et laissait passer un rayon de soleil , un dard
aigu, qui aurait blessé, même sous la paupière, un œil doué
de la vue, et qui plongeait impunément dans le sien; il n'en
sentait ni l'aiguillon ni la chaleur. Amère parodie du regard
de l'aigle, qui fixe le soleil, mais qui le voit !
Je trouvai toutes mes spéculations et précautions de la
route bien ridicules. Il ne me dit rien de sa maladie, rien de
ses yeux éteints , rien de ses angoisses de chaque jour , rien de
ses n,uits sans sommeil; il me parla de Paris, de son amour
de l'art, de ses travaux en train , de ses travaux projetés , de
ses merveilleuxdesseins. Il traite la douleur comme une perle
de temps dont il ne faut pas se vanter. Je m'attendais à quel-
ques retours plaintifs vers les belles années où il avait vu le
soleil; et, par je ne sais quelle pointe d'égoïsme misérable,
je les craignais , pour l'embarras de trouver en moi une sym-
pathie et des consolations qui fussent à la hauteur de confi-
dences si poignantes ; il me les épargna ; peut-être parce qu'il
se méfie même de la sensibilité d'un ami , et qu'il ne veut pas
mettre les gens dans la gène de se faire plus attristés qu'ils ne
sont, et de parler au-delà de ce qu'ils sentent. Mais non. Pour-
quoi chercher une explication à mes dépens? S'il ne dit rien
de ses maux, n'est-ce point qu'il ne trouve pas qu'on paie trop
cher d'une vie mutilée une des premières places dans l'art; ou
que, se sentant valide dans sa pensée, alerte, infatigable,
cheminant librement dans les âges passés, ayant de la vie,
non-seulement pour lui, mais encore pour tous ces hommes de
l'histoire qu'il ressuscite et remet sur leurs pieds, il ne veut
pas donner à la maladie l'avantage de la croire plus forte que
sa volonté, et, comme les Stoïciens, mais non dogmatique-
ment, il nie la douleur? S'il ne regrette pas le soleil sensible,
n'est-ce point que dans cette tête où toute la vie s'est retirée,
son imagination fébrile a allumé un soleil qui lui semble bien
REVUE DE PARIS. 303
plus beau que le nôtre? car il en est le maître, il le peut à vo-
lonté faire lever sur son monde intérieur, il le regarde en
face, il le crée.
J'avais déjà passé deux heures avec lui; je craignais de le
fatiguer; je demandai à voir la ville, et d'abord la maison. Le
médecin inspecteur des bains de Luseuil, M. Monin, homme
instruit et obligeant, s'offrit à m'accompagner.
— Je ne puis vous donner un meilleur cicérone, me dit le
malade : — Oui, voyez d'abord la maison; elle est d'une belle
conservation, et d'un style curieux.
L'avait-il donc vue? non. Il est venu à Luxeuil aveugle-
Mais, sur de simples noies, il l'a devinée par la science et l'i-
magination, les deux yeux de son esprit; et s'il la voulait
peindre, il serait moins embarrassé que moi qui n'ai pas la
première et ne veux pas courir après la seconde.
Nous sortîmes, M. Monin et moi. A peine dans la rue:
— Eh bien , docteur , que pensez-yous de notre pauvre ma-
lade?
— J'en pense bien, et j'en espère mieux.
— Quoi! il pourrait vivre long-temps encore?
— Vivre vie d'homme, comme vous, comme moi.
— - Allons, docteur, je suis prêta tout admirer dans votre
petite ville.
Nous étions alors en face de la maison , dans la rue. L'ar-
chitecture est du commencement du quinzième siècle; des
fenêtres inégalement percées , disposées sans 8\métrie, cou-
pées par la moitié , mais délicatement sculptées tout autour ;
à gauche, une jolie tourelle , toute festonnée, en saillie sur
l'angle de la maison, d'un bout louchant le toit, de l'autre des-
cendant jusqu'au premier étage, sortant à moilié du mur, et
qui semble comme un ornement délicat qu'on y aurait collé.
Au premier , ce balcon donl j'ai déjà parlé , admiré pour sa
hardiesse, tout en pierre, régnant dans toute la longueur de
l'étage, d'une élégance comparative , si les enthousiastes me
veulent pardonner ce blasphème , beau vu le temps , mais
hardi dans tous les temps. Dans le dernier siècle , l'un des
propriétaires de celte maison , peut-être quelque bailli (c'était
la maison ofûcielle des baillis ) , fil élever des colonnellcs
304 REVUE DE PARIS.
pour alléger la charge du balcon qui originairement portait
tout entière sur de simples avances en pierre , doublement
fatiguées par le poids et le temps. Ce prudent propriétaire a
été traité de barbare par les puristes ; mais sans ce barbare ,
le balcon serait peut-être à bas.
Dans l'intérieur, les planchers et les plafonds des chambres
sont restés les mêmes; c'est l'art grossier mais solide des
charpentiers du quinzième siècle. Deux cheminées, déforme
grandiose et élégante, sous le manteau desquelles pourrait se
chauffer debout un tambour major, sont restées intactes, sauf
des recrépissages au vernis qui ont émoussé les profils des
pieux bas-reliefs qui les surmontent , et dont l'un, si ]e m'en
souviens bien , représente Adam et Eve chassés du paradis.
L'une de ces cheminées, plus endommagée que l'autre, est
l'inutile ornement d'une chambre où l'on fait sécher du linge,
et où l'on garde des ognons; l'autre chauffe encore, en hiver,
une chambre vaste , commode , avec un lit pour les hôtes :
c'est cette chambre que les maîtresses de la maison avaient
obligeamment préparée pour moi , pensant que j'y passerais
une nuit , et m'y invitant avec toute la grâce possible. Si mon
temps m'eût permis de répondre à cette offre , peut-être , sur
ce bon lit, haut et moelleux, enfoncé dans la plume qui porte
aux bizarres rêveries, j'aurais songé que je voyais au coin de
cette cheminée béante, les pieds étendus devant un feu doux
et languissant, le corps plongé dans un vaste fauteuil , l'ambi-
tieux abbé de Jouffroy, rêvant tout éveillé au chapeau de car-
dinal, pendant que le vent gémissait dans la cheminée, et que
la cloche del'abbaj^e sonnait le couvre-feu ; — ou peut-être,
me serais-je imaginé voir mon pauvre paralytique, levé dès
le matin, avec le soleil qu'il aurait revu, une canne de voya-
geur à la main au lieu d'un bâton d'aveugle, me venant éveil-
ler dans ma chambre historique, pour aller passer avec lui
les heures brûlantes du midi sous la fraîche feuillée du Yal-
Dajoux , nous entretenant du passé et du présent , dans des
causeries molles et oisives, lui me parlant des morts, moi lui
parlant des vivans !
C'est au cardinal Jouffroy que cette jolie maison doit son
intérêt historique. Il était de Luxeuii, où ses païens tenaient
REVUE DE PARIS. 305
un beau rang. Élevé pour l'Église, orateur goûté dans les con-
ciles du quinzième siècle, ambassadeur du duc de Bourgogne,
Philippe-le-Bon, il fut distingué de Louis XI, qui débauchait
au duc, son rival, tous ses hommes distingués, et qui fil obte-
nir à Jouffroy le chapeau de cardinal, le nomma son aumô-
nier, le combla de bénéfices et d'abbayes, lui donna des trou-
pes à commander et des mariages à négocier, et lui bâtit une
fortune qui resta toujours au-dessous de l'ambition de Jouf-
froy. Son titre historique est d'avoir aidé à l'abolition de la
Pragmatique Sanction, qui gênait le pape, et que Louis XI
échangea un peu trop vite contre des promesses que le pape
ne tint pas. Cette abolition , entre autres choses, rendait au
Saint-Siège la nomination des évêques français, que la Prag-
matique Sanction avait attribuée au libre suffrage des chapi-
tres. Plus tard, Jouffroy, trompé par la cour de Rome , dans
une ambassade qui avait pour but de régler des affaires
temporelles, travailla au rétablissement de cette même or-
donnance qu'il avait contribué à abolir, et il ne tint pas à lui
que la nomination des évêques ne revînt aux chapitres. Son
zèle pour la papauté n'était pas, comme on voit, purement re-
ligieux. Ce fut un de ces mille prêtres qui faisaient leur for-
tune par leur habit, et se poussaient aux honneurs spirituels
pour leurs profits temporels : exemple assez commun d'une
vie agitée, d'une ambition mondaine et d'une ardeur insatia-
ble pour les biens de ce monde, sous la triple robe de prieur
d'abbaye, d'évêque et de cardinal; triple cilicc d'orgueil, d'im-
pureté et de convoitise, à cette époque et depuis.
Tout en face de la maison du cardinal Jouffroy il y en a
une autre , d'une architecture moins ornée, qui servait sans
doute de dépendance àla première. Elle est flanquée à gauche
d'une tour assez élevée : à droite une petite tourelle comme
celle que j'ai déjà décrite, mais d'un travail encore plus déli-
cat, si mes souvenirs ne me trompent, sort à moitié du mur ,
sur lequel elle dessine un élégant cul-de-lampe, qui en forme
comme le pied et d'où pendent des figures bizarres, dont les
profils sont aussi fins que si la tourelle sortait des mains du
sculpteur. Sauf la couleur noirâtre que le temps y a répan-
due, vous diriez un travail d'hier. Les échafauds viennent
2 2G.
306 REVUE DE PARIS.
d'être enlevés. Quant àla tour, elle n'a pas d'ornemcns à sa
paroi extérieure et circulaire; mais le dedans en est curieus.
C'est un escalier large et doux, dont les marches s'étalent
mollement, comme s'il avait été construit pour le pas débile
etla respiration courte d'un vieillard; il mène à différentes
chambres carrées et spacieuses, habitées par de pauvres gens,
avec leurs vastes cheminées d'autrefois , et ces manteaux
béans qui attendent des ormes tout entiers, et sous lesquels
s'accroupit, ramassée autour d'un petit feu de fagots, quelque
pauvre famille qui a succédé aux gens de monsieur le cardi-
nal. Cette tour se termine par une toiture en charpente, d'un
beau travail, et qui est percée de lucarnes , d'où on a vue sur
un riche paysage, et d'où le guet de monsieur le cardinal pou-
vait regarder loin dans la plaine. L'escalier est éclairé en de-
dans parplusieurs petites fenêtres pratiquées dans le mur cir-
culaire , et au-dessus desquelles on lit , sculpté en caractères
gothiques, alternativement Ave ei Maria. Le marbre ne re-
tient pas si bien que la pierre de Luxeuil les délicatesses du
ciseau.
De la tour, M. Monin me conduisit à rétablissement des
bains. Les bains sont le plus beau titre de Luxueil et assuré-
ment son monument le plus populaire, en ce qu'il y attire des
étrangers et de l'argent. Cet édifice est du dix-huitième siècle.
On a gardé, dans sa construction , quelques traditions de l'ar-
chitecture romaine. La façade est un portique à plein cintre,
avec un étage au-dessus. Tout l'édifice n'est pas de trop mau-
vais goût, vu le temps. On a comme respecté ce sol chargé
d'antiquité, et qui porta d'abord des bains romains , lesquels ,
d'après une incriplion trouvée dans le dernier siècle, exis-
taientdès le temps de César, qui donnaordre à son lieutenant
Labienus de les faire réparer. Tout auprès est un jardin avec
des arbres mutilés en berceaux, à la manière du dix-huitième
ëiècle , et deux belles allées , où des platanes robustes éten-
dent librement leurs branches et déploient leurs larges
feuilles sur la tête des promeneurs qui viennent y attendre, à
l'ombre, l'heure du bain.
L'intérieur de ces bains m'a vivement intéressé, par l'abon-
dance des eaux surtout: il y en aurait de quoi faire courir une
REVUE DE PARIS. 807
rivière. Je comprends Irùs-bien l'élymologie du motLiiieuil,
lixivium, lessive; car les bains suffiraient à lessiver toutes! os
liardes delà petite ville, ou au moins toutes les santés inquiètes
de la Franche-Comté. M. Monin, en particulier , ne doute pas
de l'efficacité de ces eaux. Qui donc y croirait, si ce n'est d'a-
bord l'inspecteur? Les eaux de Luseuil,dontla température
est graduée , depuis la tiède jusqu'à la brûlante , tombent dans
des bassins circulaires, séparés par compartimens ; chaque
compartiment reçoit un degré de chaleur différent. J'admirais
cette libéralité de la nature qui, dans un espace de quelques
pieds carrés, fait jaillir des eaus de toutes les températures ,
età côté d'une source simplement tiède, en amène une autre
où l'on ferait cuire des (Pufs ; de telle sorte qu'on peut prendre,
sous le même toit, un bain froid et une douche de vapeur. Les
bassins servent de baignoires communes. On s'y met à l'eau ,
hommes et femmes, comme aune piscine probatique, jeunes
el vieux, vierges et grand'mères ,
Pueri , innupta?que puellee,
dans des peignoirs qui ne laissent voir que le visage. Tout au-
tour des bassins régnent circulairement des cellules particu-
lières où les baigneurs se déshabillent ; et c'est de là qu'à une
heure dite sortent, comme de blancs fantômes, soixante ma-
lades de tous les degrés etde tous les âges, malades de leur fait
ou du fâitde leurs pères; vieux qui veulent se rajeunir, et jeu-
nes qui veulent vieillir; étourdisquiespèrentpiper,à la faveur
de la liberté du bain commun, quelque agnès malade de désirs
rentrés, et pêcher quelque poisson dans cette eau trouble.
Tous descendent pêle-mêle dans ces bassins; les uns restent
assis sur les degrés : ce sont ceux qui prennent le bain au
sérieux; les autres s'étendent en long sur les dalles; ceux-ci s'a-
genouillent , ceux-là s'accroupissent ; les plus pétulans bar-
boltent: on rit, on chuchote, on éclate, on projette des bals,
des soirées, des parties de campagne; on dit dubiendeM. Mo-
nin : — du plus malade de tons, du nôtre , on ne dit rien;
car qui est-ce qui le connaît dans la Basse-Franche-Comté?
La vapeur qui s'exhale de ces eaux et de ces corps monte, se
303 REYTJE DE PARIS.
répand dans la salle , fait des Terres de Bohême de tous les
carreaux de vitre , dégoutte des murs qui ruissèlent; les pro-
pos redoublent; tous cespeignoirsanguleuxs'animent;lesma-
lades oublient leurs maladies douteuses ; les grand'mères se
croientdans la fontaine de JouYence; les agnès s'enhardissent;
la gaieté du bain commun, c'est le plus clair de l'effet des eaux.
— Et la morale , docteur ?
— La morale n'en souffre pas. Il ne se fait rien par les
bains qui ne fût fait sans les bains. Le peignoir et l'eau tuent
l'illusion et l'amour. J'ai vu des jeunes gens attirés par celte
promiscuité, et qui pensaient trouver la femme libre dans
quelqu'un de ces comparlimens, qui s'en sont allés comme ils
étaient venus.
— A la bonne heure.
Au - dessus des cellules sont quelques bustes de grands
personnages romains, les uns antiques, les autres imités de
l'antique. Les premiers ont été trouvés à l'endroit même où
s'élèvent les bains, dans les décombres de ceux de Labiénus.
Ils président aux innocens bavardages des chétifs descendans
des Gaulois, eux qui ont vu peut-être à cette même place se
consommer les sales débauches de la Vénus des Thermes , et
grouiller dans l'eau les centurions et les courtisanes, lesquels
venaient se hâter de vivre là où lescliens et clientes deM.Mo-
nin viennent faire durer leurs petites santés.
Luxeuil fut l'une de ces mille villes surlesquelles passa le
cheval d'Attila, ce cheval qui, au dire du barbare, ne foulait
aucune terre sans que l'herbe cessât d'y croître. Les ruines de
la ville romaine servirent de sol à la ville française. C'est ainsi
que faisait Attila : il mettait dessous ce qui était dessus, il re-
tournait une terre chargée de villes , comme le laboureur
retourne un champ couvert de chaume; il défrichait le vieux
monde pour le christianisme, lequel venait après lui , avec
des maçons pour architectes, et les peuples pour ouvriers,
bâtir des abbayes à l'abri desquelles se groupaient quelques
cabanes de serfs , puis un village, puis un château et son châ-
telain pour exploiter la petite population de compte à demi
avec l'abbaye, puis une commune qui devait dévorer le châ-
telain et l'abbé.
REYUE DE PARIS. 309
Enriron cent trente ans après Attila, saînt Colomban, ce
moine irlandais qui allait semant l'Europe de fondations pieu-
ses, et l'édifiant par ses lumières et ses yerlus, yint à Luxeuil
et y fonda une abbaye où trois cents religieux, se releyant à
tour de rôle dans l'église, comme une pieuse troupe à un poste
d'honneur, chantaient éternellement les louanges de Dieu.
Au septième siècle, on yenail de tous les pays à l'abbaye de
Saint-Colomban pour ses écoles , qui étaient célèbres. Les ab-
bés avaient le droit de faire grâce et de battre monnaie. Dé-
truite deux fois par la guerre , l'abbaye de Luxeuil se relera
deux fois; mais, comme il arrive, s'affaiblissant et perdant de
son importance à chaque fois. Celle que M. Monin me mena
voir coûta 300 livres à rebâtir, somme si modique , même en
tenant compte de la valeur plus élevée de la livre à cette épo-
que, qu'il faut bien croire que les habitans y aidèrent par des
dons en nature, et que les seigneurs du pays permirent qu'on
en coupât les charpentes dans leurs bois. L'abbé de Luxeuil
était encore souverain au temps de Charles-Quint ; l'abbé ré-
gnant abdiqua même sa souveraineté en faveur de ce prince.
Aujourd'hui cette abbaye est délabrée. Les dalles des cor-
ridors se disjoignent, les murs se lézardent; l'édifice menace
ruine. S'il tombe , ce sera pour ne plus se relever, car la piété
du conseilmunicipaletlescentimes additionnels ne suffiraient
pas à une telle œuvre. On ne gagne plus le paradis à apporter
sa pierre à la fondation des monastères. A la place des trois
cents religieux de Saint-Colomban, l'abbaye de Luxeuil est
habitée par quelques séminariste?, maigres recrues du clergé
de la Franche-Comté, trop peu nombreux pour empêcher
l'herbe de croître dans les cours , et pour remplir de leurs
chants la vaste nef de l'église. Ils apprennent la théologie
et le latin de la Vulgale , pour le psalmodier quelque jour au
fond d'un village , dont le principal propriétaire les aura à
dîner tous les dimanches , par un reste d'habitude seigneu-
riale à laquelle les esprits forts ne manquent pas.
Le jardin de l'abbaye fournit des légumes au séminaire.
J'y ai remarqué, à l'entrée, un beau débris de bas-relief an-
tique , que les séminaristes ont rayé avec la pointe de leurs
couteaux, non pas dans une de ces pensées chrétiennes de
310 REVUE DE PARIS,
l'espèce de celle qui poussait le pape Adrien VI à vouloir
qu'on fît du plâtre avec l'Apollon du Belvédère , mais par une
innocente distraction d'écoliers. à
L'église est assez belle ; elle a un magnifique buffet d'orgue
qui descend le long du mur jusqu'à hauteur d'homme, et pose
sur une sorte d'Atlas assez ridicule; les sculptures en bois
en sont convenables.
Tout près de l'église est une maison particulière, du même
temps, je pense, que la maison du cardinal Jouffroy, avec des
fenêtres doubles, et au-dessus des fenêtres et de la porte, dans
l'intervalle du rez-de chaussée au premier étage, des enron-
lemens et des guirlandes de pierre, d'une légèreté et d'une
grâce admirables : tout cela conservé, on ne sait comment.
Vous diriez que cette jolie maison a été gardée sous une clo-
che de verre , dont on aurait enlevé l'air avec la machine
pneumatique. Ni le froid ni le chaud ne mordent sur cette
pierre de Luxeuil, et la teinte noirâtre que le temps y répand
est d'un ton si doux à l'œil , que je ne sais si je ne l'aime pas
mieux que la couleur feuille-morte dont le soleil dore la
vieillesse desmonumens du midi. Cette maison, près de l'é-
glise, m'a d'autant plus intéressé qu'elle ne figure dans au-
cun recueil, ni album, ni kccpsake anglais ou français; elle est
cachée comme dans un coin delà ville, à l'ombre de la vieille
abbaye, oubliée et comme inaperçue du temps et des hom-
mes.
En rentrant dans la grande rue de Luxeuil, un peu avant
d'arriver à la maison du cardinal Jouffroy, à gauche, une
maison très-remarqnée et très-dessinée, encore de la même
époque et d'une conservation non moins étonnante, a été
badigeonnée dans ces derniers temps par le propriétaire ou
principal locataire qui y tient un café. Indignation d'usage ,
exclamations contre le vandalisme, toutes les apparences
d'un désespoir d'antiquaire, en présence d'une telle profana-
tion. Ni le peu d'artistes ni le peu de commis-marchands que
l'amour de l'art ou que le commerce des vins amènent à
Luxeuil, n'y font faute. Quel dommage d'avoir allourdi par
des couches de chaux jaunâtre et blafarde les piliers qui sou-
tiennent ce portique à plein cintre, d'avoir émoussé ces re-
REVUE DE PARIS. 311
liefs délicats en emplissant les creux de badigeon, d'ayoir hé-
bété ces profils et détruit ce jeu de la lumière et des ombres ,
si délicat sur des pierres déjà noires ! Oui, quel dommage ! et
je l'ai dit comme un au're, et je me suis battu les flancs pour
être à la hauteur de ces Jérémiesde l'art du moyen âge; mais
qu'y faire? Quand celle maison était noire, ce portique hu-
mide , ces piliers sombres et absorbant le jour du café , sur
les vitres duquel ils reflètent maintenant leur brillante teinte
jaune, le café chômait; les sous-offlciers et les officiers en
retraite allaient ailleurs. Le limonadier, qui vit de pratiques
plus que de curieux, et qui préfère les consomuiateurs qui
entrent dans son café aux antiquaires et aux gens de lettres
qui passent devant, a fait habiller de jaune la vieille maison,
qui reluit maintenant au loin et lui tient lieu de transparent
el d'enseigne. A la place de ce cafetier, j'en eusse fait autant;
lui , à ma place, m'edl traité de barbare , et nous aurions eu
tous deux raison.
Ce ne sont pas là toutes les curiosités de Luxenil; mais c'est
tout ce qu'on peut en voir en deux heures, avec un guide
comme celui que javais , qui ne vous fait pas perdre une mi-
nute.
Je revins voir mon pauvre malade. Il reposait sur son lit.
J'attendis dans la chambre voisine ; je n'aurais pas voulu
qu'on lui ôlàl pour moi une seconde de ce repos qui suspend
ses douleurs , qui rafraîchit son imagination , qui est tout son
soleil. Je m'entretins tout bas de lui avec sa femme, qui ne
peut parler que de lui, qui n'aime à parler que de lui:
femme admirable qui est venue offrir à lécrivain aveugle
sa main , son cœur , son esprit , ses nuits et ses jours , pour le
veiller , le soutenir , lui faire voir par ses yeux , marcher par
ses pieds ; écrire par ses mains; qui s'est absorbée et confon-
due en lui. C'est l'éternel honneur des femmes , qu'un aveu-
gle puisse trouver une épouse fidèle qui se colle à son bras
comme Antigène au bras d'OEdipe, et lui pose le pied sur
celle terre où tout est ronces et cailloux, même pour le voyant
et le valide. Je voulais en louer celle dont je parle; mais
elle m'en témoignait du déplaisir , disant que si on le con-
naissait bien on la trouverait au-dessous de son devoir. Je
312 REVUE DE PARIS.
sentis qne j'avais fait une faute. Mais l'homme est si peu de's-
intéressé qu'il lui échappe d'admirer naïvement ce qu'il ne
serait pas de force et de cœur à faire , ne pensant pas qu'il y
a toujours dans une admiration de ce genre un peu de sur-
prise , et que la surprise suppose qu'on s'attendait à moins.
C'est par-là que certains éloges peuvent être très-désobli-
geans.
La nuit est bien longue pour notre malade. Il dort peu,
et d'un sommeil troublé parles souffrances, agité par toutes
les passions des héros de ses histoires, auxquels il donne la
vie aux dépens de la sienne: car il n'a pas l'heureuse condi-
tion de l'historien spéculatif qui disserte sur les faits dupasse
sans en être affecté, et qui glisse au milieu des époques les
plus remuantes sans en éprouverle contre-coup; d'autant plus
calme que tout est plus agité autour de lui , et se retirant du
milieu des scènes passionnées dans le calme de sa raison ;
— lui, il vit dans le passé comme vous vivez dans le pré-
sent; à mesure qu'il bâtit son drame , il en ressent toutes les
péripéties ; à mesure qu'il évoque ses héros , il se mêle parmi
eux comme un frère parmi des frères; il fait le drame et il
y assiste ; il ressuscite un monde et se jette tout au travers
avec la sensibilité douloureuse d'un homme de ce temps-ci ,
d'un malade et d'un poète. Le jour, il se fait lire les vieux
livres où sont les données grossières de ses histoires , et la
nuit, après quelques heures de premier sommeil, il s'agite
tout-à-coup sur son lit, il murmure, il gémit: ce sont des
scènes qui s'arrangent dans son imagination surexcitée par
la fièvre; c'est une bataille où les nationaux périssent sous
le glaive du conquérant ; c'est une commune qui tend des
chaînes dans ses rues, ou se prépare à assiéger son évêque;
c'est un meurtre qui se consomme dans une église , au pied
de l'autel; c'est un mariage funèbre, c'est une fuite , c'est
un amour plein de malheur, et qui doit finir parle meurtre;
que sais-je ! c'est quelque partie du grand drame de l'histoire
qui arrive dans son cerveau à ce degré de réalité et de vie
où il ne la pourrait plus garder sans une vive douleur; il
faut donc qu'elle sorte , il faut qu'une oreille soit près de
lui , toute prête pour entendre ce qu'il va dire , il faut qu'une
RETUE DE PARIS. 313
main soit toujours là qui aille aussi vite que son inspiration
fébrile. Cette oreille, cette main, il ne les obtiendrait de
personne à prix d'or,le dévouement libre les lui donne : c'est
sa femme qui tient la plume quand il dicte.
Je ne sais pas si je manque à la discrétion en trahissant
le secret de vertus si touchantes ; mais en ce siècle de dés-
ordre intellectuel, où la moralité des romanciers veut don-
ner pour toute fin à la femme l'amour physique , et ne sait où
classer celle qui n'est que l'ange gardien d'un mari aveugle
et moribond, n'est-il pas du devoir de quiconque a pu ren-
contrer un bon exemple de le publier à haute voix , comme
une protestation de la bonne nature humaine contre ceux
qui la travestissent, faute de la savoir observer? Elle donc
ne s'endort jamais sans avoir sur sa table un crayon et du pa-
pier, avec une veilleuse pour lumière. Au moindre bruit,
elle s'éveille , elle écoule , elle attend. Il n'y a guère de nuit
où le pauvre poète ne l'appelle : tantôt c'est pour lui dicter
à la hâte quelque ébauche brûlante dont il fera le lendemain
un splendide tableau sous la charmille du petit jardin, quand
le doux souffle d'une belle matinée aura reposé son visage
et fécondé son esprit ; tantôt c'est pour refaire quelque scène
péniblement imaginée la veille , à cause d'un léger surcroît
de souffrances, et qui se sentait de la fatigue du corps; c'est
peut-être pour y répandre plus de soleil et de lumière; ou
bien c'est pour rendre aux actions leur vrai motif qui avait
fui son intelligence raidie en vain contre le mal : tantôt c'est
pour moins que cela. C'est pour quelque phrase d'abord mal
venue , où l'expression était incertaine , et qui , parmi les
mille ressouvenirs vagues des rêves , lui sera apparue vive
et colorée ; c'est pour un mot qui jurait , ou qui laissait échap-
per la pensée, ou qui entreprenait trop sur le génie sévère
de la langue ; car cet homme-là aussi est esclave de la langue,
et, comme notre grand prosateur Chateaubriand , il a le cou-
rage de douter de sa pensée , s'il voit que la langue lui résiste
et s'y refuse. Quand il est soulagé , il se rendort , et elle après
lui , plus heureuse et plus reposée de ce sommeil troublé ,
que s'il s'était contraint pour ne pas l'interrompre; et cette
page crayonnée d'une main engourdie , à la lueur d'une veii-
2 27
314 REVUE DE PARIS.
leuse, dictée par un malade , de son lit de souffrance, vous
en admirerez demain la fraîcheur , la grâce , la facilité ,
comme s'il était vrai qu'il n'y a pas déplus doux sourire que
celui d'une bouche souffrante, ni d'imagination plus fleurie
que celle qui brille à travers les douleurs du corps!
Je le revis bientôt. 11 me parla d'une préface à laquelle
il travaillait depuis quelques jours ; cette préface devait pré-
céder un recueil de morceaux de critique historique publiés
avant ses grands ouvrages , recueil qui a paru depuis. Je lui
demandai à voir ce qu'il en avait déjà fait : celle qui l'avait
écrite sous sa dictée voulut bien se charger de la lire. Elle y
mit un ton que je ne saurais rendre; il y avait dans sa voix
tremblante je ne sais quel mélange délicat d'orgueil tendre
pour les belles choses qu'elle lisait, et de crainte de ne les
pas faire voloir assez par le débit, ou de paraître les faire
valoir plus qu'il n'en était besoin. Lui la suivait avidement,
lisant intérieurement ce qu'elle lisait , à ce que je vis aux
mouvemens de ses lèvres qui accompagnaient ceux de la lec-
trice. J'étais touché par tous les points sensibles; de la chose
lue, par mon esprit; de la lecture, par mon cœur. J'éprou-
vais tous les sentimens à la fois, curiosité, sympathie, ad-
miration.
On se mit à table dans une belle salle, au premier, ayant
deux fenêtres sur le petit jardin , et deux sur la rue , ouvrant
sur le joli balcon de pierre évidé , d'où son éminencele car-
dinal Jouffroy bénissait les vilains deLuxeuil. On voulut bien
me faire remarquer que je mangeais peu: outre des habitu-
des qui me suivent même en voyage, comment pensera
manger, quand j'avais tant avoir et tant à écouter? Tantôt
le domestique , tantôt sa femme , celle-ci plus souvent , em-
plissent sa cuiller, ou piquent ses morceaux, et lui mettent
la fourchette dans la main , et avec ce double secours, il
mange. Il mange comme un homme à qui le docteur Monin
promet longue vie, et Dieu l'entende ! a>ec appétit, mais
en apparence sans plaisir. Il mange pour vivre. Je ne le quit-
tais pas des yeux. Il n'est pas aveugle comme j'en ai vu d'au-
tres , cherchant, s'ingéniant , expérimentant pour suppléer
à la vue qui levir manque, et, par l'habitude, finissant par
à
REVUE DE PARIS. 815
Yoirparles mains. Lui n'a fait aacnn progrès en ce genre,
depuis sept ans qu'il est aveugle. Sa main est toujours incer-
taine , ses mouA'emens toujours sans but ; s'il ne trouve pas
à l'instant ce qu'il veut prendre, il s'arrête; il n'emploie pas
une seule réflexion, pas même une réflexion d'instinct, au
service de ses besoins physiques. Cette différence entre cet
aveugle et les aveugles dont je parle ne s'explique que trop
bien. Ceux-là n'étaient point distraits de la satisfaction de
leurs besoins par une vie tout intellectuelle; ils n'avaient ni
la pensée qui fait oublier les soins du corps, ni sans doute
une femme dont tous les sens leur appartinssent, qui vécût,
qui marchât, qui respirât poi^r eux.
Sa conversation était spirituelle, simple, bienveillante; il
ne cherchait pas à la hausser au niveau de sa réputation d'é-
crivain, ni à soutenir par des traits cherchés le prestige de ses
écrits, comme font quelques auteurs dislingaés , jaloux de
l'être toujours et partout, même à table; il causait pour se
soulager, pour se détendre, pour faire changer de cours à ses
pensées, et reposer son esprit par la variété et l'abandon. Je
le trouvai très-préoccupé de la littérature bruyante, de cette
littérature qui s'agite dans les régions inférieures, mais qui
n'arrive pas jusqu'aux esprits choisis; il en savait, dans sa so-
litude, plus que moi qui vis au milieu du feu ; il me citait des
vers et de la prose que j'avais vus, mais que je n'avais pas
lus; il a une mémoire admirable qui retient Trissotin aussi
bien que Racine. Et n'était-ce pas piquant, d'entendre dans
un coin de la Basse-Franche-Comté, un solitaire, un aveugle,
égayant le dessert par quelques citations de la langue recon -
stituée du dix-neuvième siècle.
Il fallait pourtant retourner à Yesoul. Nous nous quittâmes
avec effusion , lui plein de bonté et d'offres d'amitié, moi
ayant soin, dans la familiarité qui m'était permise, de garder
les convenances de la plus sacrée des hiérarchies, et de tenir
les distances d'un homme de ma génération à un homme
de la sienne, d'un inconnu à un écrivain illustre. Je re-
montai dans ma carriole , emportant avec moi une de ces let-
tres tant admirées, que je n'avais point lues, que j'allais lire
tout en cheminant , pour abréger lennui de repasser par la
316 REVUE DE PAUIS.
même ronte. Je fis deux lieues ainsi sans m'en apercevoir,
transporté dans ce monde de nos origines nationales, où il a
mis la lumière de la création , et dont il a peint avec tant
de naÏTeté et de grâce les mœurs primitives , les courages
simples, les passions brutales et les vices moitié d'instinct,
moitié appris, recouverts d'une civilisation importée, pareille
à un oripeau dont se serait affublé un sauvage. Se peut-il,
me disais-je, qu'un homme sache lire si sûrement avec les
yeux d'autrui au fond d'annales confuses et incertaines, dans
des livres écrits sans art et sans goût, en une langue dégéné-
rée et corrompue, qu'il puisse écrire avec les mains d'autrui
des pages si animées, si frémissantes, si pénétrées de la cha-
leur de vie d'un être entier; que des récits si bien liés aient
été faits lambeaux par lambeaux, dans l'intervalle des souf-
frances , et avec les intermissions exigées par le médecin ;
qu'un souffle si égal échauffe des pages morcelées ; que des
fêtes décrites par un malade soient si riantes; que des amours
rêvés dans la fièvre soient si frais et si naïfs; qu'un ton si
ferme, une philosophie si sûre, un sens critique si droit et si
prévenu contre les illusions, se rencontrent en un être si
chancelant ? Se peut-il que ce joyau de l'art du dix-neuvième
siècle soit l'œuvre de l'homme que je viens de quitter, si frêle
et si chélif, dévoré par le zèle de l'art, noble ouvrier qui pour
un travail où il faudrait des mains, des yeux, des pieds, et la
pensée, n'a que la pensée pour suffire à tout? M. Yillemain ,
notre maître en critique, a dit des romans historiques, qu'ils
pouvaient être plus vrais que l'histoire ; mais c'était avant que
le malade deLuxeuil eût créé une histoire qui fût vraie comme
un roman, sans cesser d'être de l'histoire.
Comme je finissais ma lecture, le soleil se couchait der-
rière les collines qui dominent la petite ville de A'esoul, et
ses derniers rayons doraient les légères vapeurs qui mon-
taient déjà du sein de la terre refroidie, et qui devaient don-
ner le lendemain à d'autres voyageurs la fantasmagorie du
grand fleuve de vapeurs se dissipant au lever du soleil.
A la vue de ce soleil qui se couchait pour se lever le len-
demain, une pensée me dut venir naturellement :
Être au premier rang des écrivains de son époque, avoir la
REVUE DE PARIS. 317
gloire si populaire de l'historien, écrire avec originalité' dans
la vieille langue , innover en restant fidèle à la tradition ,
laisser des pages dignes des siècles d'or dans un siècle de dé-
cadence , savoir parler au cœur et à l'esprit, être admiré et
aimé tout ensemble;
Tout cela vaut-il ne plus voir le soleil?
Vaut-il mieux languir dans les ténèbres, avec la gloire,—
que vivre inconnu et stérile, à la douce lumière du soleil?
Oui ! si l'homme ne vit pas que pour lui seul, si la pensée
de l'individu appartient à tous ;
Oui ! si comme nous le disent les hommes qui ont eu
l'empire des intelligences, la gloire a une sévère douceur
qui adoucit le sacrifice , et quelque miel qui fait trouver le
calice moins amer.
Ce n'est pas moi qui dirai non !
NlSABD.
27.
ANDRE.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
11 y a encore au fond de nos provinces de France un peu
de yieille et bonne noblesse qui prend bravement son parti
sur les vicissitudes politiques , là par générosité', ici par
stoïcisme , ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs
qui portent des sabots et boivent leur piquette sans se faire
prier. Ils ne font plus ombrage à personne ; et si le présent
n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à crain-
dre de l'avenir.
Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre par-
fois des caractères solidement trempes et vraiment faits pour
traverser les temps d'orages. Plus d'un, qui se serait débattu
en vain contre sa nature épaisse , s'il eût succédé paisible-
ment à ces ancêtres, s'est fort bien trouvé de venir au monde
avec la force physique et l'insouciance d'un rustre. Tel était
le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et puissante
lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder en-
core un petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent
raille francs.
I
REVUE DE PARIS. 8Î9
Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient
eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le
parti possible de son petit béritage; il y vivait comme un vé-
ritable laird écossais, partageant son année entre les plaisirs
delà chasse et les soins de son exploitation; car, selon l'usage
des purs campagnards, il ne s'en remettait à personne des
soucis de la propriété. ïl était à lui-même son majordome ,
son fermier et son métayer : même on le voyait quelquefois ,
au temps de la moisson ou delà fenaison, impatient de ser-
rer ses denrées menacées par une pluie d'orage , poser sa
veste sur un râteau planté en terre, donner de l'aisance aux
courroies élastiques qui soutenaient son haut de chausse sur
son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, passer la
gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouflés et ruisselans
de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins
de bon vouloir; car ils savaient que le digue seigneur de Mo-
rand, en s'essuyant le front au retour, leur verserait le coup
d'embauchage, et ferait, en vin de sa cave, plus de dépense
que l'eau de pluie n'eût causé de dégât sur sa récolte.
Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait boa
usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de côté
chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans en
cinq ans , on le voyait arrondir son domaine de quelque
bonne terre labourable, ou de quelque beau carrefour de hêtre
et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable, sinon
élégante, sa cuisine comfortable, sinon exquise, son vin gé-
néreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts
et bien évidés au flanc, ses amis nombreux et bons buveurs,
ses servantes hautes en couleur et quelque peu bai-bues.
Dans son jardin fleurissaient les plus beaux espaliers du
pays; dans ses prés paissaient les plus belles vaches; enfin,
quoique les limites du château et de la ferme ne fussent ni
bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur
des élables pénétrât fortement dans la salle à manger, il
n'est pas moins certain que la vie pouvait être 4ouce, active,
facile et sage derrière les vieux murs du château de Moraiid.
Mais André de Morand , le fils ujnqno du marquis , n "en
320 REVUE DE PARIS.
jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer
dans la sphère de celte existence qui convenait si bien aux
goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient. Seul et cha-
grin parmi tous ces gens occupés d'affaires lucratives et de
commodes plaisirs, il s'adressait des questions dangereuses :
« A quoi bon ces fatigues? et que sont ces jouissances? Tra-
vailler pour arriver à ce but, est-ce la peine ? Quel est le plus
rude, de se condamner à ces amusemens , ou de se laisser
tuer par l'ennui ? » Toutes ses idées tournaient dans ce cercle
sans issue , tous ses désirs se brisaient à des obstacles gros-
siers, insurmontables. Il éprouvait le besoin de posséder ou
de sentir tout ce qui était ignoré de ses proches ; mais ceux
dont il dépendait ne s'en souciaient point, et résistaient à sa
fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur,
c'avait été par des raisons d'amour-propre , et nullement en
vue des avantages de l'éducation. Soit disposition invétérée,
soit l'effet du désaccord établi par cette éducation entre lui
et les hommes qui l'entouraient , le caractère d'André était
devenu de plus en plus insolite et singulier aux yeux de sa
famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bi-
zarre. Il sentit de grandes ambitions fermenter en lui , mon-
ter par bouffées, et tomber tout-à-coup sous le poids du dé-
couragement. Les livres dont on le nourrissait pour l'apaiser
ne lui suffisaient pas, ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voya-
ger, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer toutes les
choses inconnues , jeter en dehors l'activité qu'il croyait sen-
tir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
exagérait l'avenir à ses yeux.
Biais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait
sur son fils un avantage immense, celui de vouloir. Si le sa-
voir eût développé et dirigé cette faculté chez le marquis de
Morand, il fût devenu peut-être un caractère éminent; mais
né dans les jours de l'anarchie , abandonné ou caché parmi
des paysans, ilavait été élevé pareux et comme eux. La bonne
et saine logique dont il élait doué lui avait appris à se conten-
ter de sa destinée et à s'y renfermer ; la force de sa volonté,
REVUE DE PARIS. 321
la persistance de son énergie, l'ayaient conduit à en tirer le
meilleur parti possible. Son courage raide et brutal forçait à
l'estime sociale ceux quf, du reste, lui prodiguaient le mépris
intellectuel. Son entêtement ferme , et quelquefois reyêta
d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu toutes les vo-
lontés souples autour de lui ; et si la lumière de l'esprit , qui
jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique
de ce despotisme paternel , du moins l'ordre et la bonne
harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
André tenait peut-être de sa mère , qui était morte jeune
etchétive, une insurmontable langueur de caractère, une
inertie triste et molle, un grand effroi de ces récriminations
et de ces leçons dures dont les hommes peu cultivés sont
prodigues envers leurs enfans. Il possédait une sensibilité
naïve, une tendresse de cœur qui le rendaient craintif et re-
pentant devant les reproches même injustes. Il avait toute
l'ardeur de la force pour souhaiter et pour essayer la rébel-
lion ; mais il était inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle
l'empêchait d'aller en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa
conscience timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et , durant
ce combat, les volontés extérieures brisaientla sienne. En un
mot, le plus grand charme de son naturel était son plus grand
défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait toujours se
briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le
marquis de Morand comme les inclinations studieuses de son
fils. Egoïste et resserré dans sa logique naturelle, il s'était
dit que les vieux sont faits pour gouverner les jeunes, et que
rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernemens que l'esprit
d'examen. S'il avait accordé un instituteur à son fils, ce n'é-
tait pas pour le satisfaire , mais pour le placer au niveau de
ses contemporains. Il avait bien compris que d'autres auraient
sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique , s'il le
laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage
que tel ou tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet
de luxe qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois,
bien signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à
322 REVUE DE PARIS.
l'autocratie paternelle, elle précepteur intimidé tint rigou-
reusement sa promesse.
Il trouva cette tâche facile à rempKr avec un tempérament
doux et maniable comme celui du jeune André ; etîe marquis,
n'ayant pas rencontré de résistance dans tout le cours de cette
délégation de pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de
son fils. Mais lorsque M. Forez se fut retiré, le jeune homme
devint un peu plus difficile à contenir , et le marquis épou-
vanté se mita chercher sérieusement le moyen de l'enchai-
ner à son pays natal. Il savait bien que toute sa puissance se-
rait inutile le jour où André quitterait le toit paternel ; car
Tesprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
gràceàsa timidité naturelle , par un froncement de sourcil et
par une inflexion dure dans la voix de son père, il était évi-
dent que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas , du
moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses à af-
fronter.
Ce n'est pas que le marquis craignît de le voirtomber dans
les désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne
l'y portait pas ; et même il eut désiré, en bon vivant et en
homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver un peu moins
de rigidilé dans les principes de cette jeune conscience. ïl rou-
gissait de dépit quand on lui disait que son fils avait l'air d'une
demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer qu'il n'y eût pas
aussi au fond de son cœur, malgré la bonne opinion qu'il avait
de lui-même , un certain sentiment de son infériorité qui
bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle,
11 ne craignait pas plus que , par goût pour les raffinemens
delà civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses
au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpéri-
mentée dAndré ; et d'ailleurs , le marquis avait pour point
d'honneur d'aller, en fait d'argent, au-devant de toutes les
lantaisies de ce fils opprimé et chéri. C'est ce qui faisait dire
à toute la province qu'il n'était pas au monde de jeune homme
plus heureux et mieux traité que l'héritier des Morand; mais
qu'il jouissait d'une mauvaise santé, et qu'il était doué d'un
caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais
son père.
REVUE DE PARIS. 323
M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un
monde plus brillant, son fils ne secouàtentièrement le joug,
et que non-seulement il ne revînt plus partager sa yie, mais
qu'il s'avisât encore de Tendre sa maison héréditaire et d'alié-
ner ses rentes seigneuriales. Quoique le marquis sefùtquel-
quepeu entaché de libéralisme dans la sociélédes chasseurset
des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait secrè-
tement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait Je
dédain de ces vanités que dans l'espérance deleur donner plus
de lustre aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après
la chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré
de sa petite jument retentir sous la herse de son château: lors-
quedu sommetd'une colline boi?ée, ilcomplaitsur ses doigts,
d'un air recueilli, la valeur de chacun des arbres d'élite mar-
qués pour la cognée , il jetait un regard d'amour sur les tou-
relles à demi-cachées dans la cime des bois , et sou front s'é-
claircissait comme au retour d'une douce pensée.
II.
Au profond ennuiqui rongeait André, l'attente d'une femme
selon son cœur venait, depuis quelque temps, mêler des souf-
frances et des douceurs plus étranges. Il est à croire que rien
d'impur n'aurait pu germer dans cette ame neuve, rien de
laid se poser dans celte jeune imagination, et que sa Péri enfin
était belle comme le jour. Autrement se serait-il pris à pleu-
rer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant
d'instances et de doux reproches, lingrate qui ne voulait pas
descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir
à l'attendre dansles prés huraidesde rosée? se serait-il éveillé
si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons
allait féconder les vapeurs de la terre el en faire sortir un
ange d'amour réservé à ses embrassemens ?
On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier.
Son fusil lui servait de prétexte et de contenance; grâce à
ce talisman, le jeune poète traversait la campagne et bravait
les rencontres , sans danger d'être pris pour un fou ; il cachait
son sentiment le plus cher avec un volume de roman dans la
324 REVUE DE PARIS.
poche de sa blouse ; puis , s'asseyant en silence dans les tail-
lis, gardiens du mystère , il s'entretenait de longues heures
avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres trot-
taient amicalement autour de lui, et que les grives babillaient
au-dessus de sa tête , comme de bonnes voisines qui se font
part de leurs affaires.
A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se di-
rigeaient vers un but appréciable à l'esprit, sinon à la vue du
solitaire André, sa tristesse augmentait; mais l'espérance se
développait avec le désir, et le jeune homme, jusque-là mo-
rose et nonchalant, commençaità sentir laplénitude de la vie.
Son père tirait bon augure de l'activité des jambes du chas-
seur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur yagabonde
aurait pu changer André en hirondelle, si la voix d'une femme
l'eût appelé d'un bout de la terre à l'autre.
André était donc devenu un marcheur intrépide , sinon un
heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée,
pas de lande assez déserte, pas de colline assez perdue dans
les verts horizons, pour fuir le bruit des métairies et le mou-
vement des cultivateurs. Afin d'être moins troublé dans ses
lectures, il faisait chaque jour plusieurs lieues à travers
les champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il eût
songé à reprendre le chemin du logis.
Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge
inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre deux
marges delà plus riche verdure. Ce lieu, quoique assez voi-
sin de la petite ville de L , n'était guère fréquenté que par
les bergeronnettes elles merles d'eau; les terres avoisinantes
étaient sévèrement gardées contre les braconniers et les pê-
cheurs : André seul, en qualité de chasseur inoffensif, ne don-
nait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à loisir
dans cette solitude charmante.
C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus
doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de
roman. Les chastes créations de Walter Scott, Alice, Rébecca,
Diana , Catherine , étaient venues souvent chanter dans les
roseaux des chœurs délicieux, qu'interrompait parfois le gé-
missement douloureux et colère de la petite Fénella. Du sein
REVUE DE PARIS. 325
des nuages , les soupirs éloignés des vierges hébraïques de
Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la
grande et pâle Clarisse , assise sur la mousse , s'entretenait
gravement à l'écart avec Julie , et que Virginie enfant jouait
avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un chœur de
bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement les
douces mélodies. André, paie et tremblant, les voyait passer,
fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié les fleurs
du rivage sous leurs pieds nus , effarouchant les tranquilles
oiseaux endormis dans les saules , et trempant leurs couron-
nes de pampre dans les eaux pour les secouer moqueusement
à la figure du jeune rêveur. André s'éveillait de sa vision
triste et découragé. Il se reprochait de les avoir trouvées
belles et d'avoir eu envie un instant de suivre leur trace, se-
mée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins fan-
tômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches , et
lui montrer au fond de l'onde une image fugitive , qu'il s'ef-
forçait en vain d'attirer et de saisir.
Celle ombre mystérieuse et vague, qu'il voyait flotter par-
tout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur futur;
mais toutes les réalités différaient tellement de sa beauté
idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer sur la terre,
et se mettait à pleurer , en murmurant dans son angoisse des
paroles incohérentes. Son père le crut fou bien cei fois, et
faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu
crier au milieu de la nuit : w Où es-tu ? Es- lu née, seulement?
ne suis-je pas venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer
sur la terre ? » Et vmgt autres folies, que le bonhomme traita
de billevesées dès qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait
pas attrapé de coup de soleil dans la journée.
Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-
Girault, — c'était le nom de sa chère retraite. — il lui sem-
bla voir passer à quelque dislance une forme réelle; autant
qu'il put la distinguer , c'était une taille déliée avec une robe
blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des joncs , tant
elle courait légèrement. Cette vision ne dura qu'un instant
et disparut derrière un massif de trembles. André s'élait ar-
326 REVUE DE PARIS.
rêlé stupéfait , et son cœur battait si fort qu'il lui eût été im-
possible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut re-
trouYé la force, il s'aperçut que la riyière, qui coulait à fleur
de terre et faisait cent détours dans la prairie, le séparait du
massif. Il lui fallut faire beaucoup de chenain pour rencon-
trer un de ces petits ponts que les gardeurs de troupeaux
construisent eux-mêmes avec des branches entrelacées et de
la terre ; enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne.
L'ombre étaitdevenue si épaisse, qu'il élail impossible de voir
à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'as-
seoir devant le souper de son père. Mais il dormit moins en-
core que de coutume , et retourna aux Prés-Girault le lende-
main. Rien n'en troublait la solitude , et il craignit d'être
devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires lui
fût apparue comme une chose réelle.
Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière,
il trouva un petit gant de fil blanc très-fin , tricoté à l'aiguille
avec des points à jour très-artistement travaillés , et qui sem-
blait avoir servi à arracher des herbes, car il était taché de
vert.
André le prit, le baisa mille fols comme un fou, l'emporta
sur son cœur , et en devint amoureux , sans songer que le
prince Charmant, épris d'une pantoufle, n'était pas un rêveur
beaucoup plus ridicule que lui.
Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre
trace de celte apparition. Un matin il arriva lentement ,
comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant contre un
arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.
Tout-à-coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et
chanta deux vers d'une vieille romance :
Puis, tout après, je vis dame d'amour
Qui marchait doux et venait sur la rive.
André tressaillit, et, se penchant, il vit, à vingt pas de lui,
une jeune fille habillée de blanc, avec un petit schall couleur
arbre de Judée , et un mince chapeau de paille. Elle était de-
bout et semblait absorbée dans la contemplation d'un bouquet
RETUE DE PARIS. 327
de fleurs des champs qu'elle a\ail à la main. André eut l'ide'e
de s'élancer yers elle pour la mieux Toir ; mais elle \inl de
son côté, et il se sentit tellement intimidé, qu'il se cacha dans
les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'aperce-
Toir de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs.
Elle erra ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloi-
gnanl, tantôt se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe
de la prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque
fois qu'elle en avait rempli sa main , elle descendait sur une
petite plas^e que baignait la rivière , et plantait son bouquet
dans le sable humide pour l'empêcher de se faner. Quand
elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec des
joncs , plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
de l'eau pour en ôter le sable , les enveloppa de larges feuil-
les de nymphœa pour en conserver la fraîcheur , et après
avoir rattaché son petit chapeau, elle se mit à courir , empor-
tant ses fleurs , comme une biche poursuivie. André n'osa
pas la suivre ; il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise
en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus.
Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute la
belle saison. L'hiver vint , et , à chaque fleur q'ie le froid
moissonna, André perdit l'espérance devoir revenir sa belle
chercheuse de bluets.
Mais cette matinée romanesque avait suffi à le rendre
amoureux. Il en devint maigre à faire trembler; et son père,
qui jusque-là avait craint de lui voir chercher ses distractions
dans les villes environnantes, fut assez inquiet de sa mélan-
colie pour l'engager à courir un peu les bals et les divertisse-
mens de la province.
André éprouvait désormais une grande répugnance pour
tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de ses rêve-
ries et de ses promenades solitaires ; néanmoins il chercha
son inconnue dans les fêles et dans les réunions d'alentour.
Ce fut en vain; toutes les femmes qu'il vit lui semblèrent si
inférieures, que, sans le gant qu'il avait trouvé, il aurait pris
toute cette aventure pour un rêve.
Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans
sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable , et de fermer
328 REVUE DE PARIS,
les yeux et les oreilles à toutes les séductions de l'oubli. Il
aurait pu trouver une femme plus belle que son idéale, mais
elle l'avait fasciné ; c'était la première , et par conséquent la
seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que sa des-
tinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
qu'il en gardât l'empreinte dans son ame, et lui restât ûdéle
jusqu'au jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous
nous faisons nous-mêmes les ministres de la fatalité.
Ce fut surtout vers la petite ville de L.... qu'il dirigea ses
recherches. Mais en vain il vit, pendant plusieurs dimanches,
l'élite de la société se rassembler dans un salon de bour-
geoises précieuses et beaux esprits; il n'y trouva pas celle
qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte bien plus
difficile, c'est que, par suite d'un sentiment appréciable seu-
lement pour ceux qui ont nourri leurs premières amours de
rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à par-
ler à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'im-
pression qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révé-
lation divine, s'il eût confié son bonheur et son angoisse à
des oreilles profanes. Or , il est bien certain qu'il n'avait au-
cun ami qui lui ressemblât , et que tous ses jeunes compa-
triotes se fussent moqués de sa passion , sans en excepter
Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village.
Dans son enfance , il avait été le camarade d'André , autant
qu'on pouvait être le camarade et cet enfant débile et taci-
turne. Josephétaitprécisément tout l'opposé : grand, robuste,
jovial, insouciant, il ne svmpathisait avec lui que par une cer-
taine élévation de caractère et une grande loyauté naturelle.
Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles , que l'éduca-
tion n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts.
Étranger à toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient
le jeune marquis , il y suppléait par une conversation en-
jouée. Sa bonne et franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou
au moins lui en tenait lieu, et il était la seule personne au
monde qui pût faire rire le mélancolique André.
Depuis deux ou trois ans, il était établi dans la ville de
REVUE DE PARIS. 329
L.... ayec sa famille, et fréquentait peu le château de Mo-
rand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son fils,
alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps le dis-
traire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph aimait An-
dré comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux
et craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne com-
prenait rien à ses ennuis; mais il avait assez de délicatesse
pour ne pas les froisser par des railleries trop dures. Il le
regardait comme un enfant gâté, ne discutait pas avec lui, ne
cherchait pas à le consoler parce qu'il ne le croyait pas
réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser, tout
en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne
pouvait pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec
plaisir , et , confié par son père à ce gouverneur de nouvelle
espèce, il se laissa conduire partout où le caprice de Joseph
voulut le promener.
Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André
ne pouvait être amoureux. — André garda le silence. — Jo-
seph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt amou-
reux.— André sourit d'un air mélancolique. — Joseph conclut
en affirmant que, parmi les demoiselles de la ville, il n'y en
avait pas une qui eût le sens commun, que ces précieuses
étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter, qu'il
n'y avait au monde qu'une espèce de femmes aimables, à
savoir les griseltes, et qu'il fallait que son ami apprît à les
connaître et à les apprécier, ce à quoi André se résigna ma-
chinalement.
III.
Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de
leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée
dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé vingt-
quatre heures dans la petite ville de L...., en France, peut at-
tester la rare gentillesse et la coquetterie sans pareille de ses
grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne mit au jour
de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs; jamais
souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de fleu-
rettes brillantes et légères. La ville de L.,.. s'enorgueillit à
2 2b.
330 REVUE DE PARIS.
bon droit de l'éclat de ses filles ; et de pîas de Tingt lieoes à
la ronde, les galans de tous étages viennent risquer leur es-
prit et leur prétention persuasive dans ces bals d'artisans
où, chaque dimanche, plus de cinquante petites commères
étalent sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers
de soie noire et leur visage couleur de rose.
Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire tra-
vailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait
guère expliquer , sans avouer que ces dames aiment beau-
coup la toilette, et qu'elles ont bien raison.
Quoi qu'il en soit, les méchans et les méchantes vont s'é-
tonnant du grand nombre (Partisanes ( c'est un mot du pays
que je demande la permission d'employer) qui réussissent à
vivre dans une aussi petite ville; mais les gens de bien ne s'en
étonnent pas : ils comprennent que cette ville privilégiée est
pour la grisette un théâtre de gloire qu'elle doit préférer à
tout autre séjour; ils savent en outre que la jeunesse et la
santé s'alimentent sobrement, et peuvent briller sous les plus
modestes atours.
Ce qu'il y a de certain , c'est que nulle part peut-être, en
France, la beauté n'a plus de droits et de franchises que dans
ce petit royaume, et que nulle part ces privilèges ne dé-
génèrent moins en abus. L'indépendance et la sincérité domi-
nent comme une loi générale dans les divers caractères de
ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles exercent une puis-
sance réelle dans leur Yvetot;et cette espèce de ligue contre
l'influence féminine des autres classes établit entre elles un
esprit de corps assez estimable et fertile en bon procédés.
Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours
assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une
heure, du moins y a-t-il une barrière que ce secret ne franchit
pas aisément. Là où cesse l'apostolat de l'artisanerie , cesse
le droit d'avoir part au petit plaisir du scandale. Ainsi, l'a-
venture d'une grisette peut égayer ou attendrir long-temps
lafoule de ses pareilles, a vaut d'ètrelivrée au dédaigneux sou-
rire des bas-bleusdel'endroitouaux graveleux quolibets des
villageoises d'alentour.
Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule
REVUE DE PARIS. 331
classe de femmes mérite assez d'hommages pour accaparer
ceux de toutes les classes d'hommes; aussi Toit-on rarement
une belle arlisane être farouche au point de manquer de ca-
yalier servant. Tant de sévérité serait presque ridicule dans
un pays où la galanterie n'a pas encore rais à la porte toute
naïveté de sentiment , et où l'on voit plus d'une amourette
s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans
se compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne
pas désespérer de l'amener au mariage; si elle manque son but,
ce qui arrive souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec
un second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté
ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du nœud conjugal.
Apart donc les vertus austères qui se rencontrent là comme
partout, en petit nombre, les jeunes ouvrières de L.... sont
généralement pourvues chacune d'un favori , choisi entre
dix, et fort envié de ses concurrens. On peut comparer cette
espèce de mariage expcctalif au sigisbéisme italien. Tout s'y
passe loyalement , et le public n'a pas le droit de gloser tant
qu'un des deux amans ne s'est pas rendu coupable d'infidélité
ou entaché de ridicule.
Il faut dire à la louange de ces grisettes , qu'aucune ne fait
fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble
trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté ; leur or-
gueil équivaut à une vertu ; jamais la cupidité ne les jette
dans les bras des vieillards ; elles aiment trop l'indépendance
pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune pré-
caution. Aussiles hommes mariés ne réussissent jamais au-
prèsd'elles. Il ya quelque chose de vraiment magnifique dans
l'exercice insolent de leur despotisme féminin. Elles sont ai-
mantes et colères, romanesques on ne peut plus; coquettes
et dédaigneuses , avides de louanges, folles de plaisirs, ba-
vardes , prudes , gourmandes , impertinentes , mais désinté-
ressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez
à ce caractère : elles sont généralement grandes , robustes et
alertes ; elles ont de grandes bouches qui rient à tout propos
pour montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et
blanches , avec des cheveux bruns ou noirs ; leurs pieds sont
très-provinciaux, et leurs mains rarement belles; leur voix
332 REVUE DE PARIS.
est un peu\irile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux.
Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expres-
sion de hardiesse et de bonté qui ne trompe pas.
Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le
timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême était
là et non ailleurs; et qu'il ne pouvait pas manquer de sortir
enivré du premier bal où il mettrait les pieds. André se laissa
donc conduire , et se conduisit lui-même assez bien durant
toute la soirée. Il dansa trés-assiduement, ne fit manquer
aucune figure , dépensa au moins cinq francs en oranges et
en pralines offertes aux dames ; même il se montra homme
de talent et de bonne société ( comme disent les gens de mau-
vaise compagnie ) , en prenant la place du premier violon ,
qui était ivre, et en jouant très-proprement un quadrille de
contredanses tirées de la Muette de Portici.
Malgré ces excellentes actions , André ne prit pas beau-
coup dans la société artisane; on le trouva ^er, c'est à-dire
silencieux et froid ; lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas
aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La beauté de ces gri-
settes n'était nullement celle qui plaisait à son imagination.
Il était difficile, mais ce n'était pas sa faute ; il avait dans la
tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de deux grands
yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute
force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins
dans le silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'en-
fans gâtés lui déplut. D'ailleurs il n'était pas aisé d'en appro-
cher ; la moins belle était surveillée par plus d'un aspirant
jaloux, et André ne se sentait pas la moindre vocation pour
le rôle deLovelace campagnard. Trop modeste pour espérer
de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour
engager la lutte avecun concurrent. Il se retira donc de bonne
heure , laissant Joseph dans une grande exaltation entre
une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme bowl de
vin chaud.
— Comment! dit-il à André le lendemain, tu es parti avant
la fin ! Tu n'y entends rien, mon cher ; tu ne sais pas que c'est
le meilleur moment. On se place adroitement à la sortie , on
jette son dévolu sur une fille mal gardée ; on lui offre le bras,
I
REVUE DE PARIS. 333
elle accepte. Tons la reconduisez jusque chez elle; vous
avez pour elle mille pelils soins durant le trajet, vous lui
offrez votre manteau; elle en accepte la moitié; vous la sou-
levez dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien
passe auprès d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre
vous d'un petit air effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur
des chiens enragés; vous la rassurez, et vous brandissez vo-
tre canne en élevant la voix de manière à réveiller toute la
rue; si le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez
même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en
passant ; cela fait bien et donne la réputation d'un crâne. Sur-
tout évitez de jurer. La grisette hait tout ce qui sent le pay-
san. Ne gardez pas voire pipe à la bouche en lui donnant le
bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui un
compliment agréable de temps en temps, en procédant tou-
jours par comparaison; par exemple, dites : — Mademoi-
selle une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si
pâle, ce n'est pas une rose du mois de mai comme vous. —
Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un peu trop en-
luminée, et dites que lesgrosses couleurs donnent l'air d'une
servante ; mais surtout choisissez les beautés que vous vou-
lez dénigrer dans la première société : votre compliment sera
deux fois mieux accueilli. Enfin, au moment de quitter votre
infante, prenez un air respectueux, et demandez-lui la per-
mission de l'embrasser; dès qu'elle aura consenti, redoublez
de civilité et embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt
après, saluez jusqu'à terre; gardez-vous bien de baiser la
main, on se moquerait de vous; replacez-lui son scball sur les
épaules ; louez sa taille,mais n'y touchez pas.Faitesce métier-
là cinq ou six jours de suite ; après quoi vous pouvez tout
espérer.
— Et cela suffit pour être préféré à un amant en litre?
— Bah! quand on n'a peur de rien , quand on ne doute de
rien , on arriveàtout. D'ailleurs, jene te dis pasd'aller te met-
tre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs qui sont
accoutumés à charger des bœufs sur leurs épaules, ni avec un
de ces fils de fermier qui ont toujours à la main un bâton de
cormier ou un brin de boux de la taille d'un mal de vaisseau;
334 REVUE DE PARIS.
non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, de
petits clercs d'ayoués qui ontlavoixflûtée et le menton lisse
comme la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie,
qui n'ont pas envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-
là, Yois-tu, on leur souffle leur Dulcinée en quinze jours,
quand on sait s'y prendre. La griselte aime assez ces marjo-
lets qui font des phrases et qui portent des jabots ; mais elle
aime par-dessus tout un braye tapageur qui ne sait pas nouer
sa cravate , qui aie chapeau sur l'oreiile, et qui, pour elle,
ne craint pas de se faire enfoncer un œil ou casser une dent.
André secoua la tète.
— Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai
pas.
— Gomme tu voudras, reprit Joseph, mais viens toujours
dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.
André se rendit donc à cinq heures chez les parens de son
ami Marteau.
— Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, le grisettes
te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma sœur
qui se marie, et nous avons quatre ouvrières dans la maison.
Quatre! etdesplus jolies, ma foi! Moi, je ne fais que de dé-
vider le fil et ramasser les ciseaux de ces Omphales. Je
tourne à l'entour en sournois comme le renard autour d'un
perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente se laisse
prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le
soir, quand elles ont fini leur lâche , je les fais danser dans
la cour, au son de la flûte, sur six pieds carrés de sable à l'om-
bre de deux acacias. C'est une scène champêtre digne d'ar-
racher de tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras
ce soir transformé en Tityre, assis sur le bord du puits , et je
veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes.
Ah ça! tu sais l'usage du pays ? les ouvrières en journée man-
gent à la même table que nous ; ne va pas faire le dédaigneux;
songe que cela se fait dans tout le département, dans les grands
châteaux tout comme chez les bourgeois.
— Oui , oui , je Je sais , répondit André; c'est un usage du
Tieux temps que les artisans ne songent pas à détruire.
■—Moi, j'aime beaucoup cet usage là, parce que les filles
REVUE DE PAPJS. 335
sont jolies. Si jamais je me marie , et si ma femme (comme
font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que des ouvriè-
res de quatre-yingts ans , je saurai fort bien les envoyer man-
ger à l'office, oubien je leur ferai servir des nougats de pierre
à fusil , qui les dégoûteront de mon ordic.aire. r>Iais ici c'est
différent, les bouches sont fraîcheset les dents blanches ; que
la beauté soit la reine du monde , rien de mieux.
IV.
L'intérieur de la famille3Iarleau était patriarcal. Lagrand'-
mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près
delà cheminée , et tricotait un bas gris. C'était une excellente
femme , un peu sourde , mais encore gaie , qui de temps en
temps plaçait son mot dans la conversation , tout en ricanant
sous les lunettes sans branches qui lui pinçaient le nez. La
mère était une ménagère sèche et discrète , active , silen-
cieuse , absolue , sujette à la migraine , et partant chagrine.
Elle était debout devant une grande table couv erte d'un tapis
vert , et taillait elle-même la besogne aux ouvrières ; mais ,
malgré son caractère absolu , la dame ne leur parlait qu'avec
une extrême politesse , et souffrait, non sans une secrète
mortification , que tous ses coups de ciseau fussent soumis
à de longues discussions de leur part.
Auprès de la fenêtre ouverte , les quatre ouvrières et les
trois filles de la maison, pressées comme une compagnie do
perdrix , travaillaient au trousseau ; la fiancée elle-même
brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière, placée
surune chaise plus élevée quelesautres , dirigeaitles travaux ,
etde temps en temps donnait un coup d'œil aux ourlets con-
fiés aux petites filles. Les griseltes en sous-ordre ne comp-
taient pas cinquante ans à elles trois ; elles étaient fraîches,
rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfans
de la maison , penchées d'un petit air boudeur sur leur ou-
vrage et ne prenant aucun intérêt à la conversation , se
mêlaient aux visages animés des grisettcs , à leurs bonnets
blancs posés sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de
jeunes filles formait un groupe naïf lout-à fait digne des pin-
338 REVUE DE PARIS.
ceaux de l'école flamande. Mais , comme Calypso parmi ses
nymphes ,'Henrielle , la couturière en chef, surpassait toutes
ses ouvrières en caquet et en beauté ; du haut de sa chaise à
escabeau , comme du haut d'un trône , elle les animait et les
contenait tour à tour de la Yoix et du regard. Il y avait bien
dix ans qu'Henriette était comptée parmi les plus belles ;
mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si tôt à son
empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt- cinq ans et
promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une
gloire à son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec
une netteté plus orgueilleuse l'étroit corsage et les riches
contours d'une taille impériale ; aucun bonnet de tulle n'éta-
lait ses coquilles démesurées et ses extravagantes rosettes
de rubans diaphanes sur un échafaudage plus splendide de
cheveux crêpés.
A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout-à-coup
comme le son del'orgue, lorsque le plain-chant de l'officiant
écourte sans cérémonie les dernières modulations d'une ri-
tournelle où l'organiste s'oublie. Mais après quelques instans
de silence , pendant lesquels André salua timidement et sup-
porta le moins gauchement qu'il put le regard oblique de
l'aréopage féminin, une voix flùtée se hasarda à placer son
mot, puis une autre , puis deux à la fois, puis toutes , et ja-
mais volière ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage.
Joseph se mêla à la conversation, et voyant André mal à l'aise
entre les deux matrones , il l'attira auprès du jeune groupe.
— Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier,
moitié humble (note qu'il était important de toucher juste
avec la belle couturière, et dont Joseph avait très-bien étudié
l'intonation) , voulez-vous me permettre de vous présenter
un de mes meilleurs amis, M. André de Morand, gentil-
homme comme vous savez, et gentil garçon comme vous
voyez? H n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a
tourné autour de vous cette nuit pendant une heure, pour
vous faire danser, et qu'il n'a pas pu vous approcher; vous
êtes inabordable au bal, et , quand on n'a pas obtenu votre
promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette,
REVUE DE PARIS. 337
car une rougeur naïve lui monta au yisage. Tandis qu'elle
engageait a\ec Joseph un échange d'œillades et de facétieux
propos, André remarqua que la petite Sophie , la plus jeune
des quatre, parlait de lui avec sa voisine, car elles le regar-
daient maladroitement, à la dérohée, en chuchotant d'un pe-
tit air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de
quinze ans qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en
riant d'avouer le mal qu'elles disaient de lui. Après avoir
beaucoup rougi, beaucoup refusé, beaucoup hésité, Sophie
avoua qu'elle avait dit à Louisa :
— Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir;
cela n'empêche pas qu'il ne soit fier comme tout, il ne m'a pas
dit trois mots.
— Ahl mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une aga-
cerie, prends-en note.
— Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait
que la petite Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens;
tout le monde l'a remarqué, M. André a bien l'air d'un
noble, il ne rit que du bout des dents, et ne danse que du
bout des pieds; je disais , en le regardant : Pourquoi est-ce
qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? cane l'amuse pas du
tout.
André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près
de répondre : En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela
ne m'amusait pas du tout. Mais Joseph lui coupa la parole, en
disant :
— Ah ! ah ! de mieux en mieux , André , M'ie Henriette t'a
regardé , quedis-je? elle t'a contemplé , elle s'est beaucoup
occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation ? >Ia foi ! je suis
jaloux d'un pareil début. Mais voyez-vous , mes chères peti-
tes, pardon! je voulais dire mes belles demoiselles, vous fai-
tes à mon ami un reproche qu'il ne mérite pas; vous l'accusez
d'être fier, lorsqu'il n'est que triste, et il faudra bien que vous
lui pardonniez sa tristesse , quand vous saurez qu'il est amou-
reux.
— Ah ! s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
— Oh mais ! amoureux ! reprit Joseph avec emphase ,
amoureux frénétique !
2 29
338 REVUE DE PARIS.
— Frénétique ! dit la petite Louisa en ouvrant de grands
yeux.
— Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux ,
amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux
de Yous, Mii"^ Louisa, comme le nouveau commis à pied des
droits réunis est amoureux de vous , M^^* Juliette , comme...
— Voulez-vous vous taire, voulez-vous vous taire ! s'écriè-
rent-elles toutes en carillon.
3jme Marteau fronça le sourcil , en voyant que l'ouvrage
languissait; la grand'mère sourit, et Henriette rétablit le
calme d'un signe majestueux.
— Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles,
dit-elle à ses ouvrières , M. Joseph allait nous dire de qui
M. André est amoureux.
— Et je vais vous le dire , en grande confidence , répondit
Joseph , chut ! écoutez bien , vous ne le direz pas ?...
— Non, non, non ! s'écrièrent-elles.
— Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre.
Il en perd l'esprit et l'appétit , et si vous ne lirez pas au sort
laquelle devons...
— Oh ! le méchant moqueur ! dirent-elles en l'interrom-
pant.
— M. Joseph, nous ne sommes pas des enfans , dit Hen-
riette en affectant un air digne, nous savons bien que mon-
sieur est noble et que nous sommes trop peu de chose pour
qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière va raccom-
moder le linge du château de Morand , le père et le fils s'ar-
rangent toujours pour ne pas manger à la maison , afin cer-
tainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute
seule! ce n'est pas amusant ! aussi il n'y a pas beaucoup d'ar-
lisanes qui veuillent y aller. On n'y a aucun agrément , per-
sonne à qui parler, et quels chemins pour y arriver ! aller en
croupe derrière un métayer! ce n'est pas un si beau voyage
à faire , et ce n'est pas comme chez M. de.... C'est un noble
pourtant , celui-là: eh bien ! il vient chercher lui-même ses
ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
— Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph, c'est
toujours yous, M^"^ Henriette.
REVUE DE PARIS. 339
— Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant, avec des gens
aussi comme il faut !...
— C'est-à-dire que mon ami André , reprit Joseph en la
regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme comme il
faut, selon vos idées.
— Je ne dis pas cela ! ces messieurs sont fiers ; ils ont rai-
son, si cela leur conyient; chacun est maître chez soi; libre
à eux de nous tourner le dos quand nous sommes chez eux;
libre à nous de rester chez nous , quand ils nous font de-
mander.
— Je ne sayais pas que nous eussions d'aussi grands torts,
dit André en riant : cela m'explique pourquoi nous avons tou-
jours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur faute, si nous
ne nous corrigeons pas : essayez de nous rendre sociables,
Mlle Henriette , et vous verrez !
Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à
son rôle de princesse , elle s'en défendit.
— Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-
elle , nous sommes trop mal élevées pour plaire à des gens
comme vous : il vous faudrait quelqu'un comme Geneviève
pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui ne souffre pas
les grands airs !
— Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à
cette précieuse-là! je ne connais personne qui se donne de
plus grands airs mal à propos.
— Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela;
Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez bien,
et tout le monde le sait bien aussi.
— Ah! je ne peux pas la souffrir, votre Geneviève, reprit
Joseph : une bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se
mettre sous verre comme ses marchandises!
— Qu'est-ce donc que M'^* Geneviève? demanda André;
je ne la connais pas...
— C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Jo-
seph, et la plus grande chipie /...
En ce moment, la servante annonça, avec la formule d'u-
sage dans le pays : — Voilà madame une telle , une des dames
les plus élégantes de la ville.
340 REVUE DE PARIS.
— Oh ! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici de la quin-
tescence de bégueulisme.
Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et
l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec la-
quelle elles examinèrent à la dérobée la toilette delà dame,
depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans de ses
souliers. De son côté, M"*'' Privât, c'était le nom de la mer-
veilleuse qui regardait les chiffons du trousseau avec beau-
coup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une manche,
une objection de la plus haute importance. Le rouge monta
au visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière
aussi flagrante dans l'exercice de sa profession. La dame avait
prononcé des mots inouis, elle avait osé dire que la man-
chette était de mauvais goût, et que les doubles ganses du
bracelet n'étaient pas dun bon genre. Henriette rougissait et
pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une réponse fou-
droyante, lorsque ]M"»e Privât , tournant légèrement sur le
talon , parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait
osé critiquer l'œuvre d'Henriette, et le peu d'attention qu'on
faisait à son dépit, augmentèrent son ressentiment, et elle
Be promit d'avoir sa revanche.
Aprèsqueladame eut parlé assez long-tempsavecM^eMar-
teau, sans rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était
acheté.
— Il est commandé, dit Mme Marteau, Geneviève y met
tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a
promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait encore
faites.
— Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans
son genre? reprit M"^*" Privât.
— Oh ! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admira-
tion ! moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi
semblables à la nature. Quand je vais chez elle, et que je la
trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles, il m'est
impossible de distinguer les uns des autres.
— En effet , dit la dame avec indifférence , on prétend
qu'elle regarde les fleurs naturelles , et qu'elle les imite
avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.
REVUE DE PARIS. 341
— Je crois bien', murmura Henriette, furieuse d'entendre
parler légèrement du talent de Geneviève.
— Oh ! du goût ! du goût ! reprit la vieille, c'est ravissant,
le goût qu'elle a , cette enfant ! si vous voyiez le bouquet de
noces qu'elle fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient
de cueillir, absolument !
— Oh, maman! dit Justine, et ces muguets!
— Tu aimes les muguets, toi? dit Joseph, qui venait de
rentrer.
— Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal , dit
M""^ Marteau; nous en avons pour cinquante francs, seule-
ment pour la toilette de la mariée, sans compter les fleurs de
fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien cher et se
fane bien vite.
— Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets?
dit Joseph , un mois peut-être ? travailler tout un mois pour
gagner cinquante francs, ce n'est pas le moyen de s'enrichir.
— Oh! M. Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette
d'une voix aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y
a guère de profit, allez, pour les pauvres grisettes, et par-des-
sus le marché on leur fait avaler tant d'isolences ! On n'a
pas toujours le bonheur d'aller en journée chez du monde
honnête comme votre famille, M. Joseph; il y a des personnes
qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin de leur
feu, lésinent misérablement.
— Eh bien I eh bien ! dit la grand'mère, qui, placée assez
loin de Henriette, n'cnlendait que vaguement ses paroles,
qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici, comme si elle
voulait nous manger? Henriette, Henriette, est-ce que tu dis
du mal de nous, mon enfant ?
— Eh non, eh non ! ma mère, répondit Joseph , tout au
contraire. M''" Henriette nous aime de tout son cœur, car j'en
suis aussi, n'est-ce pas, M"*^ Henriette?
Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la
grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes est
la terreur de tous les ménages de L Initiées durant des
semaines entières à tous les pelits secrets des maisons où
elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation, après
2 2t).
342 RETUE DE PARIS.
le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de fa-
mille en famille les observations malignes qu'elles ont faites
dans chacune , et même les scandales domestiques qu'elles
y ont surpris. Elles trouvent dans toutes des auditeurs avides
de commérage qui ne rougissent pas de les questionner sur
ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que le lende-
main à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique
dans une troisième maison. La médisance est une arme ter-
rible, dont les grisettes se servent pour appuyer le pouvoir
de leurs charmes, et imposer aux femmes qui les haïssent le
plus toutes sortes de ménagemens et d'égards.
M™« Privât sentit l'imprudence qu'elle avait commise ; et ,
sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain d'empêcher
une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter au moins les
injures directes, et battit en retraite.
Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea
le cœur d'Henriette, et ses ouvrières firent en chœur un
bruit dont les oreilles de la dame durent tinter , si le pro-
verbe ne ment pas.
Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur
son compte , Henriette en conta une qui ramena le nom
de Geneviève dans la conversation : M"^^ Privât lui avait
honteusement marchandé une couronne de roses qu'elle
s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir de Paris, et
payée fort cher.
Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était
bien fait, et il prit plaisir à luliner Henriette en rabaissant
le talent et la vertu de la jeune fleuriste.
— Oh, pour le coup ! s'écria Henriette avec colère, ne di-
tes pas de mal de celle-là ; de nous autres , tant que vous
voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais personne
n'a le droit de donner du ridicule à Geneviève : une fille qui
vit toute seule enfermée chez elle, travaillant ou lisant le
jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut être pas
donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
— Ah, ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra on
beau jour, et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de
l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.
REVUE DE PARIS. 343
— Des romans ! appelez-yous des romans ces gros livres
qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tous pleins de
mots latins où je ne comprends rien , et où vous ne compren-
driez peut-être rien Yous-même ?
— Comment ! dit André, W^^ Geneyiève lit des livres
latins ?
— Elle étudie des traités de botanique , répondit Joseph.
Parbleu ! c'est tout simple, c'est pour son état.
— C'est donc une personne tout-à-fait distinguée? reprit
André.
— Oui-dà, je crois bien ! répartit Henriette, je tous le disais
tout-à-l'heure , c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait
pour dîner avec monsieur ! Mais tout marquis que tous êtes ,
monsieur André , tous feriez bien de ne pas oublier vos man-
chettes pour lui parler; on parle de fierté, c'est elle qui sait
ce que c'est!
— Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph;
de quel droit s'éléve-t-elle au-dessus de tous !
— Ae croyez pas cela, monsieur; avec nous, elle est aussi
bonne camarade que la première venue.
— Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade
avec TOUS ?
— C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses
liTres. Mais elle nous iuTite chez elle le soir, quand elle a
gagné une petite somme; elle nous donne des gâteaux et du
thé; et puis elle chante pour nous faire danser, et elle chante
mieux avec son gosier que tous avec votre flûte : il faut Toir
comme elle nous reçoit bien 1 quelle propreté chez elle 1 c'est
un petit palais 1 On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
amans, celle-là!
— Ah, oui! de jolis bals, dit Joseph, des bals sans hom-
mes ! je suis sûr que tous tous ennuyez?
— Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on
ne pense qu'à eux !
— A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph ;trouvera-
t-elle un mari sous les feuillets de ses vieux livres, ou dans
les boutons de ses fleurs I
— Bah! bah! un mari ! quel est donc l'artisan qui pourrait
344 REVUE DE PARIS.
épouser une femme comme elle? Un beau mari pour elle
qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales et
son tablier de cuir ! Et quant à tous , mes beaux messieurs ,
"VOUS n'e'pousez guère, et Genevièye est trop fière pour être
votre bonne amie autrement.
— Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les
femmes qui n'aiment rien.
— Vous la connaissez bien , en vérité ! dit Henriette en
haussant les épaules; c'est le cœur le plus sensible; elle aime
ses amies comme des sœurs, elle aime ses fleurs, comme
quoi, dirai-je?.... comme des enfans! Il faut la voir se pro-
mener dans les prés, et trouver une fleur qui lui plaît! c'est
une joie , c'est un amour ! Pour une petite marguerite dont je
ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelque-
fois elle sort avec le jour pour aller dans les champs cueillir
ses fleurs , avant que vous soyez sortis du nid , vous autres
oiseaux sans plumes !
— En vérité ! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle
que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout-à-coup, et sortit
un instant après pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprou-
vait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de la prairie.
— Voyez -vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières,
lorsque André eut quille la chambre : il est fou.
— Il est tout étrange en effet, répondit Henriette.
— Ilfaut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph,
il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles,
que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.
— Oh ! nous ne nous en mêlons pas ! s'écrièrent-elies
toutes, non sans jeter un regard attentif sur André qui pas-
sait sous la fenêtre.
— Je parle sérieusement , chère Henriette , dit Joseph ,
qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner,
dans un corridor de la maison, il faut que vous m'aidiez à
consoler mon ami André.
— Plaisantez -vous? répondit-elle d'un air dédaigneux;
adressez-vous à un médecin , si ce monsieur est fou.
— Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage
au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie.
4
REVUE DE PARIS. ^45
Fiez-vous à ces amoureux-là , dés qu'ils ont secoué leur mau-
vaise honte , ce sont les plus tendres amans du monde. Mais
ne croyez pas que je parle de vous, non, mille dieux! Si vous
voulez avoir pitié de quelqu'un ici , j'aime autant que ce soit
moi que lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André devien-
drait amoureux, s'il voyait Geneviève; c'est tout-à-fait la
beauté qu'il aimera.
— Eh bien I monsieur, qu'il aille à la messe de sept heu-
res , et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me re-
gard et- il?
— Oh 1 il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez;
allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser
dans la cour avec vous , et vous verrez que mon André com-
mencera tout de suile à soupirer.
— Ah ça! est ce que vous êtes fou, M. Marteau? quelle
proposition me faites-vous?
— Aucune ! comment? que supposez-vous? auriez-vous de
mauvaises idées? Ah! M^'c Henriette, je croyais que vous
n'aviez jamais entendu parler de choses semblables!...
Henriette devint rouge comme son foulard.
— Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener
Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparem-
ment? Est-ce une conduite honnête?
— Eh! pourquoi pas? si vous avezl'ame pure comme moi,
trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse la cour
à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce que vous
ne répondriez pas d'elle?
— Oh ! ce n'est pas l'embarras ! j'en réponds comme de moi.
Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix, puis
il reprit d'un air très-sérieux :
— Eu ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez.
Quand même André, qui est le plus vertueux des hommes,
deviendrait un scélérat dici à une heure, la vertu de]M"^ <ie-
ucviève serait-elle compromise par ses tentatives? Qu'elle
vienne, cro>ez-moi, belle Henriette, ce sera une danseuse
de plus pour notre bal de ce soir , et nous nous amuserons du
petit air niais d'André, et du grand air froid de Geneviève.
Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
346 REVUE DE PARIS.
— Au fait, c'est Trai, dit Henriette , ce petit monsieur sera
drôle avec ses révérences; et quant à GeneYiève, elle n'a pas
à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira quelque
part avec moi.
— Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une
pomme.
— J'aurai bien de la peine à la décider , ajouta Henriette;
elle ne va jamais chez les bourgeois, et elle a raison, monsieur
Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour nous,' aussi
nous n'écoutons guère leurs fleurettes, tenez-vous cela pour
dit.
— Pour le coup , dit Joseph , j'avale une citrouille qui m'é-
touffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'esto-
mac. Yoici le dîner qui sonne; permettez-moi de vous offrir
mon bras. C'est convenu , n'est-ce pas?
— Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
— Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
— J'essaierai.
George Sand (1).
(i) Extrait de la Revue des Deux inondes. — Les prochains \o-
lûmes contiendront la suite de cet ouvrage , qui sera publié en entier
dans la Revue de Paris.
(Note de V Editeur lelge).
CHRONIQUE DE PARIS.
Janvier est le mois des violons et des fluxions de poitrine.
On danse et l'on s'enrhume de tous côtés , dans Paris la folle
capitale , qui devient tour à tour champ de bataille , arène
politique, salle de bal, selon qu'elle est mitraillée par les
révolutions et l'émeute , agitée par une grande question na-
tionale , ravagée par l'épidémie , émue par des velléités de
plaisir: nous voilà frappés de vertige; et ce vertige durera
deux mois, pendant lesquels les hommes de vingt à trente
ans ne se couchent qu'à quatre heures du matin , les ména-
ges se brouillent, les petites OUes se marient, les jeunes gens
font des dettes que les parens ne paient pas , et les médecins
des visites qu'ils se font payer : deux mois pendant lesquels
la société, jetée violemment hors de ses limites, n'a plus
de force que pour le galop, d'énergie que pour la valse, d'ar-
gent que pour la toilette , d'estomac que pour digérer des
truffes , de voix que pour dire au cocher : Au bal masqué! de
poumons que pour respirer une atmosphère de gaz et de
bougies. Tous ne faites pas une visite sans rencontrer des
tapissiers amoncelant des banquettes, drapant des tentures,
suspendant des lustres, accrochant des quinquets: les serres
sont dévastées , dépouillées de leurs fleurs ; car le luxe des
fleurs naturelles grandit chaque jour plus menaçant. 25 à 30
fr. suffisent à peine pour payer un bouquet de femme à la
mode. Heureux peuple qui ne demande qu'à chanter, à dan-
ser , et à ne pas payer.
Un fait qui a dû frapper depuis quatre ans les hommes
qui observent , c'est qu'à vrai dire il n'y avait pas à Paris de
société , dans l'insolente acception de ce mot. La grande
348 REVUE DE PARIS.
aristocratie, celle des noms et des fortunes, proteste bien,
il est vrai , par des fêtes à Jiuis clos, par des bals entre
amis, par des réceptions à petit bruit ; mais à force de s'épu-
rer, elle s'est considérablement réduite. Sous l'autre règne,
elle se montrait sévère sur les mœurs , à présent elle est in-
traitable sur les nuances d'opinion. Puis quelques défections
ont affligé les fidèles. Ces bouderies-là sont honorables, mais
elles fatiguent bien à la longue des classes qui ont besoin d'ap-
procher le pouvoir pour recevoir de lui des reflets dé gran-
deur et de plaisir. D'un autre côté, la bourgeoisie, que la
révolution a élevée d'un degré et rapprochée du trône , cette
classe qui se compose de tant d'élémens , de militaires , de
magistrats, d'avocats, de banquiers, de négocians , parle
fait de sa grande extension et par l'absence de toute démar-
cation , ne forme pas une catégorie homogène qui puisse pren-
dre ses plaisirs en commun et de confiance ; et pour tout dire
un Montmorency reçoit très-bien un hobereau de Bretagne,
parce que tous deux se trouvent nobles. M.Delessert ne re-
cevrait pas volontiers un épicier de la rue Mouffetard , quoi-
que tous deux soient négocians , l'un vendant du sucre au
quintal , l'autre à la livre , avec ou sans papier. Pour la no-
blesse il n'y a qu'une distinction, la race; pour la bourgeoisie,
il y en a mille , l'esprit , Jetaient , l'importance politique , les
degrés de richesse, etc. ; la distinction de la noblesse est bientôt
faite; les distinctions qu'admet logiquement la bourgeoisie
sont difficiles par leur infinité , et toutes livrées à des appré-
ciations variables. Une fois qu'un homme est noble ou réputé
tel , tous les salons d'un certain monde lui sont ouverts ; tan-
dis qu'il faut être plus ou moins homme d'espritet de talent,
plus ou moins influent ou riche , selon tel ou tel autre salon
de la classe moyenne. Les dernières années de la restauration
avaient amené quelques transactions entre les grands noms
de la cour de Charles X et les sommités de la finance; mais
cesessais de fusion sont demeurésstériles. Aujourd'hui donc,
nousavons une aristocratie quiréfléchit sur elle-même toutes
ses pensées de plaisir et d'intérêt, ne se mêlant jamais aux
fêtes qu'ordonne la magnificence d'une royauté citoyenne.
Or , une aristocratie qui ne met pas ses uniformes , qui n'é-
REVUE DE PARIS. 349
(aie pas ses crachats , qui ne hante pas les palais , qui ne joue
pas avec les formes de l'étiquette et des grandes réceptions,
est une aristocratie en expectative , en disponibilité, une
aristocratie en deuil. D'un autre côté , nous avons une bour-
geoisie qui jouit de la vie à sa guise , comme par le passé. Elle
se rend avec bonhomieauxauguslesinvitationsquirappellenl;
mais ses mœurs n'y ont rien perdu ni gagné.
En fin de compte, la grande affaire de tous étant de s'amu-
ser , on se réunit comme on peut ^«on danse à la débandade ,
tantôt chez Louis-Philippe , tantôt chez soi; seulement cette
remarque subsiste qu'il n'y aplus de graud centre , parce que
l'aristocratie seule peut en former un , parce que l'aristocra-
tie ne jette d'éclat que dans les cours , et que l'aristo-
cratie ne va pas à la cour. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Ce
n'est pas du tout la question.
— M.Dupuytren estmort.C'était un de ces hommes qui ont
le bonheur de résumer dans leur nom ou une science, ou un
art, ou un gouvernement. La chirurgie, c'était M. Dupuy-
tren. Demandez-le à ces savans qui se sont réunis autour de
sa tombe, à ces élèves qui «e trouvaient toujours moins ac-
tifs, moins exacts, moins ardens que leur maître, à tous ces
malades de l'admirable hôpital où il a laissé tant de souve-
nirs, à tous ces malades du monde qui ont dû la vie à la
promptitude, à la sublime intelligence de ses soins.
Agé de cinquante-six ans, M. Dupuylren a succombé à une
pleurésie. Il y a deux ans, une attaque d'apoplexie était venue
le frapper : des secours donnés à temps l'arrachèrent à une
mort immédiate; mais la maladie laissa sur son visage des
traces de décomposition. Les muscles de sa bouche pénible-
ment contractés , son œil terni, sa difficulté à parler, aflli-
geaient ses amis. Avant ce premier avertissement delà mort,
M. Dupuytren était beau, actif, plein de mouvement et de
chaleur; sa brillante clinique attirait sur ses pas une foule
d'élèves et de médecins , qui ne se lassaient jamais d'admirer
ce diagnostic prompt et sûr, et cette exécution non moins
prompte, non moins assurée. Passionné pour la science,
amoureux d'un art où tant d'autres ne trouvent que dégoût et
découragement, il consacrait sa vie entière aux malades de
2 30
350 REVUE DE PARIS.
rHôtel-Dieu, son domaine, son royaume. Un des plus beaux
éloges qu'on puisse faire de ce savant illustre , c'estque pen-
dant l'hiver, à six heures du malin , pendant l'été, à cinq heu-
res , il n'a jamais manqué un seul jour d'être à son poste :
souvent, quand le souvenir d'une opération faite le matin le
poursuivait jusque dans les travaux de la ville, il revenait
interroger le malade de l'hôpital, lire dans ses yeux , lui ap-
porter des soulagemens, des secours, des vins forliûans, le
recommander lui-même aj^x infirmiers.
Nous ne citons pas ces faits comme des actes d'humanité.
Il serait niais de croire qu'un médecin éprouvé par tant d'hor-
ribles spectacles puisse être attendri par les souffrances de
malades qu'il ne connaît pas. La sensibilité est chose assez
commune; mais ce qui est rare, malheureusement pour la
science, pour les arts, c'est cette conscience du devoir, ce
besoin de célébrité , qui ont fait de M. Dupuytren le premier
chirurgien du monde.
Spirituel et poli dans toutes les relations sociales, M. Du-
puytren s'honorait des plus illustres amitiés. Sa conversation
était piquante, incisive, le sonde sa voix doux et agréable;
et cependant un préjugé fort singulier a fait passer M. Dupuy-
tren pour un praticien brusque et intraitable. Voyez le beau
malheur! Un homme qui a tant de membres à couper c'a qu'une
chose à vous dire : « Monsieur, voulez-vous ou ne voulez-
vous pas vous faire couper la jambe ? Je vous donne cinq mi-
nutes pour réfléchir. » D'autres attendent. M. Dupuytren a
fait des cures merveilleuses. Qui ne voudrait être brutalisé au
prix d'une guérison?
Le style d'épitaphe s'est déjà emparé du nom du chirurgien.
Laissante d'autres un travail nécrologique, nous avons voulu
rappeler seulement ce qu'était l'homme; les formes et les
habitudes de cette chronique ne permettant d'ailleurs aucune
énumération de ses traités et ouvrages scientifiques.
— THÉÂTRE FRANÇAIS. — cHATTERTOiSr. — On a prétendu
qu'il était impossible de représenter avec succès un poète
au théâtre; que les lueurs d'inspiration dont il est éclairé re-
jetaient dans l'ombre tous les personnages qui rapprochent
REVUE DE PARIS. 351
on citait plusieurs faits, et un fait récent, le lord Byro?î de
M. Ancelot. A l'appui du raisonnement contraire , on peut à
présent apporter aussi un fait , Chatterton. S'il fallait abso-
lument préciser de quelle école relève le drame de M. Alfred
de Tiguy, de quelles théories il est l'application, quelle voie
il ouvre, quelles imitations il va provoquer, à l'instant même
on pourrait déclarerquc ce drame n'apparlientàaucime école,
qu'il n'applique aucunes théories, n'ouvre aucune voie, et
n'aura pas d'imitateurs. Simple et sûr dans sa marche, il n'a
pas besoin de ressorts surnaturels pour atteindre une conclu-
sion; écrit dans un stvlc beau pour tous et pour tous les
temps, il n'est pas placé dans une juridiction spéciale et tem-
poraire; individuel, propre à M. de Vigny, par la conception
et par la nature des développemens, il ne doit éveiller chez
personne un stérile désir d'imitation, et même la pensée et
la forme sont ici tellement dépendantes l'une de l'autre ,
qu'elles ont dû apparaître toutes deux à la fois à M. de Vigny;
et quand vous avez vu le drame de Chatterton' , après avoir
lu l'épisode de Stello, vous pouvez dire que l'auteur avait
bien plutôt réduit les proportions de son récit, qu'il n'a de-
puis été forcé de le paraphraser ; ce complément qu'il a reçu
dans les transformations de la scène, vous le désiriez , vous
le deviniez. Aussi arrive-t-il là ce qui est inouï , c'est qu'un
drame fait avec un livre ne détruit pas les impressions reçues,
et qu'au contraire, les nouvelles impressions ravivent les
premières. Cependant le récit du docteur suffit à remplir
quelques pages; mais chaque mot porte si bien coup, que
personne n'a été désappointé en écoutant ce récit traduit en
pièce de théâtre, et recevant un développement que la pensée
de chaque lecteur avait exécuté par anticipation.
Que le rideau se lève et vous découvre cet intérieur an-
glais, avec son aisance confortable, celte famille riche de son
travail , de son économie et de ses beaux enfans , petites créa-
tures qui viennent placer les boucles coquettes de leurs blonds
cheveux sous les doigts de leur mère, vous reconnaissez
Kitty Bell , la pâtissière, qui nourrissait de ses petits gâteaux
le poète Chatterton , non parce qu'il était poète , mais parce
qu'il était jeune et malheureux. Que son mari fasse entendre,
352 REVUE DE PARIS.
d'une pièce voisine, sa voix rude et commerciale, vous sai-
sissez d'un coup d'oeil la nuance de ce ménage. Une femme
aimante, sensible, contemplative, attachée à un époux brus-
que, avide, et simplement honnête homme : c'est une vie
d'angoisses et de luttes, un combat pej^étuel entre la déli-
catesse de l'un et la rudesse de l'autre; on est bien vite initié
aux subterfuges qu'emploie l'ingénieuse humanité de Kitty ,
pour dérober aux regards de master Bell les miettes dont s'a*
limente le pauvre diable. Ces ruses pieuses, qui prennent
pourpoint de départ la charité, et arrivent à celte conclusion
fatale , l'amour, elles sont ignorées du fier et noble Chatter-
ton , qui, dans son illusion de poète de dix-huit ans, croit
vraiment que le travail de ses veilles sera assez rétribué,
pour lui gagner cette mince subsistance, pour payer sa cham-
bre humide ; mais le vieux quaker , qui remplace ici le doc-
teur noir, n'a pas l'esprit tellement simplifié parles prati-
ques de sa secte, qu'il ne puisse lire une grande passion dans
ce qui se passe autour de lui ; il rassemble toutes ses forces,
toute son autorité de vieillard, pour détourner un si grand
malheur.
Ingénieux à troubler les tête-à-tête, à empêcher les ren-
contres de Chatterton et de Kitty, il est bientôt forcé de quit-
ter ce rôle, entrepris dans un but de pacification impossible.
Le poète et tout-à-coup découvert dans sa solitude par de
jeunes lords, ses camarades d'université. Leur ton railleur,
leurs plaisanteries avinées , leur familiarité insultante , ont
troublé sa tête rêveuse, détruit sa félicité d'isolement et les
joies de sa misère. Il ne faut rien de plus que cette frivole
circonstance pour conseiller à Chatterton la fuite... et le sui-
cide. Ici l'humanité entraîne le quaker hors des limites de
l'honnêteté. «Vous ne mourrez pas seul : une femme jeune,
» vertueuse, mourra aussi... Kitty lîell vous aime. » Malgré
le prix d'une pareille révélation, Chatterton paraît attristé de
voir qu'un lien le retient à la vie. Il n'apprend pas l'amour
de Kitty avec ces transports qui agitent un heureux du
monde. L'infortuné 1 il semble demander à cette femme de
quel droit elle s'est venue placer entre la mort et lui.
Alors, puisqu'il faut vivre, eh bien! il acceptera la pro-
REVUE DE PARIS. 353
teclion du lord-maire, dont la bonté n'a jamais été sollicitée
en vain; il attendra sa visite, car le lord-maire promet de
Yeuir lui-même. L'entrée de ce haut fonctionnaire , l'éclat
qui l'entoure, la puissance de son nom et de ses actes, jettent
un rayon de joie sur tons les visages de la maison. Masler
Bell est stupidement ébloui par la richesse des livrées qui
suivent lord Beckford. Le vieux quaker espère ; Kilty, trem-
blante, fait aux émotions qui l'assiègent une diversion mater-
nelle ; elle embrasse ses enfans : la mère donne à ses fils un
baiser d'amante. Rien n'est rapide , senti , naturel, comme
l'expression de ces divers senlimens. Mais Chatterton ! seul
il est calme, indifférent, pâle devant le lord-maire, froid sous
l'influence de cet astre de la cité. Ici commence une des
plus belles scènes du théâtre : comique par les interpella-
tions du magistrat, terrible par les réponses du poète et par
les arrière-pensées de chagrin et de mort qu'elle fait pres-
sentir. La bonhomie insultante du ^ord-maire, ses poignantes
exhortations , son dédain paternel , viennent précisément
choquer toutes les saillies du caractère de Chatterton , l'or-
gueil, la persévérance, la conscience du talent.
«Jeune homme, vous faites des vers ; eh! eh ! c'est de
» votre âge , mon beau garçon : cela plaît aux jolies fem-
» mes ; mais, voyez-vous, moi , je suis franc et je vous parle
» en père : quand même ils seraient très-beaux, à quoi bon ?
» je vous le demande, à quoi bon? Un bon Anglais qui veut
» être utile à son pays doit prendre une carrière qui le mette
» dans une ligne honnête et profilable. Yoyons, enfant, ré-
» pondez-moi. Quelle idée vous faites-vous de nos devoirs?»
Et Chatterton répond par une lumineuse et éclatante com-
paraison , qui traduit en langage poétique l'appréciation la
plus judicieuse des formes gouvernementales. — Relisez
Stello.^
Après cet interrogatoire comme en fait subir à son fils un
père ignorant, dans les loisirs des vacances , lord Beckford
sort content de lui, enchanté de ses façons populaires et cor-
diales, et va rejoindre à table une bande de jeunes chasseurs
qui répandent du vin sur leurs habits rouges.
Chatterton remarque à peine que la protection du lord-
2 30.
354 REVUE DE PARIS.
maire s'est étendue jusqu'à lui. Les premières pensées qu'il
exhale quand il est seul, expriment le dégoût pour la vie, son
mépris pour les hommes, ses regrets de poète méconnu;
mais enfin, puisqu'il le faut, il la subira , celte protection.
Quelle est-elle? Il lit ces papiers que lui a laissés son protec-
teur : le premier qui s'offre à sa vue, c'est un journal qui le
dénigre, qui le déchire, qui met en lambeaux et jette aux
vents tous ses travaux péniblement amassés pendant des jours
sans pain et des nuits sans sommeil; on l'accuse, lui Chatter-
ton, d'avoir dépouillé un poète, de s'être paré de ses vers,
comme un voleur de grand chemin prend à sa victime son
argent et son passe-port ! Malheureux ! ne va pas plus loin :
tu n'es que calomnié. Mais il faut que tu sois insulté en face,
il faut que tu meures de désespoir , de faim , d'humiliation ;
que tu meures comme Gilbert : lis donc ce que te réserve la
protection du premier magistrat de la cité, il te nomme pre-
mier valet de chambre dans sa maison , à lui lord-maire.
Maintenant, bois les soixante grains d'opium que tu possèdes
( pour le malheureux , il y a toujours du poison , jamais de
pain ), et meurs.
Mais Kitty a deviné cette résolution ; elle a surpris Chat-
terton envoyant dans les flammes du brasier les lambeaux
d'un poème qu'il déchire avec une froide rage; elle lit l'inva-
sion de la mort sur ce visage déjà contracté, sur ces lèvres qui
prononcent en frémissant : — Je vous aime , Kitty ! — Ah 1
vous voulez donc mourir , puisque vous osez me le dire !
Chatterton monte péniblement l'escalier et va mourir dans
sa chambre.
Le pied de Kitty heurte la fiole vide qui a roulé sur le plan-
cher : plus de doute. Elle appelle : le quaker arrive. — Kitty,
crie la voix sonore , rude et pleine de master Bell. Kilfy
tombe morte sur sa chaise : — Vous ne mourrez pas seul ,
avait dit le quaker à Chatterton.
Il ne faut pas demander à ce drame les élémens d'action
qui constituent une œuvre de théâtre faite dans les conditions
ordinaires. Heureux de pouvoir s'en passer, il ne renferme
pas , comme dit spirituellement le préambule du docteur noir,
la moindre complication de personnages nouant leurs inté-
REVUE DE PARIS. 355
rets tonl le long d'une petite ficelle entortillée qne dénone
proprement le dernier chapitre ou le cinquième acte. Aussi
point de ces coups inattendus , de ces effets de scène qui
vivent de mouvement et se colorent des prestiges de l'arran-
gement; le sujet est simple, transparent, ne demande pas
mieux que de laisser deviner sa terrible pe'ripétie. Tous
pressentez que Chatterton mourra : eh bien ! l'auteur ne fera
rien pour vous susciter un doute, vous donner une espérance;
mais cette certitude que vous avez ne vous fatigue pas , vous
la préférez même à ces combinaisons qui constituent ce qu'on
appelle l'intérêt : elle vous met plus à l'aise poursuivre celte
horrible élude du suicide raisonné. Une fois dans la confi-
dence de Chatterton, quand vous avez assisté à une de ces
nuits de veilles où il se frappe le cerveau pour en tirer des
idées qu'attend le libraire, où, abandonné de tous, assis sur
un grabat mince et enfoncé, les épaules abritées par une
couverture ( car les autres ont un lit pour dormir, et lui il a
un lit pour travailler ), il accuse d'infertilité sa tète malade
et plombée par le brouillard, alors vous dites : Chatterton,
meurs ! tu as raison.
Dans la rigueur du mot drame, qui veut dire action , l'œu-
vre de M. de Tigny ne serait pas un drame ; que ce soit alors
une belle méditation enrichie de tableaux pieux et chastes ,
de peintures fraîches, de détails intimes et suaves, féconde
en révélations douloureuses. Appropriée pourtant aux besoins
de la scène, elle a revêtu celte facilité de dialogue, celte
tournure prompte et vive auxquelles le public est peu habi-
tué, et qui soutiennent son attention. Il faut dire encore que
peu d'ouvrages ont élé représentés avec plus de talent et
d'ensemble. îVI™'=Dorval fait ressortir le rôle de Kitty parcelle
diction parfois si heureusement inspirée, parfois si heureu-
sement simple. Dans tout le dernier acte , qui renferme les
plus grandes beautés, elle a été d'autant plus sublime dans
l'élan de sa passion qu'elle en avait plus artistement dissimulé
les symptômes. Le talent de Geffroy devient plus vrai à
mesure qu'il a plus d'occasions de se montrer varié. L'Ambi-
tieux et Chatterton l'ont placé très-haut; Joanny est un
assez bonhomme de quaker, et Guiaud un industriel for*.
356 REVUE DE PARIS.
lolérable. Qui ne voudrait être le père de ces deux charmans
enfans qui voltigent comme deux anges autour de leur mère
Kitty ?
Le Chatterton de M. de Vigny aura, nous l'espérons,
une longue suite de représentations; il s'agit ici d'une étude
littéraire faite en conscience, et à ce titre nous examinerons
prochainement plus en détail sa valeur et sa portée comme
œuvre d'art.
— BALS MASQUÉS DE l'opéea. — Chacun de ces bals attire
uneaffluence plus grande. Par sa singularité, l'affiche de sa-
medi dernier n'avait pas médiocrement allumé la curiosité
publique. Une jeune fille en loterie ! Quelle horreur! Allons
voir pourtant. Mais l'autorité n'a permis de rien voir; et elle
a voulu que les choses eussent lieu de la manière suivante.
Une roue est sortie du plancher , escortée d'un enfant aux
yeux bandés et d'un monsieur en habit noir , la face couverte
d'un masque noir. L'enfant a tiré de la roue le n''219, et le
monsieur a proclamé que la jeune fille était dans Vinstant
même clouée dans le foyer ; car c'était une jeune fille en pein-
ture, une tête de Creuze d'une bonne facture, et voilà tout,
au lieu de lahouri, de la bayadère querèvaient quelques ima-
ginations passablement dépravées, il faut en convenir. Une
pancarte affichée à côté du tableau prévenait le gagnant qu'il
serait libre de troquer sa capture contre un billet de 1,000
francs. 1,000 francs par le prix courant des bayadères et des
sylphides ! La réalité aurait peut-être valu moins que l'image,
mais on l'eût préférée.
Il nous faut pourtant expliquer leprogrammede la surprise
que l'administration nous ménageait, au lieu de cette loterie
honnête et pudibonde.
Après le tirage du numéro , un monsieur devait fendre la
foule en criant : « J'ai gagné ! » Il devait pousser ce cri avec
un accent particulièrement comique, et se présenter dans un
costume soigneusement original. G était Odry. « J'ai gagné! »
répondait un second d'une voix nazillarde. C'était Lepeintre
jeune ; à quoi répliquait un troisième: « J'ai gagné! » C'était
Arnal, également mêlé à la foule des spectateurs. Là-dessus
REVUE DE PARIS. 857
débat , querelle, dispute, lazzis, bons ou mauvais mots. La
jeune fille définitivcmentadjugéc à Odry, cet infâme libertin
s'avançait vers elle , allait la saisir, quand cet ange de beauté
disparaissait et faisait place à un singe , un chat ou un chien ,
qui rendait la vie dure à Odry, et finissait par lui écorcher son
nez triangulaire. »
PUBLICATIOXS KOCVELLES.
— LeDlCTIOXNAIBEDELA CoNTERSATION ET DE LALeCTCRE
se distingue de la foule des Dictionnaires. La disposition ac-
tuelle des esprits doit faire rechercher avec empressement
cette encyclopédie, philosophiquement pensée, philosophi-
quement écrite, et qui se tient en dehors des passions politi-
ques, des préjugés de sectes et des intérêts de coterie. Nous
citerons parmi les articles remarquables des volumes parus :
^cadém/e, par M. Tissot, de l'Académie; Duchesse d'Angoit-
léme, par M. Jules Janin; Beaumarchais , par M. Saint-Marc
Girardin; Bonaparte, par M. de Salvandy ; Charlemagne, par
M.Guizot.
— Le bibliophile Jacob vient de publier la suite de ses Soi-
rées DE Walter Scott, sous un nouveau titre, le bon vieux
TEMPS. L'ouvrage forme deux volumes in-8°.
— 11 a manqué long-temps au Commerce un recueil qui lui
présentât, avec méthode et de manière à être facilement re-
trouvés, tous les documens, tous les faits de nature à l'intéres-
ser. Les Archives du Commerce, fondées, en janvier 1833,
parM.Henrichs, attaché au ministère des affaires étrangères,
nous paraissent devoir compléter celte lacune. Les négocians
français et étrangers trouveront, dans la partie officielle de ce
recueil, entre autres documens précieux, les tarifs et régie-
mens de douanes des États-Unis, de l'Amérique centrale, du
Brésil, du Chili, du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, delà
Prusse, de la Belgique, du Portugal; les nouvelles ordonnances
et circulaires de douane, modifiant le tarif français, etc., etc.
358 REVUE DE PARIS.
— M. H. Dumont, libraire-éditeurà Bruxelles, Tient de pu-
blier deux ouvrages qui s'adressent aux gens du monde : l'un
est le Précis analytique du Système de Lavater; l'autre,
celui du docteur Gall. Les deux ouvrages sont ornés de gra-
vures au trait , pour l'explication des signes.
— Les petits traités de la Bibliothèque a 2 sous chaque
ouvrage, sont d'utiles publications. Trente ont paru, et for-
ment déjà une petite encyclopédie qui contribue à populariser
l'instruction.
— Le libraire Mansut vient de publier la cinquième édition
du Manuel des Aspirans au baccalauréat ès-lettres, de
M. Ponelle; les quatre premières éditions de cet ouvrage,
justement estimé , ont été épuisées en peu de temps.
— Nous recommandons à nos lecteurs la belle édition de
l'HlSTOIRE DE I'AnCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT, par
Royaumont, ornée de 700 gravures sur bois, que publie l'é-
diteur Crunmer.
— Pour faire suite à leur belle édition de Berquix , les
éditeurs Astoin et Renduel vont, dans quelques jours, faire
paraître les premières livraisons des Contes des Fées , par
Perrault, M"^" Leprince de Beaumont et Fénelon. Comme
le premier de ces ouvrages, cette publication sera ornée de
vignettes sur bois, par nos premiers artistes, et exécutée sur
le même plan.
— Les éditeurs Furne, Gosselin et Perrotin , continuent
avec un succès qui s'accroît tous les jours, leur belle édition
des OEUVRES co3iplétes de Walter Scott , par Defaucon-
pret, avec gravures, cartes et plans. Les livraisons XIX et
XX ont paru cette semaine.
— Parmi nos meilleurs ouvrages sur le Code civil, nous si-
gnalons et nous recommandons l'excellent traité de^HM.Boi-
REVUE DE PARIS. 359
leux et Poncelet, ayant pour titre : Commentaires sur le
Code citil, et contenant l'explication de chaque article,
— Le .libraire Furne publie en ce moment, sur le modèle
de sa belle édition des OEuvres de M. de Chateaubriand, une
nouvel le édition des OEuvres de J.-J. Rousseau, qui formera
quatre beaux volumes in-8" , ornés de belles vignettes. La
collection, divisée en livraisons à 50 centimes, ne reviendra,
complète, qu'à 40 francs. Le même éditeur publie , en outre
et sur un plan semblable , une autre édition des OEuvres de
Beaumarchais, également avec gravures, et aussi à raison de
50 centimes la livraison.
— Une nouvelle édition de l'ouvrage du général Foy sur la
guerre de la Péninsule , se publie maintenant chez le libraire
Houdaille. Cette publication, ornée de gravures, cartes,
plans, etc., formera quatre volumes in-S"" , divisés par livrai-
sons à 50 centimes. Le public a, depuis long-lemps, reconnu
dans l'ouvrage de l'illustre orateur le talent dont l'impression
est encore vivante.
— Le même éditeur vient aussi de publier une nouvelle
édition de l'ouvrage de M. de Ségur sur la campagne de Rus-
sie , dont on se rappelle le brillant succès.
— La prochaine livraison des Études philosophiques de
M. de Balzac doit contenir une œuvre d'une haute impor-
tance , dont le titre a déjà soulevé la curiosité de quelques
administrateurs. En effet, les Aventures administratives of-
frent une histoire vraie qui met à nu les passions ignobles
et les intérêts mesquins qui entravent, en France, la réalisa-
lion des idées les plus importantes. Le fait est encore vivant
dans celle de nos administrations où devrait se rencontrer le
plus de bonne foi , où sont beaucoup de gens à talent, et où
néanmoins des intrigues pleines de petitesses arrêtent l'essor
des idées les plus utiles.
TABLE DES MATIERES.
Pajje».
Le pércGorîol (TVe eldernier article ). — Les Denx Fil;
les, par 3Î. de Balzac. 5
Théâlre-Italierj,fjarM. CasUl-Blaze 66
Du Mouvement intellectuel et lilléraire sous le Direc-
toire et le Consulat (III« article), par M. Charles ^No-
dier 75
A 3Î. le duc d'Orléans, par M. ]\Iéry 90
La ]\Iaiî-x>n de la Plaine, par M. Prosper Dinaux ... 93
Le Carnaval de MargeiJle, par M. Léon Gozlan. . . 133
Lesbornujes politiques de la Belgique , par Alphonse Rover.
{T.xlraW ôa ]a lievae des Deux 3f ondes. ) . . . 149
Le comte de liai-nères ''?*? I el IP , par jM. Boger de
Beauvoir. ... - 194 et 252
De» Artscon^idéïéfe à Paris comme objet de négoce. —
{Die Au stand ) 221
Histoire monarchique et constitutionnelle de la Révo-
lution française d'après des dorumens inédits de
M. Lahaume, par M. A. Granier de Cassa'gnar. . . 229
Antonio Ga*fjeroni , par M. 3Iéry 240
Les 3ïa^ques parisiens au dix-huitième siècle (g I), iJar
M. André Delrieu 283
Souvenirs d'un yo^age en Franche-Comté. — Excur-
sion d Lui, uil, par 3L Ni^ard 294
André ''première partie), par George Sand. (Extrait
de ]'à Jtevm des JJevtx Mondes. J 319
Chronique 347